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Le 26 mai 1940

 

« Malgré de nombreux engagements, la nuit n’a pas apporté de changements importants de la situation qui reste confuse entre la Somme et la région de Cambrai. Des attaques ennemies ont été repoussées en divers autres points du front, notamment sur l’Aisne, dans la région de Rethel.
Notre aviation a continué de nuit ses bombardements intenses sur les arrières de l’ennemi. »

Communiqué 251, du 21 mai 1940

 




La mort de Jules

 

Le 20 mai, Abbeville est prise. A ce moment où les premiers chars allemands atteignent l’estuaire de la Somme, la 1ère Armée se bat tout près de Denain.

Dans le même temps, d’autres panzers remontent, très vite, vers le nord, sur Calais et Arras. L’ennemi presse sur le fond de la poche dans laquelle tourbillonnent 45 divisions alliées, soit un million de soldats auxquels il faut ajouter un million de réfugiés.

Le gros de la 1ère Armée est comprimé au sud-est de Lille dans une espèce de bec qui se rétrécit et s’étrangle au niveau de Douai. Après avoir abandonné la Dyle, puis l’Escaut, en retraite depuis le 15 mai sous les bombes, sur des routes encombrées de véhicules carbonisés, de civils en fuite et de soldats en déroute, cette unité est à bout. En action dans le fond de la poche, c’est elle qui reçoit le choc principal.

 

En ces heures dramatiques où tous les journaux racontaient la guerre d’une manière rassurante pour nos armées, Elisa, qui n’était pas dupe, écrivait à son fils tous les deux jours.

 

«  Champagney, le 26 mai

Cher petit,

Aujourd’hui, dimanche, je ne peux laisser passer cette journée sans venir causer un peu avec toi. Je suis toujours sans nouvelles depuis le 12. Mais je ne me décourage pas car le courrier, en ce moment, ne marche pas bien. Je t’écris quand même, si tu reçois mes lettres, ça passera l’ennui car vous ne devez pas être tranquilles.

Je te souhaite bon courage et bonne chance. J’espère que le Bon Dieu sera bon pour moi car j’ai déjà eu assez d’ennuis.

J’espère que tu es en bonne santé, s’il en est ainsi, c’est une bonne chose. Ce que je demande, c’est d’avoir de tes nouvelles le plus vite possible.

J’espère que tu n’as besoin de rien. Si tu as besoin de quelque chose, demande-le, je te l’enverrai. Tu sais, cher petit, que je ne t’ai jamais rien refusé.

J’ai vu Marie aujourd’hui, elle m’a apporté des choux à repiquer. Elle n’a aucune nouvelle depuis le 13. Espérons en avoir bientôt.

Mémère va doucement et demande après toi. Je vais terminer dans l’espoir de te lire bientôt.

Ta maman qui t’embrasse bien fort. »

 

Elisa ne relut pas. Elle posa sa plume, plia les feuillets remplis d’une écriture large, aux lettres bien formées et un peu penchées. Elle joignit à son courrier, deux pages vierges ainsi qu’une enveloppe. Enfin, elle rédigea l’adresse : « Caporal-chef Démésy Jules, 1er RTM, CA 3, secteur postal 12918 ».

 

Jules ne recevra aucune de ces lettres. Elles seront retournées à Elisa, les enveloppes recouvertes de deux tampons : le premier, un froid « retour à l’envoyeur » et l’autre, un logique et ridicule « le destinataire n’a pu être atteint à l’adresse indiquée ». La mère, avec son expérience de l’autre guerre, bien au fait de la désorganisation générale – « le courrier en ce moment ne marche pas bien » soulignait-elle - ne pouvait pourtant pas ne pas écrire à ce fils qu’on lui avait pris.

Elle écrivait pour conjurer le sort, nier la réalité, mais aussi lutter contre une sourde angoisse. Alors, elle se répétait ou racontait – comme si tout était normal – des banalités : « Tante Marie est venue planter des pommes de terre dans le jardin du Pré Besson », « Mémère va doucement et attend le plaisir de te revoir bientôt », « J’ai eu trois stères de bois de chez Jolain, je l’ai fait fendre par des soldats qui stationnent ici car c’était du gros, 75 F le stère. Le chauffage est cher maintenant. »… En procédant ainsi, Elisa avait l’impression de maîtriser une petite part des choses, si petite part ! Elle savait pourtant, pertinemment, que tout cela la dépassait, qu’elle et son gamin n’étaient rien, que des fétus de paille emportés. Pourtant, voulant rageusement savoir, elle balançait ces bouteilles à la mer.

