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René Bolle-Reddat, l'abbé Bolle-Reddat, a régné sur la colline du Bourlémont, à Ronchamp, près de cinquante années  pour le bonheur de la chapelle posée là-haut par Le Corbusier.

La nouvelle ci-dessous m'a été inspirée par une scène à laquelle j'ai assisté lors d'une de mes fréquentes visites à la chapelle.

 

Ethique et esthétique

ETHIQUE ET ESTHETIQUE

En quelques jours, les branches des arbres s’étaient habillées de petites feuilles d’un vert tendre. L’herbe du gazon avait pris de la vigueur. Il était parsemé de fleurs de pissenlit d’un jaune pur et éclatant. Ces deux teintes opposées participaient au jeu de couleurs voulu par Le Corbusier pour sa chapelle, tant la nature environnante, en toute saison, faisait corps avec elle.

Un clair soleil plaquait déjà sur les murs blancs, l’ombre des éléments liturgiques de l’église extérieure – autel, croix, chaire – ainsi que celle des volumes et creux conçus également pour réagir au soleil. Ces mouvements d’ombre et de lumière joueraient sur les murs granuleux de l’édifice, tout au long de la journée, dehors, mais aussi à l’intérieur.

Ce matin-là, le chapelain s’était levé fatigué, la carcasse douloureuse. Bien sûr, il avait mal dormi : quelques brèves plages d’un sommeil pénible, meublé de rêves loufoques. Depuis son accident, son corps l’abandonnait lentement, le trahissait honteusement comme le ferait un ami intime qu’on abrite sous son toit depuis trop longtemps.

Il déambulait encore – Dieu merci ! –, aidé de béquilles sur lesquelles il prenait appui en les croisant habilement derrière le dos. Il faisait des pauses, ainsi, partout sur son domaine, observant sa chapelle, les visiteurs, marmonnant, interpellant, commentant, priant, prenant des notes et des photos. Un vaste sac, porté en bandoulière, lui permettait de transporter tout un bric-à-brac, à lui seul indispensable.

Ses nuits étant désormais faites plus de souffrances que de repos, l’abbé repoussait très tard l’heure du coucher. Pourtant, vaincu par la fatigue, il lui arrivait de s’endormir à sa table de travail au beau milieu d’une phrase. Il se réveillait peu après, la bouche pâteuse, à peine étonné de ne plus être dans le même mouvement de la symphonie alors diffusée par France Musique.

C’est ainsi qu’il triait ses notes, lisibles de lui seul, et rédigeait textes et commentaires définitifs à l’aide d’une machine à écrire qu’il n’utilisait que de trois doigts de la main gauche.

La foule qui déferlait sur la colline toute l’année, sa paroisse comme il disait, l’épuisait, même si certaines visites pouvaient le régénérer par la grâce qu’elles diffusaient. Le jour précédent avait d’ailleurs apporté cette ambivalence.

Le voyant défendre avec ardeur ses buissons de genêts assaillis par des vandales, un butor, qui devait bien le connaître, l’avait méchamment apostrophé :

- C’est pas étonnant que les églises sont vides avec des c.. comme toi !

- Vous faites erreur m’sieur, celle-ci est toujours pleine ! s’était contenté de rétorquer le chapelain avec une sobriété qui lui était pourtant peu coutumière.

Le même jour, la perle fut le passage de deux grandes blondes, filles d’un couple d’Américains qui s’étaient unis en la chapelle aux premières années où il officiait – sévissait – sur la colline.

 

 

Pierre avait décidé de monter à Notre-Dame du Haut pour faire quelques photos. Encore ! C’est la lumière du matin qui l’intéressait. Il possédait déjà des milliers de clichés de l’église, réalisés en toute saison, à toutes les heures du jour, tant, à chacune de ses visites, elle s’offrait comme si c’était la première fois. Il la redécouvrait avec joie, ou plus justement, découvrait autre chose : un ciel étrangement nuageux apportait un nouvel équilibre à l’ensemble, le soleil couchant jetait ses feux sur la façade ouest d’une façon inédite, une épaisse couche de neige immaculée était comme un appel à la blancheur du mur de lumière …

Le jeune homme habitait l’un des villages de la vallée. Le temps dont il disposait et le temps qu’il faisait lui permirent de faire son excursion à vélo. Il arriva là-haut suant et le cœur palpitant. Pour se remettre, il passa plusieurs minutes, posté vers l’accueil, face à la vue plongeante sur Ronchamp.

Il commença à prendre des photos dès le chemin qui conduit à la grande tour. Le ciel, d’un bleu très pur faisait écho au bleu plus profond de l’abri des pèlerins. La coque du toit s’en détachait avec bonheur. Notre photographe poursuivit son cheminement par l’est, accumulant les photos prises du fond de l’esplanade verdoyante, puis au plus près de la chapelle extérieure, là où dansent les volumes posés avec subtilité par l’architecte inspiré.

Les visiteurs étaient peu nombreux et la matinée s’écoulait tranquillement. Maintenant, Pierre s’était installé seul, loin, de l’autre côté du campanile. Il avait fixé son appareil à un trépied, vissé le déclencheur souple.De cet endroit, les trois cloches étaient comme enveloppées d’un écrin de verdure et, juste derrière, l’enroulement de la façade ouest éclatait de toute sa blancheur. L’amateur, tout à son cadrage, ne vit pas arriver deux garnements gesticulant et piaillant.

La citerne aux volumes de béton brut arrêta l’élan des intrus. Mais, très vite, ils l’ignorèrent, leur regard étant attiré par les taches claires et lumineuses posées au fond de l’eau : la multitude de pièces de monnaie que superstition et tradition jettent là.

Les arsouilles se penchèrent le plus qu’ils purent, ventres écrasés sur le rebord, corps étirés, bras tendus pour toucher des doigts quelques parcelles du trésor immergé. Dans le même temps, Pierre aperçut dans son objectif, le chapelain qui, claudicant, progressait aussi vite que son pas d’automate le lui permettait. Il criait :

- Voulez-vous arrêter ! Salopards ! Voleurs !

L’un avait maintenant carrément enjambé le bord du réservoir. Il était dans l’eau, plié en deux, invisible. Son acolyte vit enfin l’étrange personnage, le vieil handicapé, hurlant et menaçant qui leur arrivait droit dessus. Il n’était plus qu’à quelques mètres. Le temps d’alerter son complice, que celui-ci ressorte du bassin et le chapelain abattit une béquille sur le dos du premier.

- Voyous ! Voleurs ! N’avez-vous pas honte ?

Sans demander leur reste, effrayés, ils déguerpirent à l’opposé. L’abbé, rouge de colère, appuyé sur ses cannes, reprenait son souffle. Tout en s’essuyant le front de son mouchoir, il distingua au fond du pré, le photographe courbé derrière son appareil. Surpris de cette présence et, peut-être courroucé de sentir un objectif braqué, il lui cria :

- Sans éthique, pas d’esthétique !

Et il reprit sa marche en grommelant. Les voleurs avaient achevé le tour de la chapelle et disparu. Pierre interloqué, encore sous le coup de la scène aussi rapide que violente, appuya sur le déclencheur.

 

 

 

 

Ethique et esthétique
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