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Journal de marche du caporal Louis Chevrier

35ème régiment de ligne, 2ème compagnie

classe 1912

Prise et perte de Mulhouse - août 1914

Jeudi 6 août 1914

 

Nous entrons en Alsace. La compagnie est d’avant-garde. Le premier bataillon reçoit l’ordre de s’arrêter à Vauthiermont. Je suis placé en petit poste à l’extrême droite de la ligne occupée par le bataillon. Le capitaine me donne l’ordre d’aller reconnaître l’emplacement du poste du 60ème d’infanterie qui doit être à notre droite. Je prends deux hommes et je pars. Nous parcourons la forêt pendant un kilomètre ; puis nous nous avançons dans un champ de blé, à découvert, en nous dirigeant vers un pont où je me doutais que le poste que je cherchais devait être.

Nous en étions à peu près à 600 mètres lorsqu’une balle passe en sifflant au-dessus de ma tête. La surprise me fit faire un bond sur place. Mes hommes avaient déjà fait 20 mètres en arrière. Je leur criais de rester à leur place. Une deuxième balle siffle encore plus près, mais encore trop haut. Troisième balle. Je cherche des yeux où pouvait se trouver l’ennemi. Je ne vois rien ; mais sur ma droite, dans le bois, éclate une fusillade nourrie.

Craignant d’être fusillés de deux côtés à la fois, nous battons en retraite et nous nous engageons, mes deux hommes et moi, dans la forêt. Nous rentrons au poste. La fusillade crépitait à notre gauche et en arrière. C’était le petit poste placé à notre gauche et en arrière de nous qui était attaqué. Les balles perdues nous sifflaient aux oreilles. Nous ne pouvions bouger, car la consigne en pareil cas était formelle : continuer de surveiller en redoublant d’attention. La fusillade cessa au bout d’une heure. L’ennemi (une reconnaissance) était repoussé. Nous avions un homme tué.

La nuit est calme. Je n’ai pas dormi à cause de la relève des sentinelles.

 

Vendredi 7 août

 

Marche en avant sur Thann. Nous nous arrêtons à Guewenheim. La gare est pillée. On trouve des lapins, des poules, du lard, du beurre. Cela tombait à pic, car les vivres n’étaient pas arrivés. Nous faisons la soupe. Au moment de la manger, l’ordre arrive de partir immédiatement. Nous renversons les gamelles et nous nous rendons à 6 km de là.

La compagnie est de garde au quartier général de la division. Nuit tranquille, mais je dors à peine deux heures.

 

Samedi 8 août

 

On nous dit qu’il y aura repos aujourd’hui. Mais à 10 heures, sac au dos. On nous dit que nous allons jusqu’au Pont d’Aspach. Mais là, le bruit court que nous allons jusqu’à Mulhouse. À Pont d’Aspach, nous rencontrons des voitures d’ambulances remplies de blessés français. Ils appartiennent pour la plupart au bataillon du 35ème de ligne qui a été fortement endommagé hier du côté de Burnhaupt-le-Haut. Il paraît que les Prussiens avaient installé une mitrailleuse dans le clocher et qu’ils démolissaient les nôtres comme des marionnettes. Notre artillerie, avertie de la présence de cette mitrailleuse aurait refusé de tirer dessus pour ne pas détériorer l’église. Je ne fais que répéter ce que j’ai entendu dire, et je n’en garantis pas l’authenticité.

 

Nous continuons la marche vers Mulhouse. Les habitants des villages que nous avons traversés nous regardaient avec sympathie. Ils nous apportent des seaux d’eau, du café, de la bière et des fruits. Il fait chaud et nous sommes très fatigués. Nous arrivons ainsi jusqu’à l’important village de Dornach qui fait partie de la banlieue de Mulhouse. Nous nous reposons pendant deux heures.

