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Le 18 mai 1940

 




 L’armée est comparable à un vaisseau désemparé que la tempête a jeté sur des récifs. Il ne peut s’en dégager et les vagues déferlent, qui vont le briser. »

 

 Général Prioux, commandant la 2ème DLM

 

Le 24 mai 1940




Retraite

 

Le 12 mai, après une longue marche d’environ 90 kilomètres, les Français étaient arrivés à Gembloux, exténués et affamés. La population en admiration devant cette armée bien équipée, les avait accueillis, pleine d’espérance, par des cris de joie et des bravos. Quatre jours plus tard, ces soldats faisaient retraite.

 

Certes, les Allemands, à leur grande surprise, avaient perdu 72 heures, mais ce repli ponctué de sauts en arrière et de violents combats, était déconcertant pour des hommes qui, il y a peu, avaient tenu en échec un ennemi puissant, sans lui céder la moindre parcelle de terrain.

 

Le 1er RTM atteignit le canal de Seneffe le 16 mai, au milieu de l’après-midi. Il fallut en toute hâte, une nouvelle fois, aménager sommairement des positions le long de ce canal qui en alimente un autre, parallèle, reliant Bruxelles à Charleroi.

 

Le temps était superbe. Si beau ! Si chaud ! Trop chaud ! Les soldats excessivement habillés, harnachés, surchargés, souffraient de cette chaleur. En ces circonstances, elle était un handicap, un calvaire. Ne dit-on pas - comme pour bien signifier qu’il n’a plus rien d’agréable, qu’il fait mal - que le soleil cogne ?

Oui, en ce printemps 1940, le soleil était un ennemi.

Si Jules avait été à la maison, il aurait été en tricot de corps, tête nue, couché dans du foin fraîchement fané, en attendant le retour du chariot. Au lieu de cela, il était étendu dans les grandes herbes folles qui bordaient ce cours d’eau artificiel, parmi les rescapés de sa compagnie. C’était étrange : ce calme, cet endroit si paisible, ce joli coin de nature, pouvaient-ils exister après le feu et le sang des jours passés ?

 

Simon comptait les chargeurs de son fusil mitrailleur, des étuis métalliques de 25 cartouches chacun. C’était une arme efficace : elle atteignait sa cible jusqu’à 1200 mètres et permettait le tir tout en marchant. Mais l’objet était pesant, près de 9 kg, les hommes se relayaient pour le porter.

Ses sacs et musettes à peine posés, Ernest s’était assoupi. Recroquevillé, son corps lourd, en écrasant la végétation, avait fait comme une cuvette, une cachette comme les aiment les enfants lorsqu’ils jouent à la guerre.

Non loin de ses compagnons épuisés, posté en haut du talus, Jules, un peu malgré lui, s’était laissé absorber dans la contemplation de cette herbe qui leur faisait office de matelas.

Très verte, elle était composée de nombreuses variétés de plantes et de fleurs. Il en fit l’inventaire mentalement : du trèfle, des marguerites, ce qui semblait être des boutons d’or, des pissenlits… Plus près de l’eau, une multitude de petites corolles blanches l’attirèrent. Il tendit le bras, au point de se retrouver à plat ventre, arracha une de ces fleurs et la détailla. Elle était composée de dix pétales et de cinq sépales. Il compta les étamines, se trompa, recommença et en dénombra dix également.

Le jeune homme était redevenu petit écolier et procédait comme il le faisait alors, lorsque la maîtresse leur demandait d’apporter en classe des végétaux qu’il leur fallait observer avec précision avant de les démanteler, puis de les dessiner avec soin.

Il reconnut encore une autre plante dont les fleurs non épanouies ressemblent à de petits berlingots. Enfant, il les faisait éclater sur le dos de la main. Il ne put s’empêcher de refaire le même geste.

Intrigué, Driss qui observait depuis un moment son chef étrangement absorbé, osa interrompre le cours de sa rêverie :

-         Chef, ça va ?

-         Regarde, vue d’en haut, c’est une sphère parfaite, dit Jules en tendant au soldat une fleur de pissenlit mûre.

-         Oui, et alors ?

