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Théo 77

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Théodore - Théo - était mon grand-père (1895-1985).
Il "avait fait" toute la Guerre de 14-18, en parlait peu, suffisamment tout de même pour que l'une de ses histoires me serve de trame pour écrire cette nouvelle.

 

Ci-dessus, Théo en 1977.

 

   Baptême du feu

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Théodore était un garçon timide, brun et mince. Tous, bien sûr, ne l’appelaient que par le diminutif « Théo ». Le 27 août, il avait eu dix-huit ans. Cette période charnière de la vie, fragile et étrange, faite de doutes et de certitudes mêlés, était arrivée si vite !

Pour son beau-père, boulanger à Sorède, petite cité posée au pied des Pyrénées, à égale distance de la Côte Vermeille et de l’Espagne, son avenir était tout tracé : il travaillerait avec lui, à la boulangerie. C’est d’ailleurs ce qui se passait depuis plusieurs mois. Malheureusement ce destin d’artisan nourricier de toute une communauté, le jeune homme n’en voulait pas. Les sacs de farine étaient bien trop lourds ! C’était là un sujet de friction entre le boulanger et la maman de Théo.

-          Oh, bon Diou, quel grand fainéant !

-          Tu exagères comme d’habitude et tu n’as pas de patience. Donne-lui du temps pour se faire.

-          Du temps ! On n’en a pas ! Le travail commande ! C’est pas la peine d’avoir sous son toit un pareil escogriffe qui pète la santé.

 

Ce second mari n’avait pas remplacé un père trop vite disparu. Et il faut dire que Théo avait été gâté et choyé par sa maman. Face à un avenir bouché et hypothéqué par d’autres, il prit subitement la décision de devancer l’appel et de partir pour l’armée. Solution non réfléchie aux problèmes immédiats. Ce coup de tête, cette fuite, eut l’avantage de casser un quotidien devenu monotone. Bien sûr, ce fut un déchirement pour la maman, mais un soulagement pour le boulanger qui avait bien compris qu’il ne tirerait rien de ce grand échalas.

Théo rejoignit le 19èmerégiment de Dragons stationné à Carcassonne. Une autre vie, la grande ville, un monde nouveau…

 

En ce début de XXème siècle, l’armée française était figée en une structure restée inchangée depuis des lustres : chevaux lourdement harnachés, uniformes colorés et casques étincelants.

Notre ancien mitron eut tout juste le temps d’apprendre à monter à cheval que la déclaration de guerre du trois août 1914 tomba sur le pays comme la foudre au milieu d’un trop bel après-midi.

Il partit pour l’Est, à cheval donc, pantalon rouge, casque à crinière rutilant, sabre au côté et lance à la main tel un cavalier du Premier Empire. Au même instant, les militaires allemands en tenues vert de gris et couvre-casques en tissu, disposaient de mitrailleuses qui firent, dès les premières semaines de la guerre, une hécatombe épouvantable dans nos rangs. Il n’est que de voir les listes de tués gravées sur nos monuments pour les cinq mois de guerre de la seule année 1914.

 

C’était une belle journée d’été. Un clair soleil baignait la campagne. Le ciel était pur, d’un bleu si beau, un ciel d’où tout nuage avait été proscrit depuis plusieurs jours.

La petite troupe chevauchait paisiblement. Les hommes avaient chaud - le drap bleu foncé de leur veste d’uniforme était bien trop épais - leurs cheveux collés par la sueur sous un casque trop lourd. Le soleil jouait sur cette coiffure de métal doré qui, avec son petit plumeau et sa grande crinière semblait sorti d’un autre temps. C’était beau et impressionnant. Les fanions bicolores, blancs et rouges, fixés à l’extrémité des lances qu’un léger vent agitait, faisaient écho au rouge éclatant des culottes. Le cuir des bottes luisait, les éperons brillaient.

 

Silencieux, les cavaliers étaient concentrés sur l’horizon barré, au loin, sur la gauche, par un petit bois dont on n’apercevait qu’une première ligne d’arbres. La forêt, ensuite, enveloppait un paysage composé d’une succession de douces collines.

Les bruits provoqués par les chevaux - les sabots frappant en cadence un sol dur et poussiéreux et, de loin en loin, ce grognement caractéristique d’une bête contrariée – ne donnaient que plus de force au silence des hommes.

Le ruban du chemin, une petite route de campagne empruntée depuis toujours par les paysans de l’endroit, leurs charrois, leurs bêtes de somme, filait par une suite de courbes légères, en direction de ce petit bois, pour l’instant banale masse vert sombre.

 

Théo se trouvait parmi les derniers cavaliers. La patrouille progressait au pas. Elle finit par arriver à l’orée du bois. Le lieutenant se retourna, se dressa, droit sur les étriers, un bras levé. Théo vit qu’il parlait, mais trop éloigné de la tête de la colonne, il n’entendit pas la consigne. Déjà la petite troupe s’engageait sous les premières branches qui filtraient la belle lumière d’été. C’était comme si elle clignotait à cause de la densité inégale de la masse végétale au-dessus d’eux.