 

 

Les Anglais avaient évacué Arras le 23 mai, au cours de la nuit. Ce même jour, le 1er RTM reçut l’ordre de se porter vers Carvin afin de défendre le canal de la Deûle qui, à cet endroit, forme un angle droit.

 

Les hommes avançaient, silencieux, résignés. Des soldats d’autres unités, perdus, s’étaient joints à eux, bon gré mal gré. Les figures mangées par une barbe vieille de plusieurs jours, marquées par la fatigue, étaient graves.

Tous souffraient du manque de sommeil, plus que de la faim, car depuis qu’ils se repliaient, ils ne dormaient plus. Ce n’était plus possible, il fallait aller, le jour, la nuit, toujours plus loin, plus vite. Alors, ils marchaient tels des automates somnolents, comme reliés par des fils invisibles à celui qui les précédait, les insectes bourdonnant à leurs oreilles, leurs godillots sonnant sur les pavés des chaussées du Nord de la France.

Les bourgs traversés étaient presque entièrement vidés de leurs habitants. Seuls quelques irréductibles, quelques vieux, quelques animaux constituaient, désormais, la population de ces cités subitement désertées. Quelle étrange impression donnaient ces maisons aux volets clos mais bordées de jardinets multicolores ! Si les grappes mauves des lilas étaient presque fanées, les rhododendrons présentaient de larges fleurs éclatantes, violette ou rouge-orangé. Les bouquets de seringas étaient couverts d’innombrables petites corolles au parfum puissant.

-         Qu’ça sent fort ! Plus qu’une eau d’toilette ! s’exclama Ernest.

-         Je préfère ça ! dit Jules en cassant une branche d’un sureau poussé dans une haie de charmille.

En reniflant ses doigts, il tendit le rameau à son compagnon.

-         Pouah ! Ça pue ! Ça n’a rien à voir, conclut ce dernier.

-         Non, mais ça rappelle des choses.

 

Jules avait toujours été sensible aux odeurs de la campagne : le dégagement puissant des étables, l’exhalaison de l’herbe fraîchement fauchée, les émanations âcres d’une pluie d’orage, le parfum du thuya coupé, celui des branches de tomate cassées… toutes senteurs finalement agréables pour celui qui vit au contact de la nature.

 

Tout en marchant, il remarqua encore :

-         Ces jardins auraient bien besoin d’être désherbés et les prés fauchés.

-         Ah, vingt Dieux ! J’donnerais beaucoup pour désherber toutes les plates-bandes du monde et faucher tout l’jour, au lieu d’vivre ct’enfer ! acquiesça à sa façon Ernest.

Poursuivant son idée, Jules ajouta :

-         Cette belle herbe ferait l’bonheur d’un joli troupeau. Une friandise…

-         Ma parole, c’est une idée fixe ! T’es pourtant pas paysan dans l’civil ?

-         Non, mais j’sais…

 

Ce sens de l’observation qui, souvent, lui permettait de se replonger dans la vie d’avant, l’aidait à faire abstraction de la folie dans laquelle ils étaient tous tombés depuis une quinzaine de jours seulement. Car les hommes avaient pris le rythme de la guerre.

Il y a bien un rythme à la guerre comme au travail. Les repas, la besogne, les loisirs scandent la vie quotidienne, la vie normale lorsque la paix est le bien commun. Mais, à cette époque, ces garçons faisaient la guerre : marchaient, s’arrêtaient, fusillaient, tuaient, repartaient, se cachaient, visaient et tiraient. Et les scènes les plus dramatiques se succédaient. Maintenant, tout était devenu possible, la mort, chaque jour, frappant autour d’eux, sans discernement.

