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1936 À CHAMPAGNEY

ENTRE IDÉAUX ET AMERTUME

 
grève 1936


La manif : " Il faisait rouge à ne pas mettre un curé dehors!"
Une manifestation au centre de Champagney en 1936.
Le cortège passe devant la mairie. On voit derrière les caves du marchand de vin Mathey, l'actuelle Maison de la Négritude.

Charles Taiclet « Toto », tient le drapeau rouge. Les trois personnages en tête sont, de gauche à droite, un représentant CGT d’Epinal, Alphonse Pheulpin de Ronchamp et Aimée Jeanmougin à la tête de la CGT au tissage Dorget. Les deux premiers enfants à gauche sont Henri Graffe et Aimé Charpin.




Les élections du printemps 1936 donnent la victoire au Front Populaire ‑ alliance entre les socialistes, les communistes et les radicaux

Parti des usines d'aviation dès la mi‑mai, le mouvement de grèves fait rapidement tache d'huile et gagne tous les secteurs d'activité et toutes les régions. Il revêt un caractère spontané, la CGT tentant après coup de l’encadrer.

Le 7 juin sont signés les accords de Matignon. Ils garantissent les libertés syndicales et instituent des délégués d'ateliers dans les établissements de plus de dix ouvriers, approuvent la signature de conventions collectives et accordent des hausses salariales oscillant entre 7 et 15 %. En échange la CGT s'engage à ce que soit mis fin aux occupations des entreprises.

Pourtant la grève se poursuit, culminant à la mi‑juin et posant alors la question de la nature du conflit et de ses finalités. La centrale syndicale a le plus grand mal à tenir sa promesse et ce n'est pas avant la première quinzaine de juillet que, progressivement, le mouvement cesse.

 

Dans l’arrondissement de Lure

 

On compte dans l’arrondissement de Lure, 22 conflits dont sept sans occupation d'usine. Il s'agit de grèves de quelques jours seulement, à l’image de celle touchant l’entreprise de broderies Valentin du Pied des Côtes qui subit une grève commencée le 17 juin 1936, sans occupation de la part des 27 grévistes. Ceux‑ci reprendront le travail le 24 juin après conciliation.

Dans le secteur de Champagney les grèves sont toutes éphémères. Ainsi, au tissage Bohly de La Côte 130 grévistes occupent les locaux du 13 au 15 juin. Ce même jour ce sont les ouvriers d'un autre établissement Bohly - l’usine de décolletage de Melisey - qui prennent le relais jusqu'au 17 juin. ‑

A Plancher les Mines, à la fonderie Laurent un aussi bref conflit mobilise 490 ouvriers du 16 au 19 juin alors qu'à la tréfilerie Priqueler, 310 grévistes manifestent les 18 et 19 juin. La fabrique de chaînes Spindler de Plancher‑Bas est touchée du 15 au 17, les 84 grévistes n'occupant cependant pas les locaux. Il faut aller jusqu'à Héricourt pour trouver une grève plus importante puisque l’occupation du tissage commencée le 16 juin dure dix jours. Tous ces conflits se termineront par une conciliation.

 

Le plus long conflit de la région

 

L’un des plus longs conflits de la région est celui frappant le tissage Dorget de Champagney. Commencé le 17 juin, il traînera jusqu'au quatre juillet, donc bien longtemps après les Accords de Matignon et leur suite des 11 et 12 juin (lois sur les conventions collectives, la semaine de quarante heures, les congés payés).

En juin 1936 il n'y a pas de syndicat au tissage Dorget. Arrive le jour où chaque employé est informé de la venue d'un syndicaliste parisien. Une réunion a lieu en mairie aboutissant à la création d'un syndicat CGT au tissage. La grande majorité des ouvriers adhèrent à l’exception d'une poignée, une douzaine environ.

A partir de cet instant la principale revendication concerne l’augmentation des salaires. Jules Dorget qui avait l’habitude d'accorder deux augmentations de 2% par an, refuse de céder, s'en tenant à son principe. C'est donc la grève qui concerne 188 employés (43 hommes et 145 femmes) sur un effectif total d'environ 200 personnes et le tissage est occupé.

