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Journal de marche

Caporal Louis Chevrier

du 35ème régiment de ligne, 2ème compagnie

classe 1912

Cavalerie française encadrant des prisonniers allemands

Cavalerie française encadrant des prisonniers allemands

Mardi 8 septembre

 

La nuit a été bonne. Nous avons touché hier, à onze heures du soir, les distributions. De plus, un de mes hommes a trouvé hier, à Bouillancy, du fromage et de la confiture. Nous avons donc de quoi manger.

Réveil à quatre heures. Nous partons alors qu’il fait encore nuit. Nous rencontrons bientôt les avant-gardes formés par le 2ème bataillon. Nous les dépassons et marchons sur Acy. Le jour commence à poindre. La fusillade commence dans la forêt, à droite de la route. Nous rencontrons un peu plus loin un groupe de prisonniers allemands qu’on emmène en arrière de nous. Nous entrons dans Acy et l’on commence à fouiller les maisons. Le lieutenant Verruquet charge la section de surveiller une ruelle à droite de la grand’route. Des observateurs sont envoyés en avant. Nous avançons en fouillant les maisons. Nous arrivons ainsi à un croisement de trois rues. Temps d’arrêt. Nous fouillons toujours les maisons. Un des hommes, en sortant d’une maison, essuie des coups de fusils. L’ennemi est embusqué au bout de la rue. Je me porte en avant avec quelques hommes en rasant les murs. Nous tirons quelques coups de fusils sur les Boches qui sont à peu près à 50 mètres. Tout à coup, ils disparaissent. Nous croyons qu’ils sont tournés. Au même moment, un de mes hommes me dit que la 1ère compagnie bat  précipitamment en retraite. Nous voulons rejoindre la section. Elle a disparu. Voyant cela, j’envoie un de mes hommes chercher deux observateurs qui étaient en avant. Dès qu’ils sont arrivés, nous reculons en suivant le même chemin que nous avions pris pour venir. Nous voyons trois des nôtres entrer dans une grange à cent mètres devant nous. Je décide de les rejoindre. Mais nous les voyons bientôt ressortir et se diriger vers nous en courant. Ils nous disent que l’ennemi occupe toutes les issues du village. Au même instant, nous apercevons les Boches du bout de la rue que nous occupons. Nous nous réfugions dans un redan formé par les maisons. Nous entendons la fusillade en avant, à droite, à gauche. Derrière nous, nous avons les Boches. J’ai l’’impression que nous sommes pris comme dans une souricière et qu’il ne nous reste plus qu’à nous faire tuer. Je m’écrie : « Bah, nous en tuerons encore quelques-uns ! »

Brague, le clairon de la compagnie, se met à genoux en disant : « Je vais en démolir ! » Je me place debout derrière lui et j’épaule. Je reçois une balle dans la mâchoire inférieure à droite, avant d’avoir pu tirer. Je porte la main à ma figure, car j’ai la sensation d’avoir la mâchoire inférieure emportée. Brague se relève et dit : « En voilà déjà un d’amoché ! » Je lui fais signe de décrocher mon sac, car je ne puis plus parler. Mon sac à terre, mes hommes disparus, sauf un. Je vais me coucher derrière un petit mur, résolu à attendre l’ennemi. Marmonnier qui, seul, était resté avec moi, me dit : « Il ne faut pas rester là, viens avec moi, nous allons essayer de nous sauver ! » Je prends mon fusil et nous partons.

 