Jules gardait en tête l’image d’une jeune femme à genoux, dans un fossé, devant le corps de son enfant ensanglanté. A Denain, ils avaient même assisté à l’exécution de deux hommes. Dans un café, ceux-ci avaient été surpris par des soldats, tenant, au téléphone, des propos qui avaient été jugés suspects : « Tout va bien, l’évacuation continue… ». Un capitaine alerté, malgré leurs explications confuses et désespérées, les avait aussitôt fait fusiller. Cela avait été terrible, une scène d’une violence extrême, un moment plus dur que tous les combats qu’ils avaient menés jusque-là. Même si, probablement, c’étaient des espions, Jules revoyait leurs yeux effarés d’hommes assassinés.

 

Et les soldats poussiéreux reprirent leur progression à grandes enjambées, dépassant des automobiles poussives, capitonnées de couvertures et de matelas, de longs chariots traînés par des chevaux énormes, des voitures d’enfants pas toujours chargées de marmots, des brouettes pleines de hardes et parfois d’aïeux, des troupeaux que des paysans inconscients prétendaient emmener dans leur exil, d’imposantes limousines d’un autre âge remplies de familles entières, qui se traînaient. Leurs occupants, sales, épuisés, terrorisés, prenant les soldats à témoin, montraient les carrosseries percées de trous d’éclats de bombes. Souvent, dans ces autos, on apercevait des blessés allongés sur les banquettes maculées de sang. Impuissants, programmés pour autre chose, les fantassins continuaient sans s’arrêter. Leurs officiers, fâchés par ce troupeau, considéraient maintenant que la présence de tous ces civils - caillot humain obstruant les routes - était intolérable.

Cette marche forcée de quinze heures, conduisit enfin les tirailleurs sur leur nouvelle position.

 

 

Certains avaient mis leurs plus beaux habits, ceux du dimanche, pas de blouse, ce jour-là, pour masquer les différences.

 

Jules s’était glissé dans son costume marin au col terminé par un nœud tombant, comme un foulard, sur la poitrine ; un galon blanc sur chaque manche et la culotte arrêtée aux genoux. Ses bottines lacées jusqu’à mi-mollet, lui faisaient mal. Pour Hélène, Elisa avait sorti de l’armoire une robe d’été et avait pris soin de disposer sa chaîne et la médaille de baptême, bien visibles sur l’encolure.

 

Jules tenait fermement la main de « Riri », son cousin Henri, lui aussi sur son « trente et un » : veste cintrée avec deux poches de poitrine, de nombreux boutons et une cravate, dissipée, partie de travers. Irène, encore une cousine, se tenait, raide, dans une robe à carreaux dont le vaste col de fine dentelle s’étendait jusqu’aux épaules.

Tous fixaient l’objectif avec un drôle d’air, à moitié apeurés, à moitié intrigués par l’homme courbé sous son drap noir. Même la maîtresse présentait une étrange figure. On aurait dit qu’elle faisait la tête. Un peu avant, aidée des grands élèves, elle avait installé quelques bancs dans la cour, devant les arbres qui marquaient le commencement du bois.

 

La petite école de la Chaillée abritait une grande famille, une classe unique d’une vingtaine d’élèves de tous âges. Elle était comme le bout du monde parce que le chemin qui y menait finissait là. Après, c’était la forêt.

 

 

 

Jules sortit de son sommeil en sursautant. Assis par terre, appuyé au mur humide de la cave, il sentait ses grosses pierres irrégulières qui lui meurtrissaient le dos. Le somme dont il sortait, lui laissa un goût amer tant le rêve dont il avait été habité le replongeait, une nouvelle fois, dans son passé. Il revoyait les visages des copains d’école, tels qu’ils étaient maintenant, avec leur physique d’adultes et une sombre interrogation l’assaillit. Il se demanda, de tous ces proches, parents ou amis, lesquels vivraient une existence pleine, entière, longue ? En somme, normale. Les filles ? Irène, Hélène, Henriette… probablement. Quant aux garçons, Riri, Paul, André…, qu’en était-il pour eux en ce moment. Etait-ce aussi dur dans leur secteur ? S’en sortiraient-il sans dommages ?

 

 

 

-         Fameuses ces quetsches ! Hé, les gars, goûtez voir un peu c’dessert !

Ernest, un bocal ouvert à la main, gobait, un par un, les fruits dénoyautés. Formés de deux oreilles, ils dégoulinaient de jus. Le soldat se régalait.

