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Journal de marche

Caporal Louis Chevrier

du 35ème régiment de ligne, 2ème compagnie

classe 1912

Troupes françaises pendant la bataille de la Marne  -  Collection du musée de la Grande Guerre du Pays de Meaux

Troupes françaises pendant la bataille de la Marne - Collection du musée de la Grande Guerre du Pays de Meaux

 

Samedi 29 août

 

 

Nous partons pour Bagonvillers (il semble que ce soit Bayonvillers) où le canon tonne. La compagnie est en soutien du 5ème s’artillerie. Pendant un moment, l’artillerie allemande se tait. Nos 75 ne cessent pas de cracher. Je crois la bataille gagnée. Mais, au bout de quelques instants, nous voyons notre infanterie se replier. Le 35ème et le 42ème font une contre-attaque vers Harbonnières qui est vigoureusement canonnée par l’ennemi et est bientôt en flammes.

Nous apercevons les Allemands à 1500 mètres environ. Nos officiers d’artillerie les ont vus aussi, car nos 75 envoient leurs obus dru au milieu d’eux. Mais bientôt les gros obus allemands commencent à tomber. Ils ont dû repérer nos batteries. Un obus tombe à 50 mètres en avant de nous. Le capitaine donne l’ordre de battre en retraite. Nous nous replions en ordre, suivis par les obus. Les deux pelotons de la compagnie se sont séparés et l’adjudant demande un gradé pour établir la liaison. J’y vais. Les obus tombent à 10 mètres de moi. J’établis la liaison et je reviens. Cette course d’un kilomètre environ m’a exténué.

Nous marchons jusqu’à deux heures du matin. Nous cantonnons le reste de la nuit dans un village dont je ne sais pas le nom. Nous avons su depuis qu’à cette bataille de Bagonvillers ( ?), le 7ème corps avait été chargé d’arrêter l’ennemi pendant un certain temps pour permettre le débarquement d’autres troupes. L’ordre de se replier au bout d’un certain temps était formel. Notre commandant, qui avait participé avec les trois autres compagnies du bataillon à la contre-attaque vers Harbonnière, disait que les Allemands reculaient sous notre contre-attaque tandis que nous battions en retraite par ordre. C’était le commencement de la grande marche en arrière jusque sous les murs de Paris.

 

Dimanche 30 août

 

Nous devons nous rendre à Saint-Just (en Chaussée). Mais, vers sept heures du soir, contre-ordre. Le premier bataillon reçoit l’ordre de retourner en arrière et nous allons cantonner dans un petit village après avoir fait encore une huitaine de kilomètres. J’ai la chance de trouver des œufs que je paie quatre sous pièce. J’en gobe quatre, et c’est la seule nourriture que je prends, car les vivres ne sont pas arrivés.

 

Lundi 31 août

 

Réveil à quatre heures. Nous touchons du pain noir et de la viande qui sent. Nous partons à cinq heures dans la direction de Creil. Tout le monde est exténué. Nous arrivons à Clermont. Grand’halte de deux heures à trois heures. Nous faisons le café et je mange une boîte de singe. Il paraîtrait que les uhlans de l’avant-garde ennemie sont presque sur nous.

Repartons à trois heures. Nous marchons depuis un quart d’heure à peine qu’on nous arrête. La nouvelle circule que les Allemands auraient subi un échec sérieux et que la retraite est arrêtée. Les 2ème et 3ème bataillons font demi-tour et le premier bataillon cantonne à Clermont. La section est logée dans un hospice et nous couchons sur le béton, sans paille.

Le 35ème - la retraite de 1914

Mardi 1er septembre

 

Repos. Nous voyons des Marocains traverser la ville. On dit qu’ils vont à Creil. La nuit, la compagnie garde les issues de Clermont. Vers huit heures, on entend une vive fusillade. J’ai su le lendemain qu’un de nos postes avait détruit une patrouille de sept cuirassiers ennemis (5 tués, 2 blessés). Un peu auparavant, nous avons vu un aéroplane (que j’ai jugé allemand), qui essuyait le feu de l’artillerie. À un moment, il tangua fortement mais nous ne le vîmes pas tomber.

 

Mercredi 2 septembre

 

La nuit a été tranquille. La retraite continue. Nous nous dirigeons sur Creil. Arrêtons à Taverny où les habitants nous apportent : vin, sardines, lapins, volailles, fromages. On entend sauter les ponts de fer de l’Oise. Nous allons passer l’Oise à Boran. Le pont suspendu était déjà miné lorsque nous passâmes et on le fit sauter derrière nous. Nous allons coucher dans l’abbaye de Royaumont où se voient encore les ruines d’un très vieux monastère.

 

Jeudi 3 septembre

 

Continuons à reculer. L’ennemi est signalé (1ère compagnie cycliste). La compagnie va s’établir en observation à Jarny, presqu’abandonné. Des caves sont pillées. Il y a quelques hommes saouls.

 

Vendredi 4 septembre

 

La nuit a été tranquille. Départ à 10 h 30. Grand’halte près de Survilliers dans une usine abandonnée. Encore des caves pillées. Hommes ivres. Quelques-uns se battent. Le commandant fait ligoter un homme qui avait levé un couteau sur un camarade. Le désordre s’accentue, à mon avis, dans la compagnie cantonnée à Survilliers.