Le 5ème régiment d’artillerie passe devant nous. On fait passer notre drapeau en tête et on nous fait désapprovisionner avant de repartir. Nous entrons dans Mulhouse, l’arme sur l’épaule et drapeau déployé. La musique joue la Marseillaise et Sambre-et-Meuse. La population s’écrase dans les rues pour nous voir passer. Les cris de « Vive la    France ! », « Vive le 35ème  ! » partent de la foule. On nous donne des cigarettes, des cigares, du chocolat, du vin, de la bière, de l’eau-de-vie. Nous défilons ainsi pendant trois kilomètres au moins. Je suis exténué. On nous arrête un instant sur une place qui doit être un champ de foire. Nous nous laissons tomber à terre tellement la fatigue nous accable. Au bout d’un quart d’heure, nous repartons. Nous sortons de la ville même ; nous faisons 200 mètres à peine et la fusillade éclate en avant et à droite. Les Prussiens coupaient les rives du canal et nous canardaient. Les commandements : « Baïonnette au canon ! Approvisionnez ! »  Nous étions couchés au bord de la route, le long de la caserne des dragons allemands. Les réverbères nous éclairaient en plein. L’adjudant donne l’ordre de les éteindre. J’en éteins un après avoir cassé les vitres à coup de baïonnette. Mais un autre est réfractaire et brûle quand même. Nous appelons deux pompiers allemands qui étaient dans la caserne de dragons et nous regardaient. Ils apportent une échelle, mais ne réussissent pas à éteindre le bec. Enfin, un caporal parvient à boucher le bec et à l’éteindre. Pendant ce temps, la fusillade continuait tout en semblant s’éloigner. À un moment donné, le capitaine dit à l’adjudant : « Prenez une demi-section et visitez-moi cette caserne. Si vous trouvez quelqu’un, amenez-le moi ». L’adjudant prend aussitôt la moitié de sa section (dont j’étais) et s’engage dans la caserne. Nous faisons dix pas à peine. Le capitaine nous rappelle. Le bruit que la caserne était minée était venu jusqu’à lui et il avait changé d’avis. La fusillade a cessé.

Nous avançons. La fusillade recommence. Le commandant nous fait coucher le long d’un talus et nous attendons. Car c’est le 2ème  bataillon qui est d’avant-garde et nous sommes en réserve. La fusillade s’éloigne de plus en plus. Nous entendons en deux ou trois fois les cris : «  À la baïonnette ! En avant ! » Et le silence revient. Nous passons la nuit sur le talus de la route. Je dors à peu près deux heures. Je me réveille littéralement gelé. Ma chemise était encore mouillée de la sueur de la veille et me glaçait le corps. J’ai souvent depuis, passé la nuit dehors, mais jamais je n’ai souffert aussi vivement du froid que cette nuit-là.

Prise et perte de Mulhouse - août 1914

Dimanche 9 août

 

Le reste de la nuit se passe sans incident. Vers trois heures du matin, le bataillon revient au village de Rixheim. Les habitants nous apportent du café qui nous réchauffe. J’en bois cinq ou six quarts. Un aéroplane allemand survole le village. Nous nous dissimulons le long des murs, mais il nous voit quand même. Nous réquisitionnons des outils (pelles, pioches) et nous partons pour faire des tranchées. Nous nous rendons au château d’un certain M Engel, château que nous devons fortifier.

 

Ce M Engel est, paraît-il, le frère de M Engel, le châtelain de Bavilliers et par conséquent l’oncle de l’enseigne de vaisseau Engel mort dans la catastrophe du « Pluviôse ».

 

Au moment où nous étions dans le parc, des soldats se mettent à crier : « Les Boches sont en tirailleurs dans les champs de blé ! ».

Presque aussitôt, une grêle de balles nous siffle aux oreilles. Le capitaine envoie ses sections en avant. Naturellement, il y avait un peu de désordre. L’adjudant crie : « Section, en avant ! » Je le suis en courant. Au bout d’une vingtaine de mètres, je me retourne pour voir le reste de la section : nous n’étions que tous les deux. Force nous fut d’atteindre nos hommes avant de continuer. La section avait pour mission d’explorer la droite d’où les Allemands tiraient. Une voie ferrée séparait le parc des champs de blé non occupés. L’adjudant m’envoie en patrouille voir ce qu’il y a de l’autre côté de la voie, c’est-à-dire de la ligne des commandements en allemand. J’avais bien mené deux hommes avec moi, mais je ne sais pas où ils sont passés. J’allais donc prévenir moi-même l’adjudant qui me dit d’aller le dire au capitaine. Je me mis donc à la recherche de celui-ci. Je parcourus tout le château sans le trouver. Pendant ce temps, la fusillade diminuais et, au bout d’un moment, cessait tout à fait. Nous n’avions personne de blessé, et nous avions tué un homme aux Allemands. Ceux-ci s’étaient retirés dans la forêt de la Hardt qui s’étendait à un kilomètre de là. Et je n’ai pas pu trouver le capitaine. Il était alors huit heures du matin.

