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Voici quelques correspondances entre des instituteurs de Champagney pendant la Première Guerre mondiale.

Correspondances de guerre - Champagney 70

Il s’agit de Georges Mairey, d’Emile Beluche et de Mademoiselle Sautrot, tous enseignants au centre à Champagney. Emile Beluche, le directeur, et son adjoint Georges mairey sont alors mobilisés. De jeunes normaliens les remplacent avant de partir à leur tour pour le front. C’est le cas de Fernand Frechin nommé alors à Champagney.

Marie Mairey, l’épouse de Georges est, elle aussi, institutrice à Champagney. Cette petite communauté d’enseignants est alors éclatée entre le front et l’arrière.

Georges Mairey

Georges Mairey

Georges Mairey est sergent au 42ème régiment d’infanterie. Parti de Belfort, le 42ème régiment d’infanterie est entré en Alsace en août 1914 - il investira Mulhouse à deux reprises (le 8 août et, une nouvelle fois, après le 19) -, il participe à la bataille de la Marne et, le 20 septembre, chasse les Allemands de Vingré (Aisne). Ces soldats mènent de durs combats au plateau de Nouvron en novembre (toujours dans l’Aisne) et, à partir du 25 décembre, conduisent l’offensive de Tracy-le-Val à l’Est de Soissons. Du 12 au 18 janvier 1915 a lieu une nouvelle offensive sur Crouy au nord-est de la même ville de Soissons.

Ensuite, ces hommes vont cantonner à Saint-Pierre-Aigle, Montgobert et Valsery.

De fin janvier à la fin mai, le régiment occupe le secteur de Vingré. C’est là que Georges Mairey est touché. Il meurt le 5 mars 1915 à l’ambulance 7 du 1er corps à Berny (au sud-ouest de Soissons) des suites de ses blessures.

Le courrier d'Emile Beluche à Georges Mairey

Le courrier d'Emile Beluche à Georges Mairey

Le courrier écrit par Emile Beluche montre une grande différence entre la situation des deux soldats (Emile Beluche est incorporé au 9ème régiment d’artillerie à pied, 4ème batterie et il est alors  au fort de Bessoncourt près de Belfort). On imagine que son adjoint lui a parlé des violents engagements qu'il a vécus. Beluche l’évoque avant de décrire brièvement son quotidien, plus enviable que celui de son collègue fantassin.

Emile Beluche reviendra de la guerre et reprendra son poste à Champagney.

 

« Lundi, 21-12-14

Mon cher Monsieur Mairey,

A l’instant je reçois votre carte du 11-12-14. Je suis heureux d’apprendre que votre situation s’est améliorée depuis la réception de votre dernière carte. Vraiment on a eu raison de reconnaître que vous en aviez assez fait pour une fois et ce n’a été que justice de vous accordez ce repos bien mérité.

Depuis ma dernière carte notre rôle n’a pas changé. Nous apportons encore quelques petites modifications à notre batterie qui va être complètement achevée. Aussi je pense que notre départ pour l’avant n’est pas très éloigné car qui n’avance pas recule ; nous allons faire un bond en avant pour nous retrouver en 1ère ligne comme nous étions précédemment. De notre côté les opérations vont très bien quoique, comme partout d’ailleurs, elles avancent lentement. Comme dans votre région, il pleut beaucoup ici, mais il ne fait pas froid. Cette pluie abrège le travail et nous permet de fumer quelques bonnes pipes sous un repos complet. Le soir nous faisons d’interminables parties de cartes, je crois que jamais je n’ai joué autant de ma vie. Ce bien-être durera-t-il ? L’avenir nous le dira. Quand nous retrouverons-nous à Champagney ? Bien malin qui le dirait. Il est bien certain que ce retour arrivera mais je crois qu’il y en a encore pour beaucoup de mois. En attendant ne nous faisons pas de mauvais sang. Avant de vous quitter, je vous adresse mes meilleurs vœux de bonne santé, de courage et surtout d’heureuse chance.

Votre dévoué Beluche »

A la même époque, un élève écrit à son maître sur le front

A la même époque, un élève écrit à son maître sur le front

Au mois de février 1915 Georges Mairey est effectivement au repos à Saint-Pierre-Aigle au sud-ouest de Soissons. Depuis le mois de décembre son régiment a conduit plusieurs offensives.