-         Alors ? Regarde, comme c’est beau ! Souvent, la nature approche de la perfection.

 

Jules, en avait repris une autre. Après l’avoir encore examinée attentivement, il souffla. Les akènes s’envolèrent doucement, légers et désordonnés. Plusieurs s’accrochèrent au visage de Driss qui s’était approché.

Le sous-officier songea alors au dictionnaire qu’autrefois Lisa avait tenu à acheter pour lui et sa sœur. Il revit l’image de la célèbre semeuse et murmura même sa maxime :  « Je sème à tout vent ». Il sortit de cette pensée lorsque Driss, voulant l’imiter, souffla à son tour sur cette étrange fleur qu’il découvrait. Seuls quelques fruits, fragiles, se détachèrent et prirent leur envol vertical et désordonné.

Le jeune Marocain s’y reprit à trois fois avant d’arriver à dépouiller sa fleur entièrement. Jules souriait en le regardant et cela lui rappela soudainement que, petit garçon, il ne réussissait à éteindre toutes les bougies de son gâteau d’anniversaire qu’après plusieurs tentatives. Toute la tablée riait, et il riait également et les applaudissements finissaient par couvrir l’hilarité générale.

Jules et Driss riaient maintenant, eux aussi, en se soufflant des fleurs de pissenlit mûres au visage.

-         Y sont d’venus maboules ! s’exclama Ernest, subitement réveillé, r’tombés en enfance. On a les Boches au train et ça chahute comme des gosses !

-         Si c’est des gosses, laisse-les jouer, lâcha Simon froidement, l’air désabusé.

-         Ces fleurs sont trop bizarres, tenta d’expliquer Driss.

 

Du revers de la main, comme s’il s’époussetait, il fit tomber tous les akènes qui, tels de minuscules ombrelles blanches, étaient accrochés à son uniforme. Jules en avait fait autant. A présent, revenu à la réalité, il s’était redressé et regardait le canal bordé, à cet endroit, d’une rangée de vernes aux branches frémissantes. Le jour baissait. La lumière faisait de vastes taches blanches à la surface de l’eau marron.

 

Beaucoup de soldats n’avaient jamais vécu le printemps en un contact aussi étroit avec la nature. Plus encore, les tirailleurs marocains découvraient une campagne tellement verte, en pleine métamorphose, et si différente des paysages de leur terre natale.

Car le printemps était là dans toute sa splendeur, une drôlerie dans une guerre qui ne l’était plus du tout. L’avait-elle d’ailleurs jamais été ? Tout renaissait : les feuilles au vert tendre, partout des fleurs, les pollens volaient, les oiseaux s’exerçaient à leurs chants, le ciel était d’un bleu plus pur, les heures de clarté plus longues.

Mais comment associer le printemps et ses merveilles avec des obus qui explosent, des maisons qui s’écroulent et qui flambent, des arbres déchiquetés, des blessés hurlants, des tués ensanglantés ?

Cet étrange paradoxe, même si la belle saison est plus favorable à la guerre que l’hiver, déstabilisait Jules et ses compagnons.

 

Lorsque la nuit fut tombée, les hommes n’avaient pas quitté le canal devenu, pour un temps, frontière défendue par des fusils et des mitrailleuses dont les canons étaient pointés vers l’est, là d’où l’ennemi viendrait. On l’attendait, on l’avait subi, on le connaissait maintenant. On avait toutes les raisons de le craindre…

L’obscurité était bruyante : le murmure sourd d’un flot de civils en fuite sur la grande chaussée pavée, se mêlait au bouillonnement qu’un proche déversoir lâchait en cascade. Mais cela n’était rien comparé au concert que donnaient, dans le même temps, des grenouilles du voisinage.

-         Quel boucan ! déplora Ernest. Entre les carrioles des péquenots qui s’barrent et les crapauds qui braillent, on a vraiment bien choisi où s’poser.

-         N’en rajoute pas, commanda Jules et regarde droit devant, s’agira de bien faire la différence si les Boches se pointent au milieu de tout ce cirque !