 

Samedi 5 septembre

 

Formons les faisceaux à trois heures du matin et attendons. On m’a pris mon équipement, et j’en ai trouvé à la place un autre, mais sans baïonnette. C’est embêtant de n’avoir pas de baïonnette.

La compagnie veut reconnaître le village de Lachapelle-en-Serval. Je suis de patrouille d’avant-garde. Arrivé à l’entrée du village, j’aperçois, grâce à ma jumelle, une douzaine de cavaliers allemands qui s’avançaient au pas dans notre direction. J’avais cinq ou six hommes avec moi. J’envoie un homme prévenir le gros de la compagnie et je fais cacher les autres dans le fossé de la route avec ordre de ne tirer qu’à mon signal. Ainsi couchés, je vis apparaître les cavaliers à environ 200 mètres, mais ce fut pour les voir tourner bride aussitôt. Ils avaient aperçu un peloton de nos chasseurs à cheval, qui cherchait à les tourner, et ils détalèrent. Nous ne pûmes tirer car l’ennemi fut aussitôt caché à nos yeux par la conformation de la route qui descendait à cet endroit qu’ils occupaient.

Nous fouillons le village : les rues étaient jonchées de bouteilles vides, de tessons, de casseroles, de sacs déchirés, de paille. Nous arrivons à l’extrémité du village où nos chasseurs étaient déjà. Ils envoyèrent une patrouille dans la direction de Pontarmé. Nous cernons le village pour déloger les uhlans et les cyclistes qui ennuient nos chasseurs, mais l’ennemi a fichu le camp. Nous continuons, nous trouvons trois lances abandonnées et un calot de cycliste que je ramasse. Nos chasseurs poussent jusqu’au village suivant et se font canarder, mais sans perte cette fois. Nous revenons bivouaquer à l’entrée de la Chapelle-en-Serval.

 

Dimanche 6 septembre

 

Réveil à trois heures. Nous partons à trois heures et demie vers la droite où nous avons entendu tonner le canon toute la journée hier. Nous marchons presque sans poses. Il fait chaud. Je crève de soif. Vers dix heures, nous rencontrons un uhlan qu’on emmène en arrière. Le canon tonne sans discontinuer, de plus en plus rapproché. Vers deux heures de l’après-midi, nous arrivons à hauteur du village de Bouillancy. Nous tournons autour du village et nous allons nous embusquer dans un petit bois. Une heure après, ordre de partir. Le commandant nous dit qu’il a reçu l’ordre de faire une contre-attaque sur la droite.

La 3ème compagnie est d’avant-garde. Nous l’entendons charger à la baïonnette. Elle déloge un léger parti d’Allemands embusqués dans un bosquet. Elle a fait deux prisonniers que notre capitaine donne l’ordre de garder avec nous. La 3ème compagnie tombe alors sur des tranchées ennemies et se replie. Le lieutenant Vallot, commandant la 3ème compagnie, tombe frappé de deux balles dans la cuisse. J’aide un sergent à le transporter en arrière. Pendant ce temps, la 3ème compagnie commence à se débander. Nous arrêtons les fuyards. Notre capitaine s’époumone à crier : « 2ème compagnie, en avant ! » Nous faisons vingt mètres à peine. L’adjudant tombe. Je sens un choc sur mon sac : c’est une balle qui a frappé mon outil. Je ne vois personne autour de moi. Je me couche. Une minute plus tard, une ligne de tirailleurs, composée de la 2ème compagnie, et des débris de la 3ème, est installée à six pas derrière moi. Je recule en rampant jusqu’à leur hauteur, car ils m’auraient fusillé par derrière.

Nous commençons à tirailler sur des bonshommes que nous voyons à 1500 mètres. Nous voyons tout à coup venir en courant de notre côté l’adjudant de la 3ème et quelques hommes de sa compagnie. L’adjudant se couche derrière moi. Je lui dis : « Mon adjudant, prenez le commandement, car je ne vois ni chef de section, ni sergent ! » « Laissez-moi reposer un peu », me répond-il. Deux minutes après, je me retourne pour lui demander ce qu’il comptait faire. Il avait disparu !

 

J’examinai alors le terrain avec ma jumelle. J’aperçus quelques hommes qui sortaient en courant d’un petit bois. Voyant que personne ne dirigeait le feu, je commandai quelques feux de salves sur ce bois aux tirailleurs de gauche. Je ne t’ai pas dit qu’il y avait en avant de nous un ravin boisé. Je vis ensuite l’ennemi arriver en colonnes par quatre sur les hauteurs opposées, et descendre dans le ravin. Je commandai le feu et tirai moi-même à toute vitesse.

