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55 jours de bombardements

La guerre à Champagney  

Le 30 septembre nous avons reçu deux anciennes Champagnerotes qui ont vécu la période de la Libération de Champagney, ce moment, si long, où les troupes françaises sont immobilisées entre Ronchamp et Champagney.

Si Lure est libéré le 16 septembre, Eboulet – après de terribles combats – le 2 octobre, Champagney ne « verra le bout » que le 19 novembre. Comprenant que cela va être long, les habitants descendent dans les caves. Il faut s’organiser.

 

Paulette Ballay, née en 1913 se réfugie dans la cave de l’actuelle maison Lassauge (en face de la gendarmerie). Il y a là une douzaine de personnes. Micheline Marsot, née en 1928, reste dans la petite maison familiale Sous-les-Chênes, ils sont quatre, plus un bébé.

Paulette, adulte à l’époque, et Micheline, alors adolescente, se souviennent très bien de cette terrible expérience.

 

Comment cela a t-il commencé ?

Paulette : Vers le 20 septembre, on entendait des bruits au loin. Quelques maisons du village ont été touchées dans la nuit du 25 septembre.

Micheline : Le 25 septembre, c’était mon anniversaire ! En fait, on a entendu le canon dès le 8 septembre, très loin, comme un grondement d’orage, puis, cela se rapprochait.

Comment chauffiez-vous les aliments ?

P : Nous ne mangions-pas à heures fixes. Nous étions dans la cave du maréchal-ferrant Hambert une douzaine de personnes, plusieurs familles, et pour chauffer la nourriture, nous remontions dans la cuisine.

M : Nous habitions une petite maison Sous-les-Chênes, une seule famille donc était là, quatre personnes et un bébé de cinq mois, sans oublier notre chien Papillon. Mon père, Ancien de 14-18 avait organisé dans la cave une sorte de cantonnement bien agencé. Il avait descendu un petit fourneau à lessive qui servait en temps normal à chauffer l’eau de la lessiveuse.

La cave était-elle grande ?

P : Pas assez grande pour un grand nombre de personnes et nous n’y avions descendus que des matelas et des couvertures.

M : C’était une petite cave, mon couchage fait de fougères sèches était installé sur la réserve de pommes de terre.

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A l'entrée de Champagney


Comment-passiez-vous le temps ?

P :  Il arrivait qu’on s’endorme dans la journée lorsque la nuit avait été pénible.

M : Je sortais dans la journée pour voir ce qui se passait. On avait un emploi du temps précis surtout à cause de la présence du bébé. Deux personnes de Champagney – les abbés Roch et Schlienger - allaient tous les jours à Frahier à vélo avec une remorque pour chercher du lait, certainement dans une ferme. Les bébés avaient droit à un quart de lait par jour. J’allais donc chaque matin à la maison des sœurs chercher un quart de lait pour notre bébé. Je passais par la passerelle. Avant cela, j’allais à la messe. Les dix premiers jours, elle avait lieu à l’église. On s’y sentait à l’abri à cause de ses larges murs. Mais lorsque les premiers obus sont tombés dessus, la messe avait lieu à la chapelle de la maison des sœurs. Il y avait peu de monde mais on y priait avec ferveur. En rentrant à la maison, je disais à ma mère »: y’a personne à la messe !”

Un jour, j’ai fait une halte dans la cave de l’école maternelle au centre. Il y avait alors 20 cm d’eau et tout le monde était sur des caillebotis. Je me rappelle, une autre fois, en plein bombardement, la sœur Noëlle Dominique qui ne voulait pas se coucher dans le fossé pour ne pas salir sa robe blanche !

Au retour, je faisais des visites dans certaines maisons. Là, nous échangions des nouvelles locales apprises au dispensaire (maison des sœurs). Le matin, de très bonne heure, il faisait encore nuit, les hommes se dépêchaient d’aller arracher dans les champs quelques pommes de terre. Le tas sur lequel je dormais montait ou descendait.

Et pour les besoins, comment faisiez-vous ?

P : Il fallait sortir de la cave et monter à la maison.

M : Comment très souvent les wc se trouvaient à l’extérieur des maisons, nous avions descendu un seau hygiénique.

Et pour le chauffage ?

M : On avait froid. Mais ce n’était pas le même froid qu’à l’extérieur. On est restés habillés. J’ai gardé le même pull et la même jupe pendant 55 jours. Au début elle était droite, à la fin – j’avais maigri – elle était froncée.

Justement, que mangiez-vous ?