 

Les grenouilles semblaient nombreuses. Jules, peu à peu, se concentra sur leur chant. En réalité, elles ne chantaient pas ensemble. Il y avait plusieurs partitions, des phrases régulières et graves et puis d’autres plus saccadées, plus aiguës qui semblaient répondre aux premières. Finalement, écouté avec attention, ce concert était cohérent, comme construit et presque agréable à entendre.

Tout à coup, Jules sursauta, sa rêverie auditive interrompue par un cri :

-         On fout l’camp ! Grouillez-vous !

Un lieutenant passait, en gesticulant, courant le long du canal, donnant l’ordre de décrocher une nouvelle fois.

-         Encore ! s’exclama Ernest, on n’fait plus que d’se sauver !

-         A la guerre, on tue ou on est tué ! Alors on s’tire ! On va s’rassembler en France et là on les tordra, expliqua sans s’arrêter l’officier dont les paroles se perdirent dans la nuit.

-         Tu parles, à Gembloux on tenait des positions solides ! Depuis, c’est la pagaille organisée avec, en plus, les civils dans les pattes.

-         Allons, en route ! dit Jules, la nuit on est à l’abri des avions, c’est déjà ça.

 

Les soldats ajustèrent les sacs et les musettes, démontèrent les mitrailleuses et les chargèrent sur les voiturettes. Ils rejoignirent la route par petits groupes. Là, des civils déambulaient en file, à pied, à vélo, en charrette, avec des brouettes et des voitures d’enfants. De rares automobiles, prisonnières des villageois, roulaient au pas des malheureux piétons. Les gens fuyaient en emportant tout un bric-à-brac comme s’ils ne devaient jamais revenir, avec les nourrissons dans des petits paniers et les vieillards au beau milieu des chargements, tels des pièces du pauvre mobilier familial.

Seul le bruit des roues en bois ou cerclées de fer et des pas sur le sol, emplissait l’air. Les gens, le visage fermé, plein d’une expression de tristesse et d’inquiétude, ou frappés de résignation, marchaient silencieux.

C’est à peine s’ils virent les soldats se joindre à eux, constituant une colonne parallèle à la leur, sur l’autre côté de la route.

Les tirailleurs remontèrent ce fleuve de leur pas rapide et régulier. Il fallait prendre de l’avance sur les poursuivants, s’organiser plus loin, les attendre et les stopper. C’est du moins ce qu’avait laissé entendre le lieutenant. Un officier, ça ne dit pas n’importe quoi !

 

Et les soldats, de nouveau, avalèrent les kilomètres comme eux seuls savent le faire, sans un mot, la tête encombrée de pensées contradictoires : pourquoi cette fuite ? Qu’allait-il arriver ? Et leurs parents, leurs femmes, leurs fiancées, que savaient-ils de tout cela ?

A ces interrogations se mêlait le sentiment douloureux de la perte des amis, tous tellement proches depuis le temps passé à Meknès. La vie de caserne sous le soleil du Maroc semblait si loin !

Cette déambulation tragique se poursuivit sur le bruit de fond de l’artillerie. Dans le lointain un grondement continu, assourdi, comme un roulement étouffé de tambour montait dans la nuit étoilée.

-         Mais, Bon Dieu, qui tire ? s’énerva Ernest.

-         Sûrement pas les nôtres, souffla Jules, on est les derniers. Enfin j’crois.

-         Pt’ête qu’on a encore du matériel lourd derrière nous ?

-         On peut toujours rêver, lâcha Simon.

 

Ils passèrent plusieurs villages. Beaucoup de maisons au bord de la route avaient été incendiées, les toits étaient effondrés, ne laissant apparaître aux pignons que quelques moignons de poutres noircies qui avaient été mangées par les flammes.

Par endroits, des carcasses de camions calcinées ou d’autres véhicules militaires et civils abandonnés, encombraient le chemin. L’air était plein d’une odeur froide de brûlé, mêlée à la puanteur des cadavres de vaches et de chevaux laissés là où la mitraille les avait fauchés.

A n’importe quel moment du jour, l’aviation allemande bombardait les routes et les localités et ces destructions justifiaient le déplacement de nuit de la troupe.

