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Une centenaire à Champagney - la passerelle, histoireUne centenaire à Champagney - la passerelle, histoire
Une centenaire à Champagney - la passerelle, histoire
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A Champagney,

une vieille demoiselle, la passerelle

« L’an prochain j’aurai 100 ans ! Je suis bien frêle – déd’venue diront les mauvaises langues – mais en toute bonne foi il est facile de constater que je suis toujours vaillante et que j’accomplis encore, discrètement mais sûrement, ma mission : je relie les deux rives du Rahin. Ce Rahin, notre rivière avec laquelle je cohabite depuis si longtemps au rythme des crues, de l’automne ou du printemps, et des périodes d’été pendant lesquelles ce torrent n’est plus qu’un cours d’eau fragile et silencieux. En 2003, ne restaient que quelques flaques sous mon tablier !

Au XIXème siècle, Sous-les-Chênes, à proximité de la rivière, mais pas très loin du Centre non plus, s’établit un moulin à blé qui appartenait à la famille Agté. Au cimetière un double tombeau isolé dans un enclos derrière le local du fossoyeur rappelle l’existence de cette famille.

Sur le plan cadastral de 1833, il n'y a aucune trace de passerelle mais l'on voit bien un moulin à l'emplacement qui correspont à notre histoire. Il faut attendre le 13 février 1870 pour que les délibérations du conseil municipal évoquent le franchissement de la rivière à cet endroit : «  Le chemin partant de la maison Cardot JB à Champagney, passant au-dessus et près le petit moulin traversant la rivière pour rejoindre le hameau de Sous-les-Chênes est impraticable par suite de la profondeur du lit de la rivière et au moment des grandes crues d’eau … qu’il y a lieu de faciliter la circulation en établissant un passage sur le lit de la rivière au moyen d’un petit pont … ». La somme de 200 francs est votée « …pour l’acquisition des matériaux et payer la main d’œuvre de la construction proposée … »

Le 4 juin 1876, la somme de 100 francs est votée « pour la reconstruction de la passerelle dite pont du Vora emportée par les dernières grandes eaux. »

Le 9 août 1883, « … un devis dressé par M Borey , agent voyer cantonal pour la construction d’une passerelle sur le Rahin en amont du village reliant la partie Est de Champagney à la section de Sous-les-Chênes, adopte ledit devis et vote une somme de 1900 francs pour faire ce travail. »

Le 8 septembre 1884, la somme de 725 francs est votée pour conduire 12 m de gravier sur le chemin aboutissant à la passerelle du Vora. Le 3 mai 1885, 149,92 francs sont alloués à Augustin Grisey pour goudronnage sur 340 m à 0,25 F de la passerelle des prés sur le chemin rural du moulin et allongement. (Goudronnage 85 F, allongement de pieux 30 F et pieux 34,92 F). Le 16 mai 1886, 60 francs sont alloués à Joseph Henri et Émile Guillaume pour préjudice causé à leur propriété par suite de l’élargissement du chemin de la passerelle.

Modèles de ponceaux
Modèles de ponceaux

Modèles de ponceaux

Le 26 janvier 1896, 150 francs sont destinés à la construction de 2 ponceaux sur le chemin de la passerelle allant Sous-les-chênes depuis le village.

 

Au début du siècle suivant, cette passerelle est en fort mauvais état. Pourtant elle rend alors bien des services car, outre l’accès au moulin, elle permet aux villageois de circuler entre le quartier de Sous-les-Chênes et le Centre. Les habitudes sont prises.

C’est alors que le moulin est repris par un nommé Bohly qui le transforme en une petite usine de décolletage. Peu après, en 1904, Maxime Corbin rachète l’ensemble qu’il transforme en une fonderie plus importante.

Les nombreux ouvriers qui se rendent à l’usine empruntent tout naturellement la passerelle en bois qui est alors – si on néglige un petit chemin d’accès qui longe encore de nos jours la propriété Luxeuil – la seule issue à la fabrique.

 

C’est en 1911 que la municipalité dirigée par Jules Décey, instituteur à la retraite, décide de ma naissance. L’agent voyer – l’ingénieur du service vicinal – monsieur Parisot me conçoit et le coût de ma réalisation reviendra à 8200 francs de l’époque. Il a cependant fallu pas mal de temps entre la décision de ma réalisation et ma naissance véritable puisque je ne suis inaugurée que le 1er mars 1914.

