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Journal de marche

Caporal Louis Chevrier

du 35ème régiment de ligne, 2ème compagnie

classe 1912

Reprise de Mulhouse - août 1914

Jeudi 13 août

 

La nuit a été calme, sauf quelques coups de canon. À une heure ordre de partir en avant où les 2ème et 3ème bataillons soutiennent le choc. Notre artillerie donne fortement. À quatre heures tout est terminé ; Le 1er bataillon n’a pas tiré un coup de fusil. Les Allemands laissent, paraît-il, 150 tués et autant de blessés. Nous rentrons à Larivière. On a dit que notre sortie de Larivière pour rien ce jour-là était la conséquence du retard apporté dans la transmission d’un ordre. Le commandant voulait, paraît-il, brûler la cervelle au caporal-fourrier, porteur de l’ordre. Je ne garantis pas l’authenticité de ceci, mais je suis cependant persuadé que c’est vrai.

 

Vendredi 14 août

 

Nous partons à cinq heures du soir, direction Saint-Cosme, Bellemagny, Bretten. À Bretten, on me dit que le village est rempli de Prussiens, ce n’était qu’une fausse alerte.

 

Samedi 15 août

 

Nous faisons des tranchées avec le génie. Nous cantonnons à Sternenberg.

 

Dimanche 16 août

Le bataillon est d’avant-garde. Nous reconnaissons le village de Burnhaupt-le-Bas. J’emmène le curé et le maître d’école pour les conduire au colonel. Le village était défendu par de très fortes tranchées pour l’établissement desquelles les civils avaient été réquisitionnés. Nous sommes relevés par le 2ème bataillon et revenons cantonner à Sternenberg.

 

Lundi 17 août

 

Repos. Il pleut depuis trois jours. Il paraît que l’on concentre des troupes pour la formation de l’Armée d’Alsace.

 

Mardi 18 août

 

Départ à quatre heures du matin. Nous nous rendons à Burnaupt-le-Haut (Oberbürnhaupt). Ma section est garde d’honneur du quartier général du Corps d’Armée. On amène un officier aviateur qui a été pris, et tout l’appareil a été détruit. L’église du village est à moitié détruite, ayant été bombardée par les Allemands lors de la retraite de Mulhouse.

 

Mercredi 19 août

 

Nous sommes remplacés à la garde d’honneur par des gardes forestiers dont une compagnie vient d’arriver. On distribue aux compagnies des sacs, des outils, des gamelles, tant français qu’allemands, et qui ont été abandonnés par l’ennemi. Je tombe sur un sac boche tout neuf. Je suis content et je me dis : « Si j’ai la chance d’en revenir, je le garderai comme souvenir. »

Nous marchons sur Mulhouse. À Dornach, faubourg de Mulhouse, le 42ème, qui était d’avant-garde, est reçu par une vive fusillade partant des maisons occupées par l’ennemi. La bataille commence. Le capitaine nous fait monter sur le flanc d’une crête lorsque le premier obus tombe à cent mètres à peu près de nous. « Couchez-vous ! » crie le capitaine. Nous nous aplatissons. Je m’enfile dans un sillon. Les obus tombent comme grêle autour de nous. Nous sommes couverts de terre. À un moment donné, je lève la tête et je m’aperçois que nous ne sommes plus que trois : le sergent, un autre caporal et moi. Je ne sais pas où sont nos hommes. Nous partons en avant et nous nous arrêtons à proximité du capitaine. Les obus tombent toujours. Une accalmie se produit peu après. Le capitaine en profite pour nous faire avancer. Nous franchissons la crête et nous ne sommes plus en vue de l’ennemi, car les obus tombent assez loin de nous sans nous faire de mal. Nous continuons d’avancer par bonds. Une fusillade très vive éclate sur notre droite et les mitrailleuses crépitent. Je crains que nous ne soyons tournés. Des balles égarées nous sifflent aux oreilles. Un nouveau bond nous place sous le feu des Allemands embusqués dans les maisons. Encore un effort et nous sommes derrière le talus d’un petit chemin creux. Nous apercevons bien des hommes mais nous n’osons tirer car nous avons des nôtres en avant. Je ne sais plus guère où nous sommes. Les balles sifflent au-dessus de nos têtes venant de l’arrière. La fusillade fait toujours rage à notre droite.

Le capitaine nous dit que notre artillerie a démoli la batterie ennemie qui nous tirait dessus. Cela doit être vrai car nous ne recevons plus aucun obus. En revanche, nous voyons nos obus arriver l’un après l’autre sur les maisons occupées par l’ennemi. Celui-ci abandonne ses positions, et nos obus le poursuivent toujours. À midi, on n’entendait plus que quelques coups de fusils à droite, du côté de la forêt de la Hardt. Nous pouvons nous reconnaître. Trois hommes de mon escouade ont été blessés par les obus, l’un à la tête, l’autre à la jambe et le deuxième à la fesse. Un autre homme a eu la jambe presque coupée. Le sergent-major, ainsi que deux autres hommes, sont tués. Le sous-lieutenant de réserve a reçu un shrapnel sur le petit doigt au moment où il portait sa jumelle à ses yeux. Quant à moi, un éclat d’obus a traversé mon sac de part en part, mon beau sac tout neuf !

 

Mais ce n’est pas fini. Trois batteries se sont mises en position à 800 mètres derrière nous, et elles se mettent à tirer sur les Allemands qui tentaient de contre-attaquer en sortant de leur forêt de la Hardt. Ah, nos 75 firent là un travail, je t’assure. Les Allemands avaient mis des pièces en batterie pour répondre aux nôtres. Ils tirèrent exactement deux coups de canon qui portèrent à gauche de nos batteries ? Ils ne tirèrent pas davantage car leur batterie, repérée, fut démolie en un clin d’œil. Et, pendant toute la soirée, nos obus passèrent en sifflant au-dessus de nos têtes. Je te prie de croire que cette musique nous était plus agréable que celle du matin.

