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MORT DES ENFANTS TAICLET EN 1944

 

« Quelle connerie la guerre ! » (Jacques Prévert)

Je reprends le témoignage de Mme Taiclet - Marie Louise Taiclet née en 1909 - dernière maison de la rue du 11 novembre - derrière la gare de Champagney. Ce témoignage a été recueilli dans les années 90 lorsque je travaillais à mon histoire de Champagney de 1900 à 1950.
À l’époque, à côté d’une multitude d’informations, je récoltais aussi ce genre d’anecdotes : le père de Marie-Louise, Eugène Taiclet un mineur, était dit "Titou" parce qu’enfant il ne parvenait pas à dire « six sous ». C’est ainsi que naissaient les sobriquets.

Pendant la période des combats de la Libération en 1944, comme beaucoup, entre deux bombardements, ils allaient arracher des patates dans les champs. Une fois, il y eut un wagon de charbon endommagé sur le quai. Ses enfants y allaient régulièrement pour récupérer du charbon. C’est là, qu’un jour ils furent tués par une salve d’obus. Lucienne était âgée de 18 ans, son frère Maxime avait 15 ans. J’en étais resté là de cette terrible histoire et je vois encore Marie Louise, petite femme tout en noir et je m’imagine qu’elle fut en deuil toute sa vie …

Longtemps après, le 14 décembre 2011 exactement, chez un ami de Ronchamp – Alain Banach - je découvre dans un livre consacré aux combattants de la 1ère DFL, le témoignage de Jacques Mantoux, observateur d’artillerie à la Chapelle de Ronchamp. Il raconte : « Et voilà que deux silhouettes se glissaient le long de la voie ferrée et semblaient entrer par l’arrière, dans un wagon isolé sur une sorte de voie de garage, en avant de la gare, vers nous. A la jumelle, on ne voyait pas plus d’un instant, mais ces gens semblaient prendre position dans le wagon. Un observatoire peut être ? Une fois, deux fois ça se répète. Le troisième jour, je me persuadai que c’étaient des Allemands et je fis tirer sur le wagon, deux ou trois obus. Plus rien ne bougea et je me dis : « ils auront compris ». Après la guerre, j’ai eu l’occasion de traverser Champagney en voiture et j’ai posé des questions dans le voisinage. Est-ce qu’on se rappelait cette affaire ? Et la réponse vint. Oui, on se rappelait : c’étaient deux jeunes, un garçon et une fille, frère et sœur. Comme on n’avait plus rien au village, et qu’avec les Allemands on ne pouvait plus bouger, ils avaient imaginé de trouver du charbon dans ce wagon immobilisé hors du village, pour ainsi dire dans le « no man’s land ». Une aubaine. Et puis un jour, des obus étaient tombés sur le wagon pendant leur visite. Ils avaient été tués tous les deux. »

Je suis alors abasourdi devant ce terrible témoignage. Il s’agissait bien évidemment de Lucienne et de Jacques Taiclet.