Jules, décidément revenu de plain-pied dans la réalité, l’interrogea :

-         Où as-tu pris ça ?

-         Regarde ! Y en a plein les étagères. Et puis tout un tas de conserves de légumes, des fayots, des blettes et aussi du pinard. Si on pouvait faire du feu, on se s’rait réchauffé un frichti de mange-tout ! Tant pis, faute de grives, on mange des merles. Amène ton quart, chef !

Ernest faisait le service. Il avait rempli de fruits des bols trouvés à l’étage et maintenant, après avoir sucé ses doigts collants de sucre, il servait à boire.

-         Tiens, Driss, bois un coup à ma santé ! C’est pas du gros rouge, c’est du bon, du vin bouché !

Posté au soupirail qu’il avait obstrué de cageots en aménageant une ouverture pour son fusil, le soldat vida son petit récipient de métal. Les yeux brillants, il le tendit de nouveau.

 

-         On r’met ça ? Je vois que monsieur est un connaisseur, qu’il sait c’qu’est bon, gloussa Ernest en resservant son camarade.

Driss, grimpé sur des caisses afin d’être bien à l’aise devant l’ouverture qui donnait sur la rue, riait.

 

Jules observait ses hommes. Il réalisa alors, qu’en temps de paix, rares étaient les occasions de réunir des gens si différents les uns des autres. Il y avait l’école, l’armée bien sûr et, dans les derniers temps de la vie, la maison de retraite.

 

Il admirait Ernest qui, dans les situations les plus dramatiques, trouvait toujours le moyen de plaisanter. Etait-ce de l’inconscience ou une façade ?

 

Un jour, à l’instruction, on leur avait donné comme sujet de rédaction : « Commentez cette phrase en l’appliquant à votre rôle de chef de section :“ Donnez de l’enthousiasme à vos hommes. Pour cela soyez près d’eux.” ». Il songea que viser l’enthousiasme lorsque les copains mouraient ainsi autour de vous était cynique, mais que la présence d’un gars comme Ernest était une chance, tant son humour réchauffait le cœur.

-         Où as-tu pris toute cette vaisselle ? demanda le sous-officier, en montrant les bols transformés en assiettes à dessert.

Mais ce n’était là qu’un prétexte pour que son esprit cesse de vagabonder.

-         A la guerre, comme à la guerre ! Là-haut, dans l’buffet d’la salle à manger. Mais, pas d’crainte, j’ai fait comme chez moi, avec délicatesse.

 

Dans la pagaille née des combats, les approvisionnements ne suivant plus, c’était désormais la seule façon pour la troupe de se nourrir.

-         « A la guerre, comme à la guerre ! », la belle expression ! s’exclama Simon, assis sur la réserve à charbon. Tu peux croire que les Boches qu’on voit là, au bout d’la rue, vont ménager la vaisselle !

-         T’as entièrement raison. Nous savons tous ce dont ils sont capables. Mais, nous, on doit respecter les choses.

-         On peut quand même manger, chef ? bafouilla Ernest, la bouche pleine, plusieurs bocaux vides s’alignant maintenant sur la terre battue de la cave.

-         Oui, mais proprement, confirma Jules en souriant.

 

 

Les soldats de la division marocaine étaient en position de défense dans toutes les localités qui bordent le canal de la Deûle. La compagnie de Jules avait investi Meurchin, à quelques kilomètres au nord de Lens. Un réseau de liaisons téléphoniques avait été installé dans tout le secteur et les ponts sur le canal détruits, mais de façon à encore permettre le passage des fantassins.

 

Le départ des Britanniques avait contraint les Français à adopter un dispositif défensif linéaire constitué de points d’appui trop éloignés les uns des autres et dont les liaisons, au plus fort de la bataille, deviendront aléatoires, voire inexistantes.

 

Des patrouilles lancées la nuit avaient confirmé la présence des Allemands au sud - ils occupaient la région de Lens - ainsi qu’à l’ouest, ils étaient à La Bassée. La veille, leur artillerie avait bombardé les positions françaises sans discontinuer, avant d’attaquer sur tout le front à partir de 17 heures.