 

Je suis faite de poutrelles métalliques et mon tablier est composé de plaques de fer de 70 centimètres de large et 2,30 mètres de long. J’ai 1,50 mètres de largeur et suis longue de 35 mètres. Pour me soutenir, Je ne possède que deux piliers en pierres. J’en ai vu, j’ai bien souffert, mais je suis toujours fidèle au poste.

D’abord, il y a cette rivière capricieuse qui gonfle brutalement au printemps ou en automne. Je l’ai déjà dit ? C’est l’âge…Vous verrez… Ses crues furent nombreuses et souvent, dans un tumulte épouvantable, les flots marron s’approchèrent de mon tablier. C’est pourquoi, en 1938, il fallut revoir sérieusement un de mes piliers et, dans les années soixante-dix, une large emprise de béton fut ajoutée à la base de mon premier pilier. Pas très élégant, mais solide !

Mon souvenir le plus terrible reste la guerre. En 1944, le front se stabilisa entre Champagney et Ronchamp. Durant cinquante-cinq jours les bombardements semèrent la terreur dans tout le pays. Depuis Ronchamp, les Français envoyèrent plusieurs centaines d’obus, que dis-je ? des milliers d’obus sur Champagney et les environs. Je reçus pour ma part des éclats par dizaines qui tordirent mes poutrelles et percèrent mes tôles.

Des hommes et des femmes furent tués. Moi je suis toujours là avec ces fers tordus qui n’intriguent que les curieux car, à part ces blessures qui datent de 1944, je n’ai guère changé depuis 1914.

 

Les traces des bombardements de 1944
Les traces des bombardements de 1944
Les traces des bombardements de 1944

Les traces des bombardements de 1944

La fonderie ferma ses portes en août 1936 - une fameuse année ! - mais les habitudes étant bien ancrées, j’étais devenue indispensable en tant que raccourci appréciable pour les piétons et les cyclistes.

J’ai connu de nombreuses générations de pêcheurs de tous les âges, de promeneurs, de curieux, d’amoureux. Combien de Champagnerots, accompagnés de leurs enfants ont stationné, penchés sur ma rambarde rouillée, guettant les verrons, ou mieux encore les truites, dans ce trou d’eau au pied du premier pilier.

 

Ah! J’entends encore claquer les sabots et les galoches des ouvriers de la fonderie, j’entends les cris des aérostiers cantonnés à la fonderie en 1940 et qui n’arrêtaient pas d’aller et venir. Je vibre encore sous les galopades de tapées de gosses qui, à toutes les époques ont remarqué qu’en courant cela faisait un boucan du tonnerre. Et, les parents de crier : “ arrêtez, vous allez tout casser, on va tomber à l’eau ! ”. Cause toujours …

Ceux qui risquaient de tomber n’avaient jamais vu de p’tits loups, c’étaient les téméraires qui faisaient – et qui font encore – les funambules sur mon étroite rambarde.

 

Ces dernières années, la jeunesse qui ne fait plus le renard, vient toujours se rassembler vers moi, du côté de l’ancienne usine. Mais si vous m’entendez, de grâce, ne laissez pas traîner vos papiers, bouteilles et débris de toutes sortes. C’est … comment dites-vous ? Crade. En plus, je n’avais encore jamais vu des humains aussi peu respectueux de la nature.

 

Il y a quelques années, j’ai reçu un grand coup de peinture. Histoire de me rajeunir ? Pourquoi pas. Une drôle de teinte tirant sur le rose. Mais je dois dire que ma couleur rouille s’était bien harmonisée à l’environnement. Maxime Le Forestier dans sa belle chanson “ La Rouille ” justement, dit :“ Elle vient à bout des fusils cachés ”. En ce qui me concerne la rouille m’a, comme qui dirait, conservée.

Ironie du sort, cette couleur rose – enduit de mauvaise qualité associé aux intempéries - part par plaques. Alors, vous avez beau faire, rouillée ou non, c’est avec joie que je passerai le bonjour à votre descendance. Parole de dame de fer ! »

 

 

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Tag(s) : #Histoire locale