Les lettres de Mademoiselle Sautrot décrivent un autre monde. Quel décalage entre ce qui ressemble à une conversation entre bons amis et la guerre des tranchées ! Les sujets sont légers même si la guerre est là - «  …Il n’y avait, sur Soissons, que des combats d’artillerie. Heureusement, il fait moins froid là-bas qu’ici ; vous êtes certainement mieux de ce côté qu’en Alsace … » -, évoquée avec légèreté à cause de l’idée qu’on pouvait s’en faire à l’arrière de par son propre imaginaire et influencé aussi par la propagande.

 

 

Marie Mairey

Marie Mairey

« Champagney, le 6 février 1915

 

Cher Monsieur Mairey,

 

Je viens de me distraire sur une trentaine de cahiers, quel plaisir ! Je suis allée un peu vite ce soir, car je voulais me payer le plaisir de causer un peu avec vous. Vous savez, maintenant, ce n’est plus : le service avant tout ; ce sont : les soldats avant tout. On reprendra du service après la guerre.

Comment allez-vous ? Je pense que vous êtes toujours tranquille à St Pierre ; tous ces moments-ci nous avons vu avec plaisir, sur le communiqué, qu’il n’y avait, sur Soissons, que des combats d’artillerie. Heureusement, il fait moins froid là-bas qu’ici ; vous êtes certainement mieux de ce côté qu’en Alsace.

Nous sommes en train de faire gants et chaussettes pour l’armée d’Alsace. Je fais des gants, quand je serai devenue artiste dans ce genre, je vous en confectionnerai une paire, les vôtres doivent s’user ; nous avons parlé de cela, hier soir, Marie et moi.

Elle va bientôt me quitter votre Marie ; je regretterai beaucoup sa présence ; heureusement une de mes sœurs, va venir une quinzaine près de moi ; je n’ai pas peur, je tiens à vous le dire, je suis devenue bien gaillarde, mais malgré cela on veut venir me tenir un peu compagnie.

Il y a un plaisir que je n’aurai plus ; c’est celui de descendre souvent le soir pour entendre la lecture d’une bonne lettre ou d’une carte de Monsieur Mairey. Marie m’enverra des nouvelles, cela me console un peu.

Revenez vite nous raconter votre campagne ; je me réjouis de vous entendre ; j’espère bien goûter ce plaisir. Gardez toujours pleine confiance (j’ai de l’aplomb de vous faire des recommandations) la fin de cette terrible guerre viendra plus vite qu’on le croit. Ne vous tourmentez pas pour me répondre ; je sais que vous avez fort à faire. J’ai voulu simplement vous montrer que je pensais à vous.

Je suis bientôt au bout de mon rouleau. Je vais me mettre à table, à votre service, mais je suis sûre que vous êtes mieux servi que moi. J’irai ensuite passer la soirée près de Marie et on parlera beaucoup de vous.

J’oubliais, chose grave, de vous remercier ; vous êtes bien aimable de vous intéresser, comme vous l’avez fait à ma petite santé. Je dois vous dire que depuis une semaine je vais tout à fait bien. Je voulais sans doute un jour de congé.

Vous voudrez bien accepter mes bonnes amitiés.

Jeanne Sautrot

 

Eléments  d'un carnet que Georges Mairey avait sur lui et retourné à sa veuve
Eléments  d'un carnet que Georges Mairey avait sur lui et retourné à sa veuve
Eléments  d'un carnet que Georges Mairey avait sur lui et retourné à sa veuve
Eléments  d'un carnet que Georges Mairey avait sur lui et retourné à sa veuve

Eléments d'un carnet que Georges Mairey avait sur lui et retourné à sa veuve

L’esprit de la deuxième lettre est bien sûr le même avec un peu plus de « potins », c’est comme si tout était normal, comme si la mort n’était pas omniprésente là-bas. Mais peut-être cela est-il voulu ? En tout cas le « beau Frechin » sera lui aussi mobilisé et tué en 1918 à Vouty, toujours dans l’Aisne, à l’âge de vingt ans.