 

A la sortie d’un petit village, Jules, en tête de son groupe, aperçut une voiture à bras dans laquelle étaient entassés valises et ustensiles de cuisine, le tout recouvert d’un matelas. Juste derrière, un vieil homme sombre et silencieux, était assis sur le talus. Sa figure mangée par une barbe de plusieurs jours, montrait une expression de grande tristesse. Un peu en arrière, sur le pré, une vache et une chèvre broutaient avec entrain, nullement concernées par les bouleversements provoqués par les humains.

-         Vous faites une pause, grand-père? demanda Jules.

-         Tu l’as dit gamin, j’fais une pause.

-         Vous voulez un coup de main ?

-         Rien du tout ! Fini, j’arrête les frais, j’rentre !

-         Comment ça, vous rentrez ?

-         Oui, j’crois bien que j’fais une connerie, en suivant tous ces moutons. J’laisse mes bêtes terminer leur casse-croûte et on fait d’mi-tour.

 

Et le vieil homme expliqua qu’en 1914, déjà trop âgé pour être mobilisé, il avait suivi le même chemin, traînant la même charrette, avec le même chargement. A son retour, en 1918, il avait retrouvé sa ferme en ruines et pillée. Il avait tout reconstruit, avait acheté du matériel de culture et voilà que tout recommençait de la même façon, à la différence qu’il était devenu un vieillard et qu’il se demandait « c’qu’il avait bien pu faire au Bon Dieu pour revoir ça ? ».

-         J’ai changé d’avis. Faut voir comme ces fumiers mitraillent les civils ! J’risque beaucoup plus sur la route que chez moi. En attendant, je r’tiens les salopards qui nous ont r’plongés dans c’te merde vingt ans après !

-         Vous avez peut-être raison de rentrer chez vous, dit Jules.

-         C’qui est sûr, c’est qu’la guerre suit les routes, renchérit Simon et que tout le monde est logé à la même enseigne !

Le paysan se leva, prit le licol de ses bestiaux et conclut :

-         Bonne chance gamins ! Et qu’ça r’fasse pas l’carnage de 14, c’est tout c’que j’souhaite !

 

 

Le 18 mai, le jour se levait à peine lorsque le premier vrombissement, encore lointain, fut perçu. Les gens, le sang glacé, lâchèrent leurs bagages, abandonnèrent leurs voitures en criant et se jetèrent dans les fossés. Plusieurs bombardiers, peut-être quatre, surgirent au ras des peupliers qui bordaient la route. Ils piquèrent, dans le vacarme de leur sirène terrifiante qui arrachait les tympans, et prirent l’axe encombré des véhicules abandonnés, en enfilade. L’asphalte de la route vola en éclats, les vitres des voitures et des camions, explosèrent.

 

Une femme, encombrée de cabas, n’eut pas le temps d’atteindre le bas-côté, elle fut tuée net de plusieurs projectiles, les mains serrées sur les anses de ses sacs. Un homme en costume, accroupi derrière une portière ouverte de sa voiture, s’effondra en hurlant, la jambe coupée, frappé par les mêmes projectiles qui arrachèrent d’abord la porte de l’auto. Celle-ci prit feu aussitôt avant d’exploser dans un fracas terrible. Des pièces métalliques et des débris enflammés furent projetés dans toutes les directions, retombant sur les gens tapis dans les fossés, accroupis contre les troncs, roulés en boule dans l’herbe des prés.

On ne savait plus qui était mort, qui était vivant. De ce vacarme, on distinguait pourtant les pleurs et les hurlements des enfants, les appels des mères, les cris des maris.

 

Pour les aviateurs allemands, les réfugiés étaient un gibier de choix. Le premier stuka, après son œuvre de mort, se redressa, reprit de l’altitude et disparut. Ses congénères suivirent et, à cinquante mètres du sol, mitraillèrent à leur tour, bien à l’aise.

Au second passage, les avions lâchèrent leurs bombes. Des voiturettes auxquelles étaient attelés de beaux chevaux alezans furent touchées.

Les minutes précédentes, ces belles bêtes au pelage brillant parcouru de frissonnements, les queues remuant en cadence, s’étaient subitement mises à se débattre furieusement, prisonnières des brancards de leur attelage, les yeux exorbités, en hennissant affreusement. A présent, elles étaient éparpillées dans la poussière - morceaux sanglants -, les viscères répandus sur le sol.