Après avoir fait 50 mètres, j’aperçois les Boches à 100 mètres de là, qui nous épiaient. Je me mis à courir en baissant le dos. Je ne sais pas pourquoi ils ne me tirèrent pas dessus, car ils me voyaient très bien. J’arrivai ainsi à un petit chemin. Je jetai un coup d’œil avant de traverser, et j’aperçus une douzaine de Boches qui le surveillaient. Je me couchai alors derrière la haie qui bordait le chemin. Marmonnier, qui me suivait, se coucha à côté de moi. Nous attendons un instant, croyant voir les Boches arriver sur nous. Mais ils ne vinrent pas. Il était à peu près sept heures du matin. Nous entendons toujours la fusillade derrière nous. Et bientôt, les obus français sifflèrent au-dessus de nous, puis se rapprochèrent sans cependant nous inquiéter. À plusieurs reprises, nous entendions les Boches passer dans le chemin. Nous nous faisons alors très petits pour qu’ils ne nous voient pas, car j’espérais toujours qu’une avance des nôtres nous délivrerait. Mais, vers midi, un Allemand vint vers nous. Il nous adressa la parole en allemand. Je tournai la tête. Il me tenait sa baïonnette à vingt centimètres du ventre ; mais quand il vit ma figure ensanglantée, il me laissa et alla vers Marmonnier qui faisait le mort. Il le toucha avec sa baïonnette, mais Marmonnier ne bougeait pas. L’Allemand prit alors son fusil et s’en alla. Une heure plus tard, trois ou quatre Allemands s’amenèrent. L’un d’eux me toucha du pied, en disant : « Tod » (mort). Je me levai et Marmonnier aussi. Un des nôtres, qui était avec eux, me dit qu’il fallait les suivre. Je pris ma musette et mon bidon et nous partîmes. Au poste installé au bout du chemin, les Allemands nous offrirent à boire. On nous conduisit ensuite au château d’Acy. Un gros major nous examina alors. Il nous demanda la nature de nos blessures, et depuis quand nous avions été pansés, et il nous dit : « C’est très bien. Vos pansements n’ont pas besoin d’être changés, vous en avez pour un mois d’hôpital et puis vous serez guéris. Quand il fut parti, un infirmier allemand me refit mon pansement. Comme je m’essuyais les lèvres, qui étaient pleines de sang (je saignais continuellement de la bouche) avec un mouchoir ensanglanté, un Allemand m’enleva mon mouchoir et m’en donna un propre en me disant : « Pas propre, nicht ! » Un autre Allemand regarda où j’étais blessé, eut l’air de me plaindre et haussa les épaules en disant : « Gid wir uns » (Vous nous en faites autant à nous). On nous installa, cinq ou six des nôtres, avec quelques blessés allemands, dans une pièce occupée par des sous-officiers infirmiers. Ceux-ci se montrèrent très doux à mon égard. L’un d’eux, surtout, poussa la bienveillance jusqu’à plaindre la France et à nous traduire un journal allemand qu’il était en train de lire : « Belfort a capitulé, disait ce journal, l’armée anglaise est détruite ; l’Italie a déclaré la guerre à la France le 26 août. » Il disait encore : « Notre grosse artillerie va arriver ce soir, et demain, nous bombardons Paris. Pauvre France ! »

 

Pendant qu’il nous disait cela, nous entendions passer nos obus au-dessus de nous. Ils devaient éclater de l’autre côté du village. Le soir, les Allemands nous distribuèrent des pommes de terre, de la viande et du vin. Je bus un peu de vin et un peu de sauce. C’est tout ce que je pouvais prendre.

Je passai une mauvaise nuit. Je me réveillais à tout moment sous l’empire de la douleur et je crachais le sang, dont ma bouche était pleine

Le 35ème - bataille de la Marne, septembre 1914

Mercredi 9 septembre

 

Les Allemands nous donnent un peu de café. Ils nous offrent à boire de temps en temps. Vers midi, ils nous distribuent encore des patates et de la viande. Je ne puis toujours rien manger. Je ne sais plus vers quelle heure, nous entendons une forte canonnade. Je me rappelle m’être demandé à ce moment-là si nous allions encore reculer (On m’a dit depuis que c’étaient nos « Rimailho » - obusier de 155 mm modèle 1905 qui - entraient en danse).

Vers cinq heures, on nous fit sortir du château pour nous envoyer dans l’église d’Acy. On nous installa sur des matelas, des sommiers, des édredons, et on nous donna des couvertures. Les Boches ont allumé les bougies des candélabres. Un blessé français a le délire et il hurle toute la nuit, tandis qu’une sentinelle allemande, baïonnette au canon, fait résonner les dalles de l’église sous ses bottes.

Je suis content de voir arriver le matin, car je souffre beaucoup plus la nuit que le jour.