Nous voyions nos obus tomber dans le ravin, mais je crois que notre artillerie tirait un peu trop à droite. Depuis quelques instants, j’entendais crier : « Ne tirez pas, ce sont les nôtres ! » Je me mis à regarder avec mes jumelles, et, à 300 mètres à peine, je vis les casques à pointe. Ils s’étaient approchés à la faveur du ravin. Je criai : « Tirez, ce sont des Boches ! » et je tirai en même temps. Au même moment, j’entendis : « En retraite ! » Je regarde : je n’avais plus personne à ma gauche. Voyant cela, je reculai en rampant et criai au capitaine qui était à vingt mètres à droite : « En retraite, mon capitaine ! » Il me regarde, mais ne dit rien. J’ai su après qu’il avait en ce moment une balle dans la cuisse.

 

L’adjudant, qui avait été soigné sur la ligne de tirailleurs par un caporal, dit : « Ne me laissez pas, emmenez-moi », puis il se mit debout et se mit à courir. Je le perdis de vue et je ne sais pas ce qu’il est devenu. Je butai dans un fil de fer en descendant un talus, et je m’écorchai la jambe en tombant. En me relevant, j’entends crier de la gauche : « 1er bataillon, par ici ! » Le commandant, qui était à 50 mètres de là, crie : « Qui demande le 1er bataillon ? » ; « Lieutenant Champion, 4ème compagnie ! » Le commandant lui dit alors : « Le commandant est ici et n’est pas blessé, suivez le mouvement de retraite. » Je continuai à courir, en me tenant auprès du commandant, car je me disais qu’il ne fallait pas recommencer l’aventure de Mulhouse, où nous n’avions plus d’officiers avec nous.

Les Boches nous canardaient déjà de la crête que nous venions d’abandonner. Nous entrons dans un petit bosquet. Il était temps, car l’ennemi visait beaucoup le commandant et les balles tombaient dru autour de lui. Je m’arrêtai cinquante mètres plus loin pour prendre la baïonnette d’un mort, car je n’en avais plus depuis deux ou cinq jours. En voulant la remettre au fourreau, je manquai l’ouverture et je me piquai la cuisse.

Nous arrivons ainsi au village de Bouillancy. Les officiers mettaient un peu d’ordre dans la compagnie. Un lieutenant prend le commandement de la nôtre, car le capitaine a disparu. Au bout d’un instant, un chasseur à cheval arrive en disant : « Ordre du général : pas de retraite ce soir, tout le monde au feu. » Pendant ce temps, on tiraillait à l’entrée du village, et nous entendions les Boches baragouiner leur jargon. Le commandant donna l’ordre de retourner. Pendant que nous retournions, nous entendions sonner la charge assez près de nous, à la sortie du village. Il n’y avait plus d’ennemis, et nous recevions l’ordre de bivouaquer derrière Bouillancy. Le lieutenant nous rassemble et nous faisons l’appel. Il manque le capitaine, l’adjudant et environ 80 hommes à la compagnie. J’étais le seul caporal à ma section.

 

 

Le 35ème - la retraite de 1914

Lundi 7 septembre

 

La nuit a été tranquille. Nous repartons au jour On nous emmène en avant du village de Bouillancy. Puis en arrière. Nous aménageons un talus pour tirer commodément. Je suis observateur. Un aéroplane allemand passe au-dessus de nous cinq minutes après. Je vois les obus allemands tomber en avant de nous. Ils fouillèrent tout le terrain, mais par chance ils arrêtèrent la limite de leur tir à 50 mètres de nous.

Nous repartons en avant du village. Les obus tombent un peu partout sans discontinuer, et nous passons notre temps à faire des évolutions pour éviter les rafales et nous coucher quand nous les recevions sur le dos.

À un moment donné, nous vîmes quelques chasseurs du 47ème se replier. Le lieutenant Auss, de la 4ème compagnie, les reconduisit révolver au poing, et le commandant nous ordonna de tirer dessus s’ils lâchaient pied. Ici, il faut que je te dise le pourquoi de notre retraite précipitée de la veille. Je t’ai dit que nous devions faire une contre-attaque. Nous devions être appuyés dans cette contre-attaque par les chasseurs. Or, il paraît (et je le crois) que les chasseurs, en se rendant à leur poste de combat, rencontrèrent une section d’infanterie qui, par ordre, se retirait pour aller occuper un autre emplacement. Mais les chasseurs, en voyant cette section se retirer, lâchèrent pied aussi, et leur mouvement de retraite entraîna forcément la nôtre, car nous aurions été fusillés de face et de côté. C’est ce qui explique pourquoi le commandant nous recommandait de les recevoir à coups de fusils s’ils s’avisaient de reculer de nouveau.

 

Vers huit heures du soir, nous fîmes des tranchées derrière un buisson. Des balles perdues nous sifflaient aux oreilles. À ce moment, les Allemands attaquaient, et la fusillade crépitait. Mais la fusillade se ralentit petit à petit, et, la nuit, on ne tirait plus que vers un village qui brûlait sur notre droite. On nous dit alors que la 2ème division de renfort avait pris l’ennemi de flanc et que les Boches reculaient. Je partageai avec un camarade qui me donna la moitié de son pain, une boîte de singe, la seule qui me restait. Là-dessus, nous partîmes bivouaquer à quatre kilomètres de là. Le lendemain fut la journée d’Acy.

 

À suivre …

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