 

Nous nous installons dans le parc du château Engel et nous faisons des tranchées. Je suis placé en observation avec un homme pour surveiller la gare de Napoléon-Islen (l’île Napoléon) et la forêt de la Hardt. Je suis tellement fatigué que je m’endors à chaque instant. Vers cinq heures, alors que nous allions manger la soupe, les balles nous sifflent aux oreilles et les obus commencent à tomber sur le château. Nous sautons dans la tranchée et la fusillade commence. Je ne voyais pas un Allemand, mais je tirais quand même sur la ligne de chemin de fer et sur la gare Napoléon-Islen, derrière laquelle l’ennemi était posté.

À un moment donné, nous vîmes arriver un train à la gare. Le premier de nos obus tombe sur la locomotive et le second en plein milieu du convoi. Si tu avais vu cette débandade. Vers six heures du soir, nous sommes renforcés par deux compagnies du 42ème. Le  42ème marche ensuite sur la ligne de chemin de fer pour en déloger l’ennemi. Je pars vers eux. Nous avançons par bonds sous le feu des mitrailleuses prussiennes. Elles tiraient trop haut, heureusement. À cent mètres de la ligne, nous mettons baïonnettes au canon et nous marchons à l’assaut, mais nous sommes arrêtés par une carrière dont les parois s’élevaient à pic du côté de la ligne. Nous descendons dans la carrière et nous longeons la ligne pendant 800 mètres, au bout desquels nous trouvons un endroit favorable pour franchir le talus.

Les Allemands étaient partis. Ils avaient abandonné une position imprenable car ils pouvaient tous nous fusiller dans la carrière sans que nous puissions leur répondre. Nous rencontrons deux blessés allemands que nous désarmons. Nous continuons notre marche. Je rencontre plus loin un sergent blessé et deux autres Allemands également blessés que je désarme. Le sergent allemand, blessé d’une balle dans la cuisse, me dit en français en me montrant sa tunique de la main : « Ouvrez …, ouvrez-moi ! ». Je lui déboutonnai sa tunique et, pour ce faire, je lui enlevai sa jumelle qu’il avait en sautoir. Je garde la jumelle comme prise de guerre.

Nous arrivons à la gare, nous nous y barricadons. Nous faisons des feux de salves sur des buissons à 30 mètres de nous et d’où nous entendions des commandements en allemand. Le lieutenant Robert, qui commande la section du 42ème à laquelle je  suis mêlé, nous distribue des bouteilles de limonade qu’il a trouvées dans la gare. Elles ont été les bienvenues car je mourais littéralement de soif.

 

La fusillade cesse. J’entends crier derrière nous : « Le 35ème est là qui vient nous renforcer ! » En avant, les fifres boches jouent je ne sais quoi. On nous dit qu’ils sonnent la retraite. J’entends ensuite crier derrière nous : « Vive la France ! » Un moment après, on nous dit que l’ordre est de se replier. Nous nous retirons par échelons. Je pars un des derniers. La fusillade crépitait toujours du côté de Mulhouse. De temps en temps, une balle perdue nous sifflait aux oreilles. Nous rencontrons de temps en temps des blessés français couchés sur un talus ou dans un fossé. Je quitte bientôt le 42ème pour suivre une section de la 8ème compagnie du 35ème que nous venons de rencontrer. Nous entrons dans Mulhouse. Là, nous rencontrons des nôtres en assez grand nombre. La fusillade crépite de tous les côtés. À droite, à gauche, en avant, en arrière, partout des coups de fusils. Tout à coup, j’entends : « En avant ! En avant ! » Un clairon sonne la charge. Presque aussitôt, un mouvement de recul se produit. Beaucoup de sauvent. Un lieutenant-colonel (du 171ème ou du 172ème) ramène les fuyards. Un peu plus tard, je rencontre deux Boches qui râlaient dans les rues.

Nous continuons de marcher dans les rues de Mulhouse. De tous côtés, des rues latérales, débouchent des groupes des nôtres qui cherchent comme nous à sortir de Mulhouse. Nous marchons. Nous n’avons plus d’officiers. Du moins, on n’en voit pas. Des Allemands nous tirent dessus par les fenêtres. Un homme de ma section, que j’ai retrouvée, a reçu trois plombs de chasse dans l’avant-bras gauche. Nous continuons à marcher en surveillant les fenêtres sur lesquelles nous tirons et nous voyons le moindre mouvement insolite. La précaution n’est pas inutile, car on nous lance même des bouteilles vides. Nous continuons de marcher sans savoir où nous allons, je suis exténué. À la fin, dans la mêlée, se trouve un officier qui met un peu d’ordre dans notre bande. Nous nous trouvons une dizaine de ma compagnie et, parmi nous, un sergent blessé qui pouvait à peine parler et qui me dit tout bas : « Prenez le commandement de la section. »