 

 

 

Toute la nuit, les sentinelles furent à l’écoute. Elles entendaient distinctement le ronflement des moteurs, le cliquetis des plaques de chenilles, les changements de vitesse des chars allemands.

 

 

 

-         Mais, qu’est-ce qu’y foutent ? Faut qu’y nous emmerdent même la nuit ! Quelle engeance ! tempêta Simon.

 

Il se trouvait dans l’escalier situé dehors et fermé avec des plaques de bois et des tôles. Ainsi abrité, il s’épuisait à scruter l’espace, droit devant, tendu, craignant, à tout instant, de voir surgir les Allemands.

 

Les tirailleurs avaient installé là, une mitrailleuse posée sur d’épaisses planches, le canon pointé à travers les barreaux de la rambarde de fer forgé qui garantissait la volée de marches de pierre. De vieux fagots qui tombaient en poussière et des bottes de paille, trouvés dans une grange proche, avaient été entassés tout autour de la position, afin de se protéger des balles et des éclats.

 

 

Jules faisait l’inventaire des bandes articulées composées chacune de 251 cartouches. Il faudrait économiser les munitions. Les Français manquaient d’armes et de combattants. Ils ne disposaient plus que de quelques mitrailleuses et de rares canons antichars. Les attaques des jours précédents avaient réduit l’effectif de chaque compagnie aux deux tiers, le ramenant à une cinquantaine d’hommes et, elles étaient commandées par des officiers d’autres régiments tant les pertes étaient grandes aussi au niveau de l’encadrement.

 

-         De toute façon, leurs troupes d’assaut sont là, tout près, dans les maisons et les bouquets d’arbres de l’autre côté du canal, à cent mètres à tout casser, affirma Jules.

 

 

 

Vers quatre heures, il faisait à peine jour,  le bombardement commença. Très vite, le tir des canons de 150 devint si dense que les explosions se confondirent. Les hommes avaient la sensation que leur cœur et tout l’intérieur du corps vibraient, que le sol bougeait comme il doit sûrement le faire lorsque la terre tremble naturellement. Ce grondement continu, qu’ils connaissaient bien mais, auquel il était impossible de s’habituer, mettait les nerfs à vif.

Dehors, des pierres, des éclats de verre, des morceaux de ferraille, tourbillonnaient de toutes parts, venant se ficher dans les volets, les portes et les planches placées en protection. Les trous d’obus, de plus en plus nombreux, se touchaient. Au bout d’un moment, une fumée jaune, âcre, puante qui avait envahi les environs, entra par les ouvertures. Les hommes suffoquèrent, quelques-uns allèrent vers la porte, la bouche ouverte comme le fait un nageur lorsqu’il sort la tête de l’eau.

 

Après avoir été un roulement continu, soudain, le bombardement s’exécuta par salves qui tombèrent à la suite, comme autant de coups de marteau. A chaque frappe, les hommes collés au sol, se recroquevillaient un peu plus, serrés les uns contre les autres, vibrant ensemble d’une même peur intense.

 

 

 

Le lieutenant, un cadre de la compagnie, rescapé, tenta de les rassurer. En haussant la voix pour qu’on l’entende, il expliqua :

 

-         C’est le bruit qui est le plus dur à supporter. Mon père, qui a fait Quatorze, m’a toujours dit qu’après le bombardement le plus violent, on est toujours surpris du nombre de survivants. D’après lui, il suffit de penser qu’on en fera partie !

-         Merci, mon lieutenant ! bafouilla Ernest, on va essayer l’truc !

-         Votre père était plein de sagesse, souligna Jules, pince-sans-rire.

 

Le fracas abrutissait les hommes. Jules se mit à prier. Il répétait machinalement une phrase, celle-là même qu’il prononçait lorsqu’il était gamin, la tête enfouie sous l’oreiller, l’orage s’étant arrêté au-dessus du village – juste sur sa maison lui semblait-il – et le tonnerre, après chaque gerbe d’éclairs, redoublant de violence : « Seigneur, faites que ça s’arrête ! Ça suffit ! Je vous en supplie, maintenant, faites que ça s’arrête ! ». L’idée d’être tué là, caché et inutile, lui était insupportable.