 

Vers sept heures du matin, un de nos chasseurs à cheval se présente à la porte de l’église. Quelques-uns des nôtres lui donnent leur nom pour qu’il prévienne leur compagnie. Moi, je ne pouvais m’empêcher de penser qu’il allait se faire tuer. En effet, il avait écrit à peine deux ou trois noms qu’un coup de fusil éclate, mais la balle siffle inoffensive à ses oreilles. Si tu l’avais vu lâcher crayon et papier, piquer des deux et partir au galop ! Je t’assure qu’il ne s’amusait pas !

Nous sortons sur le seuil de l’église. Une femme qui passait nous dit : «  Faites attention. Le château est plein d’Allemands ! » Nous regagnons vivement nos places. Un moment après, un fantassin entre dans l’église et emmène les infirmiers allemands. Puis ce furent encore des chasseurs à cheval qui nous dirent que les ambulances étaient prévenues et qu’on allait venir nous chercher. Mais les infirmiers n’arrivent guère vite, et nous sommes impatients de quitter les Boches. Quelques-uns, dont je suis, partent à pied. Des chasseurs, qui me dépassent me disent que je devrais prendre un vélo, qu’il y en a qui traînent par là. J’en trouve plusieurs, mais cassés, inutilisables. Enfin, j’en trouve un autre, crevé des deux roues, la direction faussée, mais qui peut marcher quand même. Je fais ainsi, tantôt à pied, tantôt en vélo, le chemin jusqu’à l’ambulance. Arrivé là, je lance le vélo contre le mur et je vais me faire panser. Un major me refait mon pansement, met de la teinture d’iode sur mes plaies extérieures, et me dit qu’on va me donner de l’eau oxygénée pour me laver la bouche. Je l’attends deux heures. Au bout de ce temps, on me dit qu’il n’y a pas d’eau oxygénée, et on me donne en place de l’eau salée. Je demande au major si je ne pourrais pas avoir du bouillon ou du lait. Il me répond affirmativement. Je m’adresse pour en avoir au caporal qui s’occupe de l’alimentation. Il m’envoie promener en me disant qu’il n’y a rien rien. Je finis par me faire donner un quart de bouillon à la cuisine. Vers huit heures du soir, je vois arriver mes camarades de l’église d’Acy. Nous passons la nuit dans une bergerie.

On nous donne un quart de café pour deux hommes. Les majors sont sur les dents. Les infirmiers aussi. L’ambulance, créée pour recevoir 70 malades, en contient 500. De tous côtés, on entend appeler et engueuler les infirmiers. Lorsque les autres infirmiers, assurant l’évacuation, arrivent, tous les blessés pouvant marcher se pressent pour être évacués les premiers. Mais les majors font partir d’abord les plus malades.

Vers midi, on nous distribue du singe que je ne peux manger. Un camarade d’Acy me donne un peu de confiture, que j’avale sans trop de mal. Vers cinq heures, mon tour vient d’être évacué. Je prends le train à Dammartin. Nous partons vers huit heures du soir. À toutes les stations, on nous apporte du lait, du bouillon, du vin, de la confiture. Nous arrivons à Saint-Lô le 13, à sept heures du matin.

 

Le lendemain, le major me fait refaire mon pansement et me donne du chloral pour me laver la bouche. Mais, le mardi, un dentiste, qui vint pour arracher une dent à mon voisin de lit, me regarde et me dit que j’avais le maxillaire fracturé et qu’il allait me soigner. Il me soigna très bien en effet, et c’est à lui que je dois d’être guéri et pouvoir me servir de ma mâchoire.

 

Fin du document

 

Entre le 5 et le 10 septembre 1914, le village d’Acy-en-Multien se trouve au chœur de la première bataille de la Marne (bataille de l'Ourcq).

La bataille d'Acy-en-Multien a lieu le 7 septembre 1914 durant laquelle la 6e armée du général Maunoury après plusieurs assaut et replis, parvient à faire reculer l'armée prussienne.

Le passage où le caporal Chevrier se retrouve entre les mains des Allemands est étonnant. L’on pense qu’il est prisonnier et, il ne l’est pas réellement puisqu’il se retrouve ensuite facilement du côté français.

 

Le 35ème - bataille de la Marne, septembre 1914
Le 35ème - bataille de la Marne, septembre 1914
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