Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

a

Vivre dans les ruines

Le Chevanel après la guerre (photo Maurice Boillat)

Le Chevanel après la guerre (photo Maurice Boillat)

 

On l’a vu, les troupes qui libèrent Champagney ne s’arrêtent pas. La guerre est loin d’être terminée et l’Alsace reste à reconquérir (Par exemple le BM 24 qui a participé à la libération de Champagney sera anéanti entre les 7 et 10 janvier 1945 à Obenheim, non loin de Strasbourg).

L’excitation née de la Libération retombée, la triste réalité ne tarde pas à s’imposer. Il y a les morts, les blessés et les enfants qui sont encore en Suisse. On ne peut négliger également les Anciens que les terribles évènements de ces derniers mois ont diminué physiquement et moralement. Eux qui ont fait ce village, le voir ainsi démoli ! Raymonde Anjoubault se souvient de son père « devenu blanc » du jour au lendemain. Paulette Ballay et Hélène Lassauge affirment que la période des bombardements est la cause, quelques années après la Libération, de la mort prématurée de leur père. C’est Edouard Hambert, père de la seconde, qui se lamentait : « On est trop vieux pour être démoli ! ». Et Suzanne Verdant sur le même sujet écrit dans ses souvenirs : « Pauvre Papa qui a vieilli de vingt ans dans ces 56 jours de misère. Que de fois il nous a dit :  " Mes pauvres gosses, on avait fait quatre ans de tranchées pour que vous ne viviez jamais ça ! " ».

Il faut se rendre à l’évidence le village est détruit et l’hiver est là; un hiver qui sera rigoureux avec ses 60 à 80 centimètres de neige. A Champagney les destructions sont cependant inégales. Les quartiers visés par l’artillerie françaises sont détruits à 100%, aucune maison n’est habitable. C’est le cas du Chevanel, de la Bouverie, des Epoisses, du Pied‑des‑Côtes, du Plain. Au Centre et au Magny, nombreuses sont les maisons au toit endommagé, les tuiles soufflées. Les gares sont en ruines, les halls très abîmés et les wagons culbutés. L’école du Magny dont le clocher servait de repère et les maisons alentour ont terriblement souffert; le cimetière où les Français soupçonnaient la présence d’un canon, est labouré. On le sait, la présence d’armement ennemi, réel ou supposé ‑ des leurres comme des tuyaux de fourneaux montés sur des roues de charrettes ‑ provoquait le déchaînement de l’artillerie. Par exemple, l’usine Pernot a beaucoup souffert de la présence des pièces allemandes installées Sou6‑U6‑C4w:ew6 : on comptera 17 trous d’obus dans la cour et 3600 tuiles envolées. Cependant le Mont‑de‑Serre et le Ban semblent avoir été relativement épargnés et à Eboulet, libéré bien plus tôt, les destructions furent moindres.

L’église et les écoles (en particulier dans les hameaux) ne sont plus utilisables.

L'école du Magny
L'école du Magny

L'école du Magny

Les offices religieux seront célébrés à la salle Jeanne d’Arc jusqu’à l’été 1944. Le 24 décembre, pour la messe de minuit, cette salle qui avait été investie par les Cosaques en septembre, sera pleine comme un oeuf, des gens accrochés aux piliers. L’Abbé Jeanblanc y prononcera en guise d’épilogue à cette année terrible (Michel Morand écrit, dans son journal, à la date du 31.12.44 : « Fin de l’année terrible ! ») une homélie mémorable.

En ces premiers jours de liberté, il n’est pas toujours possible d’abandonner aussitôt les caves. Les jours suivants, on recherche dans les maisons l’endroit le moins démoli qu’on améliorera ensuite avec les moyens du bord. Ce sera alors la quête des matériaux : planches, tôles, tuiles ... Alfred Graizely se remémore ces durs moments où il allait en compagnie d’Abel Castel, avec une carriole, trier et récupérer les tuiles sur les décombres des maisons.

Dans le même temps il faut, dans l’urgence, mettre hors d’eau les bâtiments communaux. Pour ce faire, Jules Taiclet réquisitionne des tôles chez Madame Kibler (elle n’en sera remboursée qu’en septembre 1951 !).

 

Comme l’on s’était regroupés dans les caves les meilleures pendant les bombardements, aujourd’hui un bon abri, même fait de simples planches accueillera souvent plus d’unefamille en cet hiver de désolation. Des familles entières vivront dans une ou deux pièces rafistolées. En ce qui concerne le chauffage, il y a assez de bois de charpente cassé car, dans l’immédiat, il n’est pas question d’aller en forêt où des milliers de mines ont été posées. D’ailleurs la mairie n’autorisera le ramassage du bois qu’à partir du mois d’avril 1945 et encore seulement au Theurey et aux Epoisses. A cette époque, elle recommandera bien évidemment la plus grande prudence et déclinera sa responsabilité en cas d’accident. Ce bois « cassé par la mitraille » ne sera pas récupéré librement puisqu’il coûtera par stère 120 F le bois en quartier, 80 F le rondin, 30 F la charbonnette et 3 F une centaine de fagots.