 

Plus tard, les chars entrèrent en action, balayant le terrain de leurs salves. En mouvement par groupes de trois ou quatre, leur tir se fit de plus en plus précis comme s’ils ne semblaient rien ignorer des points fortifiés par les Français. Ils tiraient à vue sur les armes automatiques et les canons antichars embusqués.

 

 

Simon, le corps secoué par les soubresauts de son arme ajustait des silhouettes occupées à couper les barbelés posés il y a quelques jours par les tirailleurs.

 

Tout à coup, un obus tomba tout près, les éclats et la terre jaillirent sur la paille qui recouvrait leur position. Un sifflement caractéristique suivit aussitôt. Driss qui assistait le mitrailleur, ayant entendu le second projectile arriver, se jeta dans le fond de l’escalier, il bouscula Jules. Les deux hommes s’écroulèrent lorsque la deuxième explosion retentit.

 

Appuyé sur son arme, Simon ne bougeait pas. Ses amis, l’appelèrent :

-         Simon ! Ça va ? Oh, Simon !

Le tirailleur était livide, le corps bien droit.

-         Merde, alors ! Réponds ! Simon !

Jules, en posant la main sur son épaule, le fit s’écrouler sur le côté. Il ne portait pas une trace de blessure, pas une goutte de sang sur son manteau. En le dégageant et en le descendant, ses camarades aperçurent une déchirure dans le tissu au niveau du cœur. Simon venait d’être tué par un éclat entré par la lucarne de tir qu’il avait aménagée pour son arme.

 

 

 

A présent, le jour était levé et la bataille faisait rage. Partout, la poussée de l’ennemi s’intensifiait. A cause de la fumée, les tirailleurs n’apercevaient que l’arrondi de quelques casques allemands, mais ils voyaient très bien les flammes de leurs pistolets-mitrailleurs, l’adversaire ne se découvrant, à chaque fois, que quelques secondes, le temps de tirer une volée.

 

La maison qui, depuis la veille, abritait Jules et les siens, touchée par plusieurs obus prit feu instantanément. Le grenier et l’étage étaient en flammes lorsqu’ils réussirent à s’extirper de la cave. Aussitôt dehors, il leur fallut se traîner à plat ventre comme des lézards, accueillis par le bruissement désagréable des balles en chapelets passant au-dessus de leur tête. La boucle des ceinturons s’accrochait aux aspérités du sol, heurtait les pierres et les graviers. Il fallait rejoindre les positions arrières.

 

Haletants et crispés, les hommes en nage, progressaient par bonds, profitant, ici d’une fontaine, là d’une murette, plus loin de l’angle d’une maison, pour faire une pause avant de s’élancer de nouveau, courbant l’échine comme on le fait sous une averse, en direction d’un nouvel abri repéré avec soin.

Ils savaient très bien reconnaître le crissement des obus et faire la différence entre ceux qui allaient s’abattre tout près et les autres. Dans le premier cas, ils se précipitaient à terre, s’allongeaient, se faisant aussi minces que possible, le fusil le long du corps, les bras sur la tête – protection dérisoire -, comme s’ils pouvaient s’incruster, entrer dans le sol. La terre soulevée par les explosions leur retombait dessus, entrant par le cou, à l’intérieur de la chemise. Hébétés, étourdis et finalement soulagés d’être indemnes, ils se relevaient et repartaient, tête dans les épaules, en courant sous le sifflement des balles, dans la fumée et la poussière.

 

 

 

 

Jules et ses compagnons étaient, finalement, parvenus à rejoindre le PC du bataillon. Ce répit fut de courte durée. Des combats farouches à courte distance faisaient rage dans tout le village, on s’y battait même à la grenade.

Du côté français, toutes les batteries disponibles, des canons de 155, avaient été rassemblées à quelques kilomètres de là, une puissance de feu importante mais elles ne pouvaient rien contre les avions ennemis qui, par intermittence, participaient au déluge de feu.

Après quelques heures de cette lutte, les liaisons téléphoniques, déjà coupées à plusieurs reprises, et réparées à chaque fois par les hommes des transmissions, ne purent plus être rétablies. Les demandes de tirs furent alors passées par radio ou transmises par des motocyclistes. Maintenant, la matinée s’avançant, afin de pouvoir communiquer, c’est à des volontaires qu’il fallut faire appel, des hommes qui tinrent le rôle d’agents de liaison.