 

« Champagney, le 28 février 1915

 

Cher Monsieur Mairey,

Votre bonne lettre m’est arrivée mardi ; vous pouvez être certain qu’elle a été la bienvenue ; je suis toujours bien heureuse d’avoir de vos nouvelles. J’espère que vous continuez à vous bien porter. Vous devez encore avoir du mauvais temps ; si seulement les beaux jours revenaient vite. Les nouvelles de la guerre sont bonnes ; espérons que bientôt nous aurons la victoire finale. J’ai un cousin qui jusqu’à la semaine dernière est resté dans un fort d’Epinal ; il m’écrit ce matin qu’il vient de partir à son tour en campagne ; il est dans l’artillerie de forteresse ; ce départ, il  me semble est de bon augure.

Lundi dernier, nous avons eu la surprise d’apprendre la naissance de votre second fils ; j’aurais été plus heureuse certainement d’apprendre l’arrivée d’une petite Lucienne ; malgré cela j’étais bien contente en recevant la nouvelle ; Marie va bien, c’est l’essentiel  et vous êtes tous deux libérés d’un gros souci. Il me tarde maintenant, d’avoir des nouvelles de Chapendu ; je pense bien à Marie et je me réjouis de la voir rentrer ; tâchez de vous dépêcher aussi de revenir (si c’était dans mon pouvoir …) pour raconter votre belle campagne.

Etes-vous toujours maître fossoyeur ? Ce n’est pas en effet une besogne agréable ; heureusement, comme vous me le dites, on s’endurcit à tout en guerre. Vous avez de la chance de ne pas avoir encore récolté quelques compagnons, mais il vaut mieux avoir des poux que recevoir une balle, d’ailleurs, à votre retour, vous serez le bienvenu, même si vous ne rentrez pas seul.

Vous me demandez des nouvelles du pays ; je n’en connais guère. On y voit circuler quatre fois par jour le large, robuste et beau Frechin qui se rengorge plus que jamais ; je ne peux pas le souffrir ce gamin de même que toute la maisonnée ; je ne dois d’ailleurs pas toujours être bien vue depuis que j’ai refusé le poste avantageux du Magny ; je ne m’y vois tout de même pas en peinture.

La Laure est toujours à Montauban mais elle va bientôt rentrer ce dont je ne suis pas fâchée ; mais je ne veux pas me plaindre ; par le temps qui court c’est un bien petit mal d’avoir 58 élèves. Vous voulez encore me taquiner ; Marie ne m’avait pas dit qu’elle vous avait raconté mes « secrets ». Ce n’est pas encore cette correspondance qui me prend beaucoup de temps, peut-être même ne m’en prendra-t-elle plus. En tous les cas, je n’oublierai pas le voisin d’en bas.

Gardez toujours confiance ; les jours heureux reviendront bientôt.
Léa me charge de la rappeler à votre bon souvenir et moi, je vous envoie mes biens bonnes amitiés.

                                                                                                                                             Sautrot »

 

Le mariage de Georges et de Marie en 1912

Le mariage de Georges et de Marie en 1912

Le menu de ce jour-là

Le menu de ce jour-là

Georges Mairey est né le 3 mai 1888 à Saint-Barthélémy. Il fut élève à l’école de Froideconche en 1898-1899 ; à celle de Breuches en 1900, 1901, 1902. Il a épousé Marie Terrier le 17 août 1912 à Chapendu (70). Elle était née le 7 février 1890 à Gouhenans (70).

 

À propos de Mlle Sautrot, Hélène Lassauge née en 1912 (dcd en 2011), qui l’eut comme maîtresse me disait : « On l’appelait la “sauterelle ”! ».

 

Les collègues après sa mort - Sa nomination à Champagney
Les collègues après sa mort - Sa nomination à Champagney

Les collègues après sa mort - Sa nomination à Champagney

Lorsqu'il était élève : un cahier de géométrie
Lorsqu'il était élève : un cahier de géométrie

Lorsqu'il était élève : un cahier de géométrie

Georges Mairey élève : du 4 février 1902, du 18 novembre 1901
Georges Mairey élève : du 4 février 1902, du 18 novembre 1901
Georges Mairey élève : du 4 février 1902, du 18 novembre 1901

Georges Mairey élève : du 4 février 1902, du 18 novembre 1901

Correspondances de guerre - Champagney 70
Tag(s) : #Guerre de 1914-1918