Le soir, nous faisons du café et nous mangeons les vivres de réserves. Puis nous allons prendre les avant-postes.

 

Reprise de Mulhouse - août 1914

Jeudi 20 août

 

La nuit a été tranquille. Nous traversons Mulhouse. Il y avait un peu moins de monde que la première fois. Nous allons passer la journée dans un petit bois, puis nous revenons cantonner dans une ferme appelée « la montagne de sucre » (zückerberg).

Je vais arrêter là cette nouvelle relation, après toutefois t ‘avoir fait part d’un haut fait du 42ème d’infanterie (je n’ai pas vu ceci, mais je crois cependant que c’est vrai) : une compagnie du 3ème bataillon, qui était très engagée et qui pourtant n’était pas signalée à l’ennemi, voit arriver une batterie ennemie (5 pièces). Le capitaine laisse dételer et emmener les avant-trains, puis lance sa compagnie à la baïonnette sur les servants qui sont tués ou pris. La batterie était prise sans avoir pu tirer un coup de canon. Avec les deux autres batteries que l’ennemi abandonne dans sa fuite, cela portait à 18 le nombre de canons pris aux Allemands dans cette affaire. Nous fîmes également beaucoup de prisonniers. Nos pertes à nous n’étaient pas élevées. Notre commandant et celui du 2ème bataillon avaient été légèrement blessés.

 

Vendredi 21 août

 

Repos. On nous lit un « Bulletin des armées de la République » d’après lequel la situation des armées françaises serait très bonne. Nous prenons les avant-postes.

 

Samedi 22 août

 

Nuit tranquille. Les projecteurs allemands et français ont marché toute la nuit. Quelques coups de canon, provenant de la forteresse de Klein-Landau disent les uns, du fort d’Huningue, disent les autres. D’après d’autres encore, c’est d’un autre côté. Je n’en sais rien. Nous réquisitionnons trois voitures de paille au village de Zimmersheim pour abriter le bataillon.

 

Dimanche 23 août

 

Départ à cinq heures. Nous faisons des tranchées à l’est de Zimmersheim. Je suis placé en observateur avec quatre hommes. De mon poste, je vois très bien la gare de Napoléon-Islen incendiée lors de la première affaire de Mulhouse. Vers midi, au moment de manger la soupe, quelques obus de gros calibre arrivent. L’ennemi a dû repérer la fumée des feux car les obus tombent au milieu du bataillon sans toutefois blesser personne. Le commandant nous fait changer de place pour éviter les éclaboussures (ce sont ses propres paroles). Nous revenons à la ferme de Zückerberg).

 

Lundi 24 août

 

La compagnie devait partir à cinq heures, mais elle n’est pas prête. C’est une autre compagnie (laquelle ? Je ne sais pas) qui est partie à sa place.

Matin : repos et nettoyage. Un aéro allemand vient nous faire visite. Défense expresse de tirer dessus. Nous partons le soir pour prendre l’avant-poste. Arrivés à l’emplacement, ordre de retourner. Nous ne savons pas ce qui se passe. Le bruit circule que l’on va embarquer à Mulhouse pour être dirigés sur la Belgique. Nous traversons Mulhouse sans nous arrêter et nous marchons toute la nuit. Les traînards sont nombreux. Je vois les hommes fatigués se coucher dans le fossé de la route. Je suis exténué et j’ai bien envie d’en faire autant.

Reprise de Mulhouse - août 1914

Mardi 25 août

 

Nous arrivons à huit heures du matin à Bellemagny. Nous faisons la soupe à la hâte. Le bruit court que nous allons embarquer à Champagney. À une heure, nous repartons. Nous arrivons à dix heures du soir à Belfort. On nous distribue des vivres pour trois jours et nous embarquons vers neuf heures du soir. Nous sommes dans des wagons à bestiaux aménagés, c’est à dire avec des bancs pour s’asseoir. Nous sommes 40 hommes par wagon, obligés de dormir assis. C’est un supplice.

 

Mercredi 26 août

 

Nous buvons le café à une petite gare après Dijon. Nous passons à Joigny, Avallon, Melun où nous apercevons la Seine. Nous empruntons la ligne de grande ceinture pour gagner la ligne du Nord, passons à Saint-Denis, Stein, Choissy-le-Roi, Montgeron.

 

Jeudi 27 août

 

Nous débarquons à Rosières (Somme) à six heures du matin. Nous nous rendons à Harbonnières, à sept heures de Rosières où nous devons cantonner. Il paraît que nous sommes à 100 kilomètres des lignes ennemies. À cinq heures du soir, ordre de mettre sac au dos. Nous marchons jusqu’à minuit. Nous cantonnons le reste de la nuit à Gentelles où nous sommes obligés de défoncer les portes. Les habitants croyaient que c’étaient les Prussiens et ne voulaient pas ouvrir. Tout le long de la route, nous avons rencontré quantité de gens en voiture se dirigeant vers Amiens. Ils ont l’air très effrayés, des femmes pleurent. Il y en a qui viennent de Péronne et disent que les canons prussiens sont braqués sur la ville.

 

Vendredi 28 août

 

Les habitants de Gentelles, après nous avoir reconnus, nous reçoivent bien. Repos jusqu’à cinq heures du soir. À cinq heures, la compagnie est formée en petits postes aux quatre coins du village. On entend fortement le canon du côté de Péronne. Il paraît qu’une division de cavalerie ennemie a traversé nos lignes et est cernée.

 

 

Reprise de Mulhouse - août 1914
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