 

Dès le début de l’attaque, les tirailleurs avaient mis en batterie leurs fusils-mitrailleurs. Ils vidèrent leurs chargeurs à chacun des passages des avions. Ernest, debout, appuyé contre le tronc d’un arbre, le corps secoué des soubresauts de son arme dressée, hurlait :

-         Fumiers ! Prends ça ! Pourris !

Jules avait bien recommandé :

-         Attendez le plus longtemps possible, qu’ils soient au plus près, bien à portée.

 

Driss préparait les munitions. D’autres soldats, faute de mieux, tiraient en l’air avec leur fusil ou leur mousqueton. Dans ce combat inégal, c’est au passage du troisième appareil que, pourtant, le miracle se produisit. Au moment de la reprise, le terrifiant bruit de sirène cessa et une fumée d’un noir d’encre s’échappa de la carlingue à la croix noire. L’appareil poursuivit sa course dans une toux de moteur affolé et s’abattit à quelque deux cents mètres, derrière un bouquet d’arbres. De la fusillade fébrile et désordonnée, on ne sait lequel fit mouche. Qu’importe ! Mais, en dépit du carnage au sol, des hourras joyeux saluèrent cet exploit qui mit fin à l’attaque.

 

Les cris de joie furent de courte durée car le bilan humain était terrible. Les plaintes des blessés, les pleurs des enfants et les râles des mourants montaient du sol gorgé du sang de tous ces innocents. Il y avait des corps étendus partout, beaucoup ne présentant pas de blessures apparentes. Quelques-uns, au contraire, étaient atrocement mutilés.

Comme à leur habitude, les vautours à croix gammées avaient frappé aveuglément : les victimes étaient des soldats, des civils, des femmes, des enfants. Les blessés l’étaient tous grièvement. Des soldats firent des garrots en toute hâte, posèrent des pansements et chargèrent sur un camion ceux qui devaient être évacués. On ne savait pas sur quelle ville les diriger. Les avis divergeaient. Fallait-il faire demi-tour et aller au plus près, à Mons, à Seneffe  ?

-         Folie ! cria un capitaine, direction la France ! Valenciennes n’est plus très loin !

 

Ce coin de campagne n’était que désolation et chaos. Les morts furent alignés au bord de la route, en attendant mieux. Les vivants erraient désemparés entre les carcasses des véhicules fumantes et les cadavres de chevaux et de bestiaux gisant dans des flaques de sang. Certains qui refusaient de voir partir leurs proches blessés, s’aggripèrent à la ridelle du camion. D’autres, frappés de stupeur, muets, assis auprès de cadavres, n’attendaient plus rien.

 

Les soldats, qui avaient laissé du monde sur le terrain, se rassemblèrent en bon ordre. Il fallait quitter cet endroit au plus vite, progresser vers la France, se mettre à l’abri.

-         Est-ce que c’est normal que les civils dégustent autant ? demanda Ernest.

Jules répondit par une simple question :

-         La guerre est-elle une chose normale ?

-         Quand même tous ces morts, ces femmes, ces gosses ! C’est dégueulasse !

-         Les Boches ne sont capables que d’ça ! Une bande de lâches, dit Simon. Déjà en 14, y coupaient les mains des gosses.

-         Pas possible ! s’exclama Driss.

-         A la guerre, tout est possible, c’n’est que des saloperies, affirma le Corse sur un ton qui n’admettait aucune réponse.

 

Les hommes du 1er RTM se remirent en marche. En effet, ils seraient bientôt en France. Le jour suivant, il leur faudrait défendre - non loin de Denain - le passage de l’Escaut, donc défendre leur pays.

 

Décidément, cette guerre ne ressemblait à rien de ce qu’ils avaient pu imaginer. Après les longs mois d’attente de l’automne et de l’hiver, après le terrible choc frontal, mais classique, de Gembloux, cette course poursuite parmi les civils massacrés, dépassant l’entendement, laissait les combattants perplexes et dans l’angoisse du lendemain.

 

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Cher Petit - 11 - La mort de Jules

 

 

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