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« Un criminel comme ce Boche ! »

 

Nous avons, la dernière fois, évoqué les sujets de rédactions et de dictées donnés aux élèves de Champagney, au cours des années 1917, 1918, par Monsieur Beluche.

 

Je vous propose de découvrir aujourd’hui, l’intégralité du devoir donné le vendredi 1er février 1918, une journée dense à l’image des autres. Jugez-en. Notre élève, René eut droit, pour commencer la journée, à une leçon d’instruction civique consacrée aux conseils régionaux. Une leçon de géométrie dont le sujet était le cercle suivit cette entrée en matière. Puis, le cahier du jour présente deux problèmes d’arithmétique. Arrive la dictée, dont le titre « A la France » fleure bon le patriotisme de l’époque Cette dictée est suivie des inévitables questions de dictée. C’est enfin le devoir qui nous intéresse, la rédaction dont voici le sujet : « La guerre a inspiré un grand nombre d’affiches illustrées. En est-il une qui vous ait particulièrement intéressé ? Pourquoi ? Réflexions et sentiments qu’elle a fait naître en vous ? »

La guerre à l'école - 1918 - 2

Je vous livre donc le texte du devoir de René :

« Depuis la guerre une quantité d’affiches furent collées aux murs de notre village. A chaque nouvelle œuvre de charité, de nouvelles images se détachaient aux murs de l’école. Je me plaisais à les regarder, à en deviner le sens.

Un soir, en sortant de classe, au milieu des cris et des pleurs, j’aperçus une nouvelle image. Soutenant mon sac d’écolier, je courus l’examiner. Elle montrait la nécessité d’échanger notre or contre des billets de banque. Elle était grande celle-là, elle avait plus d’un mètre de hauteur et au moins un mètre de largeur. Un grand louis d’or était représenté dessus. C’était une de ces nouvelles pièces qui porte un coq sur une face. Je savais que le coq était comme l’emblème de la France. Mais ce coq n’avait pas sa position ordinaire. Son bec ouvert dépassait le bord de la pièce pour tuer un Boche. Comme il était beau ce coq ! En lui vivait toute la France. Son cœur était comme gonflé de fierté. Ses yeux brillaient de colère et son regard criait vengeance. Il faisait bien voir les désirs de la France : la Revanche, le triomphe du Droit et de la Justice. Quel air effrayé avait le Boche ! Ses habits étaient déchirés. Son visage de sauvage était crispé de peur, ses yeux contractés et son regard livide demandaient grâce. Comme les lâches qui viennent d’accomplir des crimes monstrueux, il levait le fusil pour demander pardon. Mais pardonner à un criminel comme ce Boche ce serait une lâcheté. C’est pourquoi le coq est inexorable. Un simple mot complétait cette affiche : ‟Échangez votre or”. Cette simple image me fit comprendre le devoir des bons Français : au lieu de laisser dormir l’or dans un coin, il vaut mieux le donner à la Patrie et recevoir des billets de banque à la place. Avec l’or l’Etat peut faire des achats à l’étranger. Beaucoup de gens comprirent ce que l’Etat attendait d’eux. Quant à moi je ne cessais de répéter que l’échanger était nécessaire. Cette image a donc bien servi le pays. »

 

La guerre à l'école - 1918 - 2
La guerre à l'école - 1918 - 2
La guerre à l'école - 1918 - 2

René est un bon élève. Avec une belle écriture régulière, sans la moindre faute, il prouve qu’il a bien retenu les leçons du maître. Tout y est : patriotisme, nationalisme et haine de l’ennemi. Avec les moyens de l’époque, la propagande atteignait facilement ses objectifs. Mais, n’en est-il pas de même aujourd’hui avec des moyens autrement plus sophistiqués et tellement plus insidieux ?

 

Quant à René, l’après-midi s’est poursuivi avec une leçon de géographie sur les côtes françaises et une autre de sciences dont le thème fut « l’optique ». Le cahier du jour présente pour cette journée sept pages de travail à l’écriture fine et serrée.

En janvier il avait été visé par les parents dont la signature voisine ce bilan écrit de la main de l’élève : « J’étais le 6ème, je suis le 2ème sur 15 élèves. » et ce jugement en rouge du maître : « Travail bien satisfaisant. »

Tag(s) : #Guerre de 1914-1918