M : On a eu deux fois du pain apporté par la Croix.Rouge, une fois 200g par personne, l’autre 150 g. Il faut bien voir qu’il n’y avait plus de magasins. Tous les deux jours nous faisions une soupe avec de l’eau, du sel, des légumes. Heureusement qu’en cette saison, il y avait des légumes dans les jardins. Lorsqu’une bête était tuée par les obus, elle était découpée par le boucher et vendue. On cuisait cette viande à l’eau dans les légumes. Il faut dire qu’en ces moments-là, une grande solidarité a fonctionné entre les gens..

Y avait-il des provisions dans les caves ?

M : Elles étaient finies depuis longtemps ?

Comment vous éclairiez-vous ?

M : On avait fabriqué une espèce de veilleuse avec une vieille boîte de sardine qui datait d’avant guerre (car il y a longtemps qu’on en avait pas vues) et de l’huile de vidange. Je ne vous dis pas l’odeur. Et puis il y avait un petit soupirail.

P : Les Allemands avaient coupé tous les poteaux électriques pour boiser leurs positions en forêt. L’électricité ne reviendra qu’en mars 1945. Après la libération, on a récupéré du gasoil pour remplacer le pétrole des lampes..

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La gare est entièrement détruite


Les Allemands étaient-ils nombreux à Champagney ?

P : On ne peut pas vraiment évaluer. Il arrivait que, pendant un bombardement, les soldats allemands de passage dans le coin rentrent s’abriter dans nos caves pour attendre que ça passe.

M : A cette époque, ils n’étaient plus aussi arrogants et s’abritaient plus qu’ils ne se montraient.

Avez-vous des parents ou des amis qui ont été touchés par les bombardements ?

P : Des voisins, oui.

M : Oui, bien sûr. Une camarade d’école, Marguerite Mettetal de la Bouverie, toute la famille Gillet (dite Lagotte) a été tuée, Mme Andrée Peroz a été blessée, c’est un Allemand qui s’est précipité vers elle pour la relever, Renée Brachin, une fille de mon âge, a eu la main droite sectionnée par un éclat d’obus.

Je dois dire que la guerre récente qui m’a le plus fait penser à cette période, avec ses villages détruits et ses colonnes de civils réfugiés, c’est la guerre du Kosovo dans les années 90.

Que faisait-on des blessés ?

M : On les emmenait à l’hôpital de Belfort, une voiture de la Croix rouge venait de Belfort. Il y avait deux centres de soin au village, un à l’emplacement de l’actuel magasin Colruyt, il y avait là un café et l’autre au centre dans l’hôtel Frechin (maison actuelle du docteur Daniel Bigey). Les petites blessures étaient soignées par les sœurs qui se déplaçaient. Le docteur de l’époque, le docteur Duclerget était extraordinaire, il faisait tout, s’occupait de tous. Il était à moitié chirurgien.

Et quand on était malade ?

M : Malade ou pas on faisait comme si on était pas malades. Par exemple, si on avait mal au ventre, on attendait que ça se passe.

Comme le docteur était-il prévenu ?

M : On se déplaçait. On envoyait quelqu’un et le docteur arrivait à pied, s’il y avait extrême urgence.

Avez-vous eu peur et de quoi aviez-vous le plus peur ?

P : Certainement. La peur était journalière. On avait peur de mourir. Champagney était alors un cauchemar.

M : A certains moments la peur était plus forte. Mais, j’étais jeune et un peu inconsciente. Je dormais assez facilement. Cela étonnait mes parents. Mais les moments de bombardements faisaient très peur. Notre chien avait très peur lui aussi, il était terrorisé, on le forçait à sortir.

Est-ce que ça bombardait tout le temps ?

P : C’était imprévisible. Peut-être plus calme à l’aube.

M : En fait, ça bombardait par intermittences, il n’y avait pas de règle, le matin, le soir et la nuit aussi. Ça dépendait aussi de la météo.
P : On n’a pas connu un jour sans être bombardés. Lorsqu’il y avait quatre à cinq heures de calme, c’était beau.

Pouviez-vous vous rechanger ?

P : On pouvait rester deux ou trois jours sans se laver. Et, lorsque c’était possible on faisait un brin de toilette, très vite, juste ce qu’il fallait.

M : Pour notre part, le centre de la vie était le bébé. Il fallait qu’il soit propre. Alors ma mère lavait pour lui et allait étendre ses couches sous un hangar.

Est-ce que l’école fonctionnait ?

P : Oh, que non !

M : En 1943 et 1944, on nous a mis en vacances dès le mois de mai. L’école n’a repris qu’au mois d’octobre. En 1944 seuls les candidats au brevet élémentaire et au concours d’entrée à l’Ecole normale ont repris les cours à la mi-janvier 1945. Les autres ne sont retournés à l’école qu’à Pâque 1945. En mai 1944, je suis allée passer le brevet élémentaire à Lure à bicyclette. Nous étions sept à huit candidats avec un professeur devant, l’autre derrière, Mrs Mouillon et Coppey.