Au fur et à mesure qu’ils s’enfonçaient sous les frondaisons, la clarté cédait du terrain. On aurait pu parler d’obscurité en songeant à la pleine lumière qui inondait, il y a peu, le terrain à découvert. Les yeux des soldats s’étaient maintenant habitués à ce changement de luminosité. A couvert, ils n’en étaient pas moins tendus. Ils regardaient de tous côtés, la forêt leur semblait hostile.

 

La guerre inverse tous les repères, casse toute logique et impose la sienne. Habituellement, en temps de paix, se réfugier dans un sous-bois est chose naturelle et agréable. Par forte chaleur, l’ombre et la fraîcheur de cet abri naturel sont toujours les bienvenus.

Théo et ses compagnons vivaient tout le contraire. Leur intrusion en ce lieu vert, sombre et frais avait quelque chose de surréaliste. En nage, anxieux et mal à l’aise, que faisaient-ils là ? Les basses branches les obligeaient maintenant à incliner leur lance et, cette contrainte cassait l’attention qu’ils portaient auparavant à leur environnement.

 

Brutalement, un bruit formidable déchira l’air. Une détonation, suivie d’autres se succédèrent dans un fracas épouvantable. Tout alla très vite : la mitraille, les cris, les hennissements, la cavalcade désordonnée… Théo vit son lieutenant, le revolver à la main, le cheval cabré. Il criait. L’homme qui le précédait tomba comme une masse, le visage fracassé par une balle, des morceaux de chair projetés en l’air. Il entendit distinctement l’officier hurler :  « Sauve qui peut ! ». A ce moment-là, plusieurs cavaliers étaient déjà partis au galop, ce qui les sauva. Car ce fut l’enfer. Théo n’avait jamais entendu d’armes à feu qu’à l’exercice. Là, c’était pire que tout. La fusillade semblait ne pas vouloir cesser. Le sang vermillon se répandait sur le bleu foncé des vestes, les balles éclataient le métal des casques de parade, faisant gicler des lambeaux de cervelle, perforaient le ventre tendu des chevaux.

Ça tirait depuis les deux côtés du chemin, un ennemi invisible et sans pitié, un combat inégal, une absence de combat plutôt, un massacre, le massacre des innocents…

Les cavaliers français furent fauchés, tués – abattus dans des postures dérisoires -, blessés ou mis en fuite.

 

Peu après le début de l’attaque, le cheval de Théo reçut plusieurs éclats mortels dans le ventre. L’un sectionna la sous-ventrière. La pauvre bête s’effondra lourdement. Le jeune homme sauta juste afin de ne pas recevoir la masse inerte sur lui. Ce même mouvement l’envoya se blottir contre l’animal mort, devenu son seul abri contre les balles. Ce beau cheval alezan avec lequel il était lié depuis plusieurs semaines fut son salut. La gueule entrouverte, ses yeux globuleux immenses regardaient les gamins français se faire massacrer.

Ce moment sembla ne pas vouloir s’arrêter. Théo pressé contre le ventre chaud de la bête, recroquevillé, les bras autour de la tête, vomit de détresse. S’il avait pu, il serait entré dans le corps de l’animal. Tétanisé, il tremblait. Il n’eut pas l’idée de saisir la carabine qui pendait à moitié sortie de la fonte de cuir fauve. Des gerbes de terre giclaient sous l’effet des balles. Il en avait plein le cou et la figure.

 

La fusillade perdit de l’intensité. Elle s’arrêta enfin. Lentement, très lentement, Théo se détendit. Du temps passa encore. Il n’osait pas bouger. Allongé dans la poussière, tout le long du cadavre de son cheval, il sursauta lorsqu’une détonation retentit, suivie peu après d’une autre. Il crut aussitôt que les Allemands, sortis de leurs caches, achevaient les blessés. Alors, par gestes saccadés, il se badigeonna le visage du sang qui ruisselait le long de la panse de l’animal. Il fit le mort et l’ennemi le crut.

 

Les Allemands firent prisonniers les quelques blessés restés sur le terrain et puis arriva le moment où le silence redevint le maître des lieux. Ce n’est qu’à la nuit tombée, lorsque l’obscurité complète envahit ce joli coin de nature, que Théo eut le courage de se lever et de quitter cet endroit désormais maudit. Il partit sans se retourner, sans chercher à voir ce que la nuit lui aurait permis d’entrevoir du carnage. Il s’enfuit, gardant en mémoire, pour toujours, les images heurtées du massacre de l’après-midi. Mais ce qu’il avait vécu ce jour-là, n’était rien à côté des quatre longues années de guerre qui l’attendaient.

 capdragons1914.jpg

 

Dragon tel qu'il était en 1914

 

 

Le livret militaire de Théo - notez dans "campagnes" : " Contre l'Allemagne - 2 août 1914" - Notez encore que Théo sera fait prisonnier en 1940 et emmené en Poméranie ! Mais c'est une autre histoire ...
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