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Hélène Boileau, "Lélène", ma mère, en train de distiller ... novembre 1983

 

Ma mère était « bouilleur de cru », elle avait donc le droit de distiller et usait de ce droit. Dans mon souvenir c’est une atmosphère de café noir, de chaleur, de vapeurs, la vapeur engendrée par l’ouverture du couvercle de cuivre et bien sûr les vapeurs d’alcool. Cela sentait bon jusque dehors. C’était comme une réunion d’initiés faite de convivialité et de mystère.

On utilisait les fruits d’un vieux poirier qui trônait au centre du verger. « Il a été planté avant la guerre de 14 » répétait ma mère comme pour en assurer la valeur. En plein été, entièrement feuillu, il ressemblait à une gigantesque poire posée à l’envers.

C’est Théo, le grand-père, vêtu de son grand tablier bleu, qui après les avoir lavées écrasait les poires avec un pilon, dans un baquet, les deux faits de bois. Il faisait ça avec soin et précaution, il avait toute la confiance de celle qui officierait : ma mère. C’étaient des petites poires qui pouvaient être servies cuites dans du vin rouge.

Quand la fermentation était déjà bien avancée, le grand-père ouvrait la petite fenêtre carrée du tonneau - elle était fermée par une pièce de bois -. Je m’avançais avec une petite appréhension car je savais l’effet produit : le recul était immédiat tant cela prenait violemment au nez. C’était comme un jeu.

Un coin du hangar avait été transformé en atelier de distillation avec une cheminée prévue pour ça. Théo avait préparé le bois nécessaire, rangé selon sa grosseur et moi, j’avais creusé des saignées dans le jardin pour y enfouir les résidus des cuites successives. Les jours de distillation commençaient tôt, il faisait nuit, et se terminaient aussi à la nuit tombée. Les voisins, amis et curieux défilaient dans le local, commentaient en buvant le café et en guettant le mince filet d’alcool lorsqu’il se mettait à couler. Ma mère mesurait tout de suite le degré avec le pèse-alcool. On tapait de la langue dans tous les sens du terme ! Elle me faisait peur lorsqu’elle disait : « Ils nous feraient vendre la maison ! ». Elle faisait référence aux « indirects », aux « rats de cave » qui pouvaient passer pour contrôler si tout se faisait dans les règles et si l’on respectait la quantité d’alcool autorisée. Je priais pour qu’elle ne soit pas hors la loi …

Plus tard avait lieu la cérémonie de l’ajustement du degré d’alcool et de la mise en bouteilles. Cela se passait sur la table de la cuisine. Le collage de la petite étiquette indiquant l’année de la fabrication était le point final de toute l’opération. Je dois dire que je trouvais étrange tout ce remue-ménage pour la fabrication d’un breuvage qu’on consommait – à l’époque – si peu. Mais bon : « C’était parce qu’on avait le droit et surtout pour ne pas le perdre ».

 

 

Distillation
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Tag(s) : #Hommages