En réalité, il y a un noyau dur d'ouvrières au cœur du mouvement et les gendarmes interviennent dès le premier jour pour faire sortir des locaux les ouvrières mineures. Des manifestations sont organisées, les cortèges reliant l’usine à la mairie, drapeaux rouges en tête avec des pancartes « Vive Blum ! », « Hommage à Salengro ! » et également des cris hostiles lorsque l’on passe devant les maisons de non‑grévistes. L’ambiance est électrique et les contacts avec la direction du tissage très durs.

 

Jules Dorget abandonne son usine

 
Dorget 2

 

Dans la cour du tissage vers 1936 : assis, « Fijeot », debout (de G à D) : ? – Charles Taiclet, Paul Gouhenant, Galley, Emile Péroz.

Ce long et douloureux conflit, lié aux concessions que doit faire le patronat après les Accords de Matignon, le tout ajouté à la crise économique qui n'en finit pas, font que Jules Dorget a pris sa décision. Il l’annonce clairement aux ouvrières. Il abandonnera son usine de Champagney pour se replier dans les Vosges. C’est ainsi que l’activité du tissage de Champagney se réduira de plus en plus avec un effectif en conséquence, c'est à dire réduit peu à peu pour ne garder finalement que des femmes ayant absolument besoin de travailler. Ses portes fermeront définitivement en mars 1939.

Pendant la grève, les ouvrières annoncent au directeur Adrien Houillon la naissance de leur syndicat. Les non‑syndiqués sont dans une position inconfortable à tel point que c’est le directeur lui même qui leur conseille de se syndiquer. A la reprise du travail, après le quatre juillet et dix‑huit jours de conflit, sans un sou puisque payés aux pièces, l’ambiance est tendue. On a compris que Jules Dorget a décidé de réduire l’activité de son entreprise avec comme objectif sa fermeture. De plus, les employés n'ayant pas rejoint le syndicat CGT, en créent un autre CFTC, ce qui n'arrange pas le climat et les insultes fusent.

 

A Champagney, l’été ne correspond guère à ce que certains historiens appellent « l’embellie dans la grisaille de la crise française. » puisque les « évènements » provoqueront le départ à brève échéance du deuxième employeur de la commune après la fermeture de l’usine Corbin quelques années auparavant. L’enthousiasme a eu pour contrepartie la rancune du patronat devant les concessions qu'il a dû faire...

 

Les séquelles de la grève

 

Les séquelles de cette grève marqueront Champagney pour longtemps. L’enthousiasme de l’été est bien loin et dans ce climat fait d'amertume et de rancœur, la droite est toujours bien vivante.

En effet, si la gauche a certes gagné les élections, la droite au premier tour, n'a globalement perdu que 1,5% des voix par rapport aux élections de 1932 et cette France là est épouvantée

A Champagney, le curé Gaillard se fait l’écho de cette sensiblité dans son bulletin paroissial. En novembre 1936, il y lance un « appel à tous les hommes d’ordre et de liberté ». Il écrit dans ce même numéro : « Le communisme vient de jeter le masque. Dès le mois de juin, il a livré en France, son premier assaut contre l’ordre social. L’attaque trop brusquée, n’a pas eu son plein succès. » Puis le curé‑éditorialiste cite Thorez dont la volonté « est d’établir en France la République des Soviets. » Ceci lui permet alors de rappeler ce qui se passe en Union Soviétique, à savoir : « …la confiscation de toutes (ce mot en grands caractères) les propriétés, l’omniprésence de l’armée rouge… la suppression par les armes de toutes les bouches inutiles : les propriétaires, les rentiers, les intellectuels, artistes, curés surtout, la suppression de la liberté de la presse, de la liberté individuelle. » Enfin, le curé Gaillard pose une ultime question : « … Que fait le communisme ? Voyez l’Espagne ! Pillages, incendies, destructions, massacres. En face de ce fléau, debout tous les hommes d’ordre pour la défense de nos familles, de la religion, de la liberté ! »

 

C'est là un style qui pourrait faire sourire soixante-dix ans après, une partialité choquante à priori. Mais il faut se garder d'oublier un contexte très spécifique dans lequel les fragiles démocraties de l’entre‑deux guerres étaient en proie à la double menace du fascisme et du communisme, deux systèmes qui n'avaient rien d'utopique et dont les applications concrètes en Europe effrayaient les uns et les autres.