Je relate cette triste histoire à Florence Roumeguère (fille de Jacques Roumeguère, lui aussi artilleur dans la 1er régiment d’artillerie de la 1ère DFL). Elle m’écrit aussitôt : « Je suis bouleversée par ce que vous avez découvert fortuitement et qui tout d'un coup vient réveiller brutalement et se relier au témoignage de cette femme du village qui perdit ses deux enfants. C'est affreux ! Et puis j'ai sursauté en découvrant le nom de Jacques Mantoux, que c'était Jacques Mantoux.
Je ne l'ai pas rencontré mais j'ai travaillé sur ses témoignages lorsque j'ai constitué le dossier Obenheim car il faisait partie des assiégés d'Obenheim. J’ai appris son décès pendant que je faisais ce dossier il y a un an environ. Il était juif. Voilà que des deux côtés de ce drame se renouent brutalement les fils. Il n'y a rien à dire, sinon oui, cette phrase de Prévert.
Maintenant, je pense que le jugement de Lecot
(j’avais écrit que Yves Lecot – du même 1er régiment d’artillerie – m’avait expliqué que les artilleurs n’avaient pas d’état d’âme – Yves Lecot habitait à Champagney et j’avais également recueilli son témoignage dans les années 1990) est caricatural car déjà le récit de Mantoux et son enquête prouvent qu'il était dans le doute au moment des faits et que ce n'était donc pas quelqu'un qui n'avait pas d'état d'âme. Il a fait une énorme erreur et irréparable ; il l'a vérifié, et eu le courage d'en témoigner.
Soyez certain qu'il a vécu avec cette blessure intime.
Dans les écrits de mon père qui était artilleur, j'ai trouvé un passage où , répondant à un interview où on lui demandait s'il avait tué au cours de la guerre, il répond qu'en tant qu'artilleur, il était trop loin pour savoir précisément s'il avait tué, sauf une fois dit-il, en Alsace, où il a dû tirer sur un observateur allemand qui se trouvait dans un arbre. Et il a compris l'avoir tué.
Et ajoute-t-il, il a repensé nombre de fois à cet allemand après la guerre, à sa famille, à cette vérité qu'il avait tué quelqu'un.
Vous comprenez pourquoi je me sens très triste et mal à l'aise en découvrant cette histoire et j'espère que vous ne pensez pas que je cherche à défendre les gens de la DFL où il y avait aussi sûrement des personnes sans état d'âme comme le dit Lecot. Mais je ne peux prendre cela comme une règle absolue et générale qui serait en contradiction avec les valeurs qui animaient la France libre.
Ayons une pensée de compassion et de sincère tristesse pour ces deux enfants victimes de la guerre et pour leur mère que vous avez connue.
Mais peut-être aussi pour Jacques Mantoux ... »

Voici maintenant la réaction à cette histoire de André Nouschi (Ancien de la 1ère DFL – régiment du génie – professeur d’histoire émérite de l’université de Nice) : « Mon cher ami, la guerre est affreuse quand on la fait. On sait qu'on est là pour tuer et qu'on peut vous tuer. Le hasard joue son rôle. Pourquoi ai-je échappé aux obus tirés sur mon camion chargé à ras bord d'obus, grenades, etc... quand je suis passé sur le pont d'Auxelles-Bas le 20 novembre 1944? Je n'en sais rien. J'ai senti et entendu les obus tomber derrière moi, j'ai accéléré, le camion a sauté sur la route et il est parti à toute allure. J'ai sauvé ma cargaison fulminante et ma vie. Le lendemain, j'ai été visé à Chaux, je me suis caché dans un fossé et je m'en suis tiré. Mais j'avais eu d'autres alertes en Italie... Le hasard a bien fait les choses.

Jacques Mantoux a tiré comme artilleur … et il a tiré sur des silhouettes floues ? Vagues ? Un fantassin est face à face à son adversaire, s'il ne tire pas, il est mort. On apprend cela au début de son service .Il tue donc ou blesse. Seuls les chefs qui donnent des ordres ne tuent jamais, parce qu'ils sont loin et à l'abri.

Je vous renvoie au livre de Alain sur la guerre, la 1ère, il était artilleur ... Le pire sans doute est la façon dont les décorations sont décernées...

Je comprends l'émotion de votre correspondante, de la maman de ces deux enfants tués bêtement ... Et tous ceux qui sont morts dans les bombardements aériens...

Les historiens savent tout cela et je me rappelle le mot d'un de mes profs d'histoire en 41: « Les vrais vaincus sont les morts » … même si on les honore comme vous le faites. Je l'ai gardé en mémoire, car il est toujours vrai.

Amitiés fidèles, André Nouschi »

 

« Les vrais vaincus sont les morts » conclut André Nouschi, j’ajoute qu’en plus, ils sont innocents …

 

Tag(s) : #Histoire locale