A-t-il fallu se cacher ?

M : Le 10 octobre, les Allemands ont prévenu tous les hommes de 16 à 60 ans qu’ils devaient se rassembler au préau des écoles pour les emmener à Belfort. Papa qui avait 65 ans n’était pas concerné. Mais j’avais des voisins qui ont choisi de ne pas répondre à cet ordre et de se cacher. Leur maison étant démolie, ils se sont cachés dans la cave de cette maison abandonnée. Leur sœur a masqué l’entrée de la cachette par un tas de fagots. Ils sont restés là plusieurs jours. Un jour, l’un d’eux – Jean Tournier – s’est mis à tousser. Ils ont entendu marcher au-dessus juste à ce moment-là, un soldat fouillait dans les ruines, ses camarades ont étouffé cette toux avec un oreiller appuyé sur son visage. Plus tard, Marcel Rault, l’un de ceux qui appuyait l’oreiller m’a dit : “ Je crois que je l’aurais tué ”, tant il ne voulait pas qu’on les trouve.

Avez-vous vu le général Brosset ?

P : Brièvement. Le 20 novembre au matin, un soldat est venu nous demander de l’eau pour faire le café pour le général.

M : Il a passé la nuit dans la maison d’Adrien Houillon, le directeur du tissage. Le 20 novembre, le matin, je descends au village avec une amie voir ce qui se passait. Je vois du côté du tissage un gars en short. Je dis :“ Qui c’est ce type qui se balade en short par ce temps là ? ”

Comment ça tout cela s’est-il terminé ?

P : Nous avions peu de renseignements, nous étions coupés de tout. Alors ce fut une grosse surprise. Le 19 novembre, vers dix heures du matin, ma mère, très curieuse, sort de la cave et va vers la route. Tout à coup, elle se met à crier : “Venez vite ! Les voilà ! voilà les Américains ! ». Ce moment est gravé.” A ce moment-là, on ne se souvient de plus rien, on ne voit qu’une chose : on est libérés, plus rien n’avait d’importance. Pourtant ma maison avait reçu sept obus, elle n’était plus habitable.

M : La nuit précédente, on avait été réveillé par un gros bruit suivit du silence, quelque chose d’inhabituel. Mon père dit : “ Je vais voir ! ”. En réalité, les Allemands avaient fait sauter le pont à l’entrée du village. Lorsque mon père est arrivé là, les troupes arrivaient, à pied. Avec elle suivait un curé, l’abbé Aymonin. Il embrasse mon père – c’est bien la seule fois qu’un curé l’a embrassé !

J’étais contente d’être libérée, mais à ce moment-là tout m’est revenu, tout ce qu’on avait souffert, alors aux premiers soldats que j’ai vus, je leur ai demandé : “ Mais pourquoi vous avez mis si longtemps ? ” et je les ai regardés presque méchamment. Mais ça n’a pas duré.

Je me rappelle la messe du 20 novembre, le lendemain de la Libération. Je croyais trouver une foule pour remercier le Seigneur et nous n’étions que trois tondus. Les gens faisaient le bilan des dégâts, c’était plus urgent…  


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L'arrivée, le 19 novembre 1944, des soldats de la 1ère DFL


Comment était le village ?

M : Atrocement boueux. Et tout ça aggravé par le flot continu des camions. Les Allemands avaient fait sauter le tunnel de la Chaillée, Belfort n’était donc plus joignable par le train. Champagney était devenu le terminus. Tout le matériel militaire arrivait à la gare de Champagney et, de là, les camions le transportait plus loin, puisque le front avait avancé. De cette période, j’ai surtout le souvenir d’une grande misère. Les soldats nous donnaient un peu de leur ravitaillement.

P : En plus, si on était y libres, on n’avait rien à manger.

 

Témoignages recueillis à l’école du centre à Champagney le jeudi 30 septembre 2004.

 

 

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C'est la libération, sur la place les villageois sortent des caves

115 villageois ont été tués au cours de cette période, 120 ont été blessés, 400 maisons sont détruites complètement ou en partie, sans oublier les soldats de la 1ère DFL tués lors des combats, ainsi que leur chef le Général Brosset tué le 20 novembre 1944 : voilà le lourd bilan de la libération de Champagney.

 

Lire aussi :

La libération de Champagney - 1 -

SOUS LES BOMBARDEMENTS - CHAMPAGNEY 1944

 

  Les photos de la Libération sont signées Yvette Lecot (Mathey).
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