 

 

C’est à ce moment que Jules accepta de retourner en première ligne pour apporter aux éléments encore de l’autre côté de la Deûle, l’ordre de décrocher afin d’établir une nouvelle ligne de défense. Ernest et Driss l’accompagnèrent.

Le sous-officier glissa le message, une feuille de calepin pliée en deux, dans sa poche et ils se dirigèrent vers les quelques tranchées qui  avaient été creusées, des boyaux peu profonds. Ils s’y glissèrent promptement. Les corps de soldats tués gênaient leur progression ou, suivant l’intensité des tirs, leur servaient de parapets. Les balles se fichaient dans les cadavres avec un bruit mat et sinistre.

Plus loin, en terrain découvert, ils rencontrèrent plusieurs téléphonistes étendus, fauchés en train de réparer les lignes. Ils croisèrent encore, deux soldats, leur arme en bandoulière, portant un camarade le genou fracassé. En dépit des gémissements de celui-ci, ils allaient vivement.

 

Les obus tombaient toujours, par rafales de huit ou dix, laissant juste quelques minutes de répit entre deux salves. Le dernier était parti que le premier n’était pas encore tombé. La terre, la caillasse, les branches volaient tout autour du trou dans lequel ils sautaient. La dernière bombe explosée, ils respiraient, se regardaient sans prononcer un mot, mais les yeux semblant dire : « ça ira encore pour ce coup-ci ! ».

Dans la rue, c’était le chaos : un enchevêtrement de fils électriques tombés, de pylônes brisés, de poutres, de débris de portes éclatées, de volets et de fenêtres brisées.

Jules et ses compagnons arrivèrent enfin en vue de ce canal qui, sur tout le front, avait servi jusqu’à cette heure, de tranchée antichars. Ils s’approchèrent encore et virent le pont. Il était constitué d’une grosse structure métallique arrondie, cassée en deux, qui plongeait dans l’eau. Au risque de se mouiller, les hommes pouvaient encore rejoindre l’autre rive.

Une mitrailleuse installée à proximité, protégée par des plaques du tablier récupérées, tirait rafale sur rafale. Depuis l’autre berge, un mortier les pilonnait, ses obus tombaient dans l’eau créant de grosses gerbes bruyantes. Puis, ils arrosèrent la berge, l’Allemand ajustant, peu à peu, son tir.

Ernest, le premier, trouva l’explication à cette précision. Poussant Jules du coude, il cria presque:

-         Regarde, droit devant, le salopard !

Grimpé, haut perché dans un peuplier, face à eux, à une centaine de mètres, un soldat agitait un petit drapeau. Pas de doute, il faisait des signaux au tireur du mortier. Sans attendre, les tirailleurs le mirent en joue. Condamné, il reçut sur-le-champ, une grêle de balles et tomba de l’arbre comme une masse. Aussitôt, les tirs du mortier perdirent de leur justesse.

-         Il l’a pas volé ! grogna Ernest.

 

 

Mais il fallait poursuivre, franchir ce foutu canal, accomplir la mission. C’était limpide. Aucune autre pensée ne polluait l’esprit des hommes dont l’instinct les faisait s’aplatir lorsqu’il le fallait.

Accroupis derrière un bouquet de genêts en fleurs, les cheveux collés sous le casque par la sueur, ils étaient prêts, fébriles, le ventre noué par la peur, attendant, comme à chaque fois, que Jules s’élance le premier.

Celui-ci, le cœur tambourinant à en faire éclater sa poitrine, jeta un coup d’œil sur l’autre rive et prit une large inspiration. Alors, brutalement, un voile d’un orange intense, flamboyant, emplit ses yeux. Sans un mot, il bascula sur le flanc, les doigts de sa main droite s’amollirent et s’ouvrirent, libérant son mousqueton qui tomba avec un bruit sourd. Son visage d’enfant sage vint embrasser l’herbe humide et froide du talus et, lentement, en un flot chaud et vermeil, la vie s’écoula de sa tête brisée.

 

A Champagney, le 15 août 2005

 

 

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Cher Petit - 12 - Epilogue

 

 

 

 

 

 

 

 

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