 

On colle à un esprit neuf

 

En juillet les Accords Matignon sont complétés par deux lois qui ont, elles aussi pour objet de combattre la crise tout en améliorant le sort des ouvriers : deux semaines de congés payés et quarante heures la durée de la semaine de travail sans diminution de salaire. Enfin l’esprit nouveau marque très nettement le domaine de la culture. Jean Zay, ministre de l’Education Nationale porte de 13 à 14 ans la limite de l’obligation scolaire, Léo Lagrange crée le billet annuel de congés payés.

 

A Champagney on colle aussitôt à cet esprit neuf grâce aux travaux d'agrandissement du groupe scolaire du centre alors en cours. Ce projet qui remonte à 1932, ne concerne pas seulement la construction d’une école enfantine annexée à l’école des filles, il prévoit aussi la réalisation d’une scène de théâtre à l’extrémité du préau existant, le reliant ainsi à la nouvelle école. Celle‑ci offrira également plusieurs salles à l’étage destinées « au fonctionnement d'un foyer populaire, patronage laïque et bibliothèque » (Délibération du conseil municipal du 20 décembre 1936). Même si l’ensemble du projet remonte donc à plusieurs années, le conseil municipal souligne qu’il « est encore plus accentué aujourd’hui avec les nouvelles mesures sociales et les projets des pouvoirs publics. » Il s'agit de créer « un foyer populaire ou cercle laïque comportant bibliothèque communale pour adultes et salles pour lecture, causeries, conférences, jeux, audition de TSF et de disques, réunions, etc... le tout destiné également à servir aux élèves des écoles et du cours complémentaire en particulier. » Et le conseil municipal de souligner encore « Le très grans intérêt que présente pour toute pla population d’une commune comme Champagney, mi-rurale, mi-industrielle, chef-lieu de canton de 3300 habitants, la réalisation du programme exposé. »

Les nouvelles salles seront prêtées. La salle des fêtes (préau des écoles) est équipée d'une cabine de cinéma et, toujours dans le même document, on évoque l’utilisation gratuite de deux terrains pour les sports (le terrain des Graviers et celui situé alors derrière la mairie).

Ce programme est ambitieux et sa rédaction colle à l’air du moment. En réalité l’élément qui marquera les esprits sera la création et le fonctionnement de la bibliothèque municipale, la pratique du football et les succès du sport scolaire au niveau du cours complémentaire, toutes choses en définitive qui auraient vu le jour quelles que soient les couleurs politiques des puissants. Il est vrai encore que les élus de Champagney ne pouvaient qu’être satisfaits de l’arrivée de la gauche au pouvoir.

 

Il y a les symboles d'une part et la réalité de l’autre. A l’image du pays, Champagney n'était pas en état de supporter une grève de l’importance de celle qui eut lieu au tissage Dorget, puisque c'est là l’évènement principal de cette période. On ne pouvait choisir plus mauvais moment, le village y gagna une réputation à faire fuir les industriels ‑ pour preuve la durée du conflit en comparaison avec la brièveté des grèves voisines ‑ et, Jules Dorget tenant parole, Champagney sera  une commune sinistrée sur le plan de l’emploi à la veille de la guerre.

 

 

Sources :

- L’entre-deux guerres en Haute-Saône  - 1918-1939, André Lemercier

- Souvenirs d’Elisabeth Campredon

- Bulletin paroissial du curé Gaillard, novembre 1936

 

 

carnet congés 

"le carnet pour la délivrance de billets populaires de congé annuel"
ayant appartenu à Elisa Démésy


carnet congés 2

 

 

 Texte extrait de : Cham 2


 

Tag(s) : #Histoire locale