Nous sortîmes de la ville. Je dis : « Nous allons marcher droit devant nous. C’est la seule façon de sortir de la ville. Et nous pouvons sortir, tant mieux. Si nous nous faisons tuer tant pis. C’est un risque à courir. » Nous marchons donc, Au bout d’une heure, nous rencontrons un groupe qui semblait en ordre et qui était dirigé par le capitaine et un lieutenant de la 3ème compagnie. Nous nous joignons à eux. Après une heure de marche nous sortons enfin de Mulhouse sans essuyer un coup de feu. Il est deux heures du matin. Depuis neuf heures du soir nous errions dans les rues de Mulhouse.

 

Lundi 10 août

 

Nous faisons à peu près deux kilomètres, puis nous faisons halte. Je m’assois dans le fossé et je m’endors aussitôt. Un camarade me réveille quand nous repartons. Le jour commence à poindre. La fusillade recommence derrière nous. Je ne sais pas qui est-ce qui tire ni sur qui on tire. Nous battons en retraite. Nous marchons exténués, nous nous soutenons à peine, dans la direction de Belfort. Nous nous arrêtons dans un village pour faire le café : je m’endors et je me bombe de café. Nous reprenons notre marche car les Prussiens nous poursuivent. Nous voyons les villages s’allumer l’un après l’autre derrière nous sous les obus allemands. Nous nous arrêtons quelques heures plus tard à Soppe-le-Bas pour y faire la soupe. Elle était presque prête lorsqu’un aéro boche vient survoler le village. Quelques-uns tirèrent dessus : l’aéro ne fut pas atteint. Nous n’avions plus qu’à déguerpir car nous étions sûrs que l’aéro allait signaler le village et que dans un quart d’heure au plus, celui-ci serait en feu. Nous renversons les gamelles et nous repartons.

 

Comme le Juif Errant nous marchons toujours, mais je t’assure qu’il faut sentir les Allemands derrière soi pour, fatigués comme nous l’étions, marcher quand même. Par bonheur, nous rattrapons, quelques heures plus tard, un convoi de ravitaillement. Nous montons sur les voitures. Quel soulagement de pouvoir se reposer un peu !

Nous faisons une dizaine de kilomètres sur les voitures. Un adjudant nous dit en passant que le 35ème se rassemble à Vauthiermont. Mais après avoir quitté les voitures, nous prenons la direction de Belfort au lieu de prendre celle de Vauthiermont. Nous avions décidé (nous étions environ douze) de nous rendre dans un village des environs pour y passer la nuit tranquille, car nous avions bien besoin de dormir. Puis une fois reposés un peu, nous nous rendons à Vauthiermont. C’est ce que nous fîmes.

Nous allons jusqu’à Roppe où nous couchons dans une grange. Le lendemain, nous nous joignons à un groupe du 35ème qui allait regagner Vauthiermont. J’étais encore bien fatigué et il y en avait beaucoup d’autres comme moi. Enfin nous arrivons à Vauthiermont vers midi. Là, je retrouve la compagnie presque entière. Il n’y avait qu’une trentaine de disparus. Le capitaine me dit : « Mon brave caporal Chevrier, vous avez mérité la médaille militaire car vous avez conduit votre escouade dans un très bon ordre, moi je ferai mon possible pour que cette médaille vous soit décernée. »

Et j’avais toujours ma jumelle. Telle est la première affaire de Mulhouse. Entrés brillamment dans Mulhouse, nous en sommes vite ressortis. Cette retraite a entraîné le déplacement du général Bonneau qui a été remplacé par le Général Pau et de notre général de division Cure, remplacé par le général de Villaret-Joyeuse.

 

Mardi 11 août

 

Nuit et jours tranquilles

 

Mercredi 12 août

 

Nous sommes en première ligne. Nous passons la matinée à faire des  tranchées. Des obus allemands passent en sifflant au-dessus de nos têtes et vont tomber en arrière. Vers une heure on signale l’ennemi (des uhlans et de l’infanterie). Nous prenons nos positions de défense. À deux heures, nous sommes remplacés en première ligne par le 2ème bataillon et nous nous replions sur Larivière (Territoire de Belfort).

 

A suivre ...

Prise et perte de Mulhouse - août 1914
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