Maisons à l'entrée de Champagney
Maisons à l'entrée de Champagney
Maisons à l'entrée de Champagney
Maisons à l'entrée de Champagney

Maisons à l'entrée de Champagney

Les routes sont dans un état épouvantable : le mauvais temps et la circulation de centaines de véhicules militaires les ont transformées en bourbiers aux profondes ornières. Champagney, à cause de la destruction du tunnel de la Chaillée, étant la dernière gare avant le front d’Alsace, le trafic y sera intense durant tout l’hiver. Tout le matériel et l’approvisionnement destiné à ce front était déchargé sur un quai rendu immense à cause de l’importance du trafic. Ces marchandises transbordées sur des milliers de GMC et de dodges rejoignaient ensuite la RN 19 ; dans un premier temps par le  Pré  Besson. Mais cette route fut rapidement hors d’usage victime de l’association du mauvais temps et d’une circulation disproportionnée. On emprunta alors la route qui relie la gare au Ban via le Magny. Les mêmes causes entraînant les mêmes effets, les convois rejoignirent la Croisée  des Routes  à Ronchamp. La quantité de neige était telle à ce moment là, que les camions se frayèrent un passage dans les prés du côté opposé aux Ballastières.

En ce mois de novembre, il y a aussi sur les chemins, ça et là, des trous d’obus ou de bombes. C’est le cas devant l’actuelle maison de la presse ou au carrefour du CD4 et de la Rue des Mésanges, des cratères dans lesquels passent tout simplement les véhicules. Partout les poteaux électriques sont couchés.

On a expliqué comment les Allemands ont détruit les ponts (Délibération municipale du 8 août 1948 : « Vu l’état du pont actuel … décline toute responsabilité sur les accidents pouvant survenir. »). Au Pré Besson le franchissement du canal se fait sur une planche. De toute façon il n’y a plus

 

de moyens de transport et pour circuler, il faut un laissez‑passer du génie. Paulette Ballay qui doit reprendre son travail à Belfort emprunte des véhicules militaires, Marie‑Thérèse Olivier pour rentrer de l’Ecole Normale fait de même depuis Vesoul et plus tard, utilisera un train au fonctionnement fantaisiste. En effet s’il ne s’arrête pas à Champagney, sa faible allure permet cependant de sauter en marche.

 

Le cimetière
Le cimetière
Le cimetière

Le cimetière

André Beurier lui aussi, se souvient fort bien de cette période qui, en ce qui concerne le quotidien, fut certainement plus éprouvante que les années pourtant noires de l’Occupation.  « Il  y a aussi le problème de l’éclairage car, à cette saison d’hiver les nuits sont longues et comme beaucoup de vitres ont été cassées, elles ont été remplacées provisoirement par des morceaux de carton ou des planches. L’électricité ne sera rétablie totalement qu’au mois de mars pour le centre et beaucoup plus tard pour les hameaux (Sous-lès-Chênes un groupe d’une vingtaine de maisons aura l’électricité plus tôt grâce à l’usine de Paul Pernot toute proche.) Il n’y a ni bougie, ni pétrole … Alors près des militaires, on va quêter un peu d’essence. Dans une bouteille de pharmacie d’un quart, on verse ce dangereux liquide. On perce le bouchon, on y passe une ficelle … Dix centimètres qui trempent dans l’essence, un centimètre qui dépasse au-dessus du bouchon : on allume et voilà pour une douzaine d’heures d’éclairage. Quant au danger ? Nécessité fait loi … (Témoignage publié dans " le Pays " le 22/01/95).

 

En matière d’alimentation, jamais les Français n’auraient imaginé que les tickets de rationnement resteraient aussi longtemps en vigueur : largement jusqu’en 1950. En fait, la question cruciale pour cet hiver 1944/45 reste bien celle du pain. A l’exception de celui de Georges Doeblin au Pied‑des‑Côtes, tous les fours sont hors d’usage. C’est là qu’André Beurier fera, dans l’urgence des premiers jours, le pain avec une vingtaine de sacs de farine déposés par la municipalité. Mais laissons notre boulanger poursuivre : « Il se trouva une autre solution. Firmin Bouvier, qui avait récupéré un four qui ne fonctionnait plus depuis la fermeture de la coopérative " La Girafe " de Champagney, avait installé son commerce aux anciens magasins coopérateurs du Centre. ET c’est là, avec Charles Mettétal, que j’ai pétri et cuit le pain qui devait alimenter tout Champagney jusqu’au 31 mars 1945 … »  Les deux hommes, l’un de 21 ans, l’autre de 60 ans, rappelons le, travaillent alors sans électricité. C’est Germaine Bouvier qui assure la distribution de ce pain au Centre pendant que Mimi Kibler le transporte dans les hameaux.

Tickets de rationnement d'après-guerre
Tickets de rationnement d'après-guerre
Tickets de rationnement d'après-guerre
Tickets de rationnement d'après-guerre

Tickets de rationnement d'après-guerre

Le pain, aliment plus que symbolique en période de pénurie, restera une source de soucis longtemps encore. Ainsi en août 1948, la municipalité demande que la ration de pain soit portée à 350 grammes, qu’il soit blanc et que toutes « les denrées contingentées soient également augmentées ». Un an auparavant elle s’était indignée du retrait des cartes de lait aux vieillards obligeant ces derniers à payer le litre de cet aliment 14 francs. Dans cette même délibération (11 juin 1947), les élus dressaient un tableau affligeant du quotidien : « … La ration de pain est diminuée ainsi que sa qualité … le vin fait presque complètement défaut et … la viande a atteint des prix inabordables pour les bourses modestes. »

 

Pour tenter d’approcher au mieux l’ambiance de cette époque où la joie fut si brève au regard des sacrifices consentis et du chantier immense qui s’ouvrait, il faudrait encore évoquer le pillage qui ne se limita pas au vol de quelques bocaux de haricots et qui ne fut pas du seul fait des Allemands. La guerre n’a que des mauvais côtés ... Plutôt que d’approfondir ce sujet, nous en évoquerons encore un autre qui contribua à cette ambiance : il s’agit de l’arrivée à Champagney d’autres soldats, principalement de Marocains, ceux‑là même chargés d’assurer la rotation des camions au départ de la gare.

Ces hommes cantonnèrent au village durant tout l’hiver jusqu’à ce que le tunnel de La Chaillée redevienne opérationnel (Ce sont des mineurs de Ronchamp sous la direction de l’ingénieur Chevalier qui dégageront et reconstruiront le tunnel que les Allemands avaient fait sauter en son milieu. Ceux‑ci avaient également détruit le pont de fer). Ils ont marqué les esprits par leurs habitudes. Ainsi, on se rappelle qu’ils étaient en quête de femmes pour des raisons bassement matérielles : faire laver leur linge. En échange de ce travail les produits ne manquaient pas : rations, pain d’épice, gasoil ... Ces hommes, dont le plaisir était d’aller au lait à la ferme, étaient synonymes d’abondance pour les villageois démunis et réduits au système D, d’abondance mais aussi de gaspillage, l’un entraînant l’autre. Ainsi cet autre souvenirs lié aux chauffeurs marocains : les cartons qui tombaient des fameux camions et si vite récupérés par les chanceux qui se trouvaient là au bon moment ( En 1945, un avion perdra un réservoir de carburant tombé dans un pré au Mont‑de-Serre. Le précieux liquide, écoulé dans le cratère creusé par le choc, sera rapidement récupéré par les riverains).

 

 

Après l’urgence et la gestion du quotidien, puis après le retour de la paix, le principal souci pour les collectivités, comme pour les particuliers, sera de sortir enfin de ce provisoire qui semble ne pas vouloir finir, de procéder aux réparations définitives, bref de reconstruire. Ce sera une épreuve de plus car les choses seront difficiles. Il faudra ‑nous allons le voir ‑ être patient, persévérant, courageux.

L’immensité de la tâche et des priorités pas toujours compréhensibles feront que Champagney gardera de longues années encore les marques de la guerre.

L'église et la gare (toutes les photos - sauf autre mention - ont été prises par Yvette Mathey)
L'église et la gare (toutes les photos - sauf autre mention - ont été prises par Yvette Mathey)
L'église et la gare (toutes les photos - sauf autre mention - ont été prises par Yvette Mathey)
L'église et la gare (toutes les photos - sauf autre mention - ont été prises par Yvette Mathey)
L'église et la gare (toutes les photos - sauf autre mention - ont été prises par Yvette Mathey)

L'église et la gare (toutes les photos - sauf autre mention - ont été prises par Yvette Mathey)

Fête du 1er anniversaire de la Libération de Champagney le 19 novembre 1945 - vue générale pendant la présentation du drapeau - légende et photo de Maurice Boillat - La scène se passe au cimetière

Fête du 1er anniversaire de la Libération de Champagney le 19 novembre 1945 - vue générale pendant la présentation du drapeau - légende et photo de Maurice Boillat - La scène se passe au cimetière

Tag(s) : #La libération de Champagney