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  Le 15 août 1937

 

« La nature renferme des forces bien redoutables, mais aucune plus redoutable que l’homme. »

 Sophocle

 

 
Fête à Champagney

 

 

Elisa, la maman d’Hélène, l’embrassa en lui demandant :

-         Avez-vous fait un bon voyage ?

-         Oui, ça a été. Mais qu’est-ce qu’on a eu chaud !

-         C’est toujours comme ça pour la fête de Champagney, ajouta Camille, le mari d’Hélène, il fait lourd toute la journée et un orage arrive en fin d’après-midi. Ça ne manque pas !

-         Tout ce qu’on demande, c’est que les orages ne soient pas trop méchants, reprit Hélène.

-         L’essentiel, c’est que vous soyez là, mes enfants, et qu’on passe un bon moment ensemble, conclut Elisa en souriant.

 

 

Hélène et Camille étaient venus au village à l’occasion de la fête patronale. C’était la tradition. Le jour de la Saint-Laurent, un bon repas en famille rassemblait ses membres dispersés et, à la fin de l’après-midi, tous se précipitaient sur la fête foraine.

 

Ils embrassèrent la grand-mère, Mémère Louise, toute menue au fond d’un vieux fauteuil Voltaire posé en face de la fenêtre.

Hélène demanda alors des nouvelles de Jules, son jeune frère :

 

-         Et Jujules ? Que fait-il de ses journées ?

-         Tiens-toi bien, le cousin Jacquot a réussi à le faire embaucher à la fonderie Corbin comme ajusteur. Il y restera jusqu’à son départ pour l’armée.

-         Voilà une bonne chose, dit Camille, c’est toujours mieux que d’être désœuvré.

-         Et surtout que rester à la maison ne rapporte rien, ajouta sa jeune épouse.

-         Pour sûr que sa paye, aussi petite soit-elle, est la bienvenue, affirma la mère.

 

Jules, qui venait d’avoir 21 ans, allait devoir faire son service militaire. Ce moment était déjà là et, il était si difficile de trouver du travail, que ce départ prochain pour l’armée était presque une bonne chose.

Le garçon serait occupé pendant deux grandes années et – qui sait ? – peut-être serait-il attiré par le métier militaire ?

D’ailleurs, son beau-frère Camille n’avait-il pas réussi un concours lui ouvrant les portes de l’école de gendarmerie ? Quelle joie cela avait alors été pour toute la famille !

 

Au cours des dernières années, Camille et Hélène avaient fait tous les métiers. Elle, tisserande, gardienne d’enfants, femme de ménage… Lui, manœuvre, maçon, ouvrier mouleur…

C’est que le chômage sévissait depuis longtemps déjà. Beaucoup trop longtemps. Les usines avaient licencié de nombreux employés ou, pire, elles avaient tout bonnement fermé. Au pays, ça avait été le cas du tissage. Un coup dur pour tout le village!

Aussi, le couple n’avait-il pas hésité à s’expatrier en région parisienne, où, chez de grands bourgeois, ils s’étaient transformés en employés de maison.

 

-         Il n’y a pas de sots métiers, avait justifié la mère d’Hélène.

On avait alors entendu la vieille Louise souffler :

-         Ils font quand même un travail de larbins ! C’était pas la peine de voter rouge l’an passé !

-         On n’a pas voté rouge ! On a voté socialiste !

-         C’est pareil, gloussa l’aïeule.

Et, on en était resté là.

 

Camille devenu gendarme, c’était la sécurité assurée après quatre années de mariage. Une période étrange au cours de laquelle la difficile recherche d’un emploi stable était comme un bémol à la joie d’un amour neuf et libre. Car en ce temps-là, la vie à deux – et donc le bonheur ? – ne s’imaginait que par le mariage.

 

Elisa n’était que joie contenue à l’idée de savoir sa fille devenue « femme de gendarme ». Pour une fois que le Bon Dieu lui faisait une fleur !

- C’est qu’on en a vu jusque là ! se plaignait la frêle grand-mère installée en pleine lumière.

Ses cheveux blancs, sortis d’un chignon lâche, semblaient en mouvement, pris dans un imperceptible courant d’air. Les filaments blancs remuaient doucement, comme les particules de poussière en suspension dans le faisceau de lumière.

Son visage n’était que rides. Il s’en dégageait une douceur infinie. Ses fines lèvres rosées remuaient à peine lorsqu’elle parlait :

-         A croire que le bon n’est que pour les mauvaises gens !

 

 

 

Tout le monde savait que sa fille Elisa avait été foudroyée par le malheur, l’absolu, celui généré par l’homme, le pire. Jules, son amour, son unique, sa moitié, son tout, avait été tué en 1915. Il y avait plus de vingt ans de cela. Mais, c’était hier.

Elle avait alors hurlé. Elle avait songé, un bref instant, à se détruire, elle et la vie qu’elle portait alors dans son ventre, fruit d’une ultime rencontre avec son aimé, conséquence d’une ultime permission.

Hélène n’avait alors que trois petites années. C’est peut-être la présence de cette blondinette qui l’avait retenue à la vie ? Peut-être…

 

En souvenir de l’être aimé, le bébé - un garçon - avait reçu le prénom de son père, tué « au champ d’honneur ».

Ainsi, Hélène et Jules n’avaient pas connu leur papa. Celui-ci n’était qu’une photo ceinturée par un large cadre de stuc doré. L’image d’un soldat qui avait pris la pose, accoudé sur un dossier de velours : pâle sourire et fine moustache. Une icône.

 

Il y avait aussi des lettres écrites au crayon depuis le front, là-haut quelque part en Champagne. Toutes des choses intimes qui ne regardent pas les enfants, même lorsqu’ils sont devenus grands. Autant de fils ténus qui reliaient péniblement Elisa, la pauvre Elisa, à son homme, à son passé, à son éphémère jeunesse. Si brèves années d’amour partagé.

 

« Ma chère Lisa », « Ma très chère femme chérie », « Ma bien aimée ». Style tellement désuet, d’excessive retenue si l’on songe à la boue et à la mitraille de l’instant.

Et cette touchante pudeur entre ces deux êtres que tout avait réunis et qui s’éloignaient déjà l’un de l’autre.

 

« Ton ami qui t’embrasse bien fort », « Celui qui vous aime et qui pense à vous chaque minute de la journée », « Mille baisers, petite chérie ». Etrange poésie convenue, codage sibyllin si bien assimilé par une classe condamnée.

Car Jules était mineur aux houillères de Ronchamp, mineur de fond, spécialisé dans l’abattage de la noire. Certificat d’Etudes en poche, beau fruit de l’Ecole communale destiné à suer pour vivre et faire vivre les siens.

 

C’était ainsi, en ce temps-là.

 

 

 

 

« Elle est si belle ! Si belle, même de dos ! » se disait Jules, souriant benoîtement, debout parmi les hommes, les yeux fixés sur Marie, si droite, gracieuse silhouette, là-bas, quelques mètres en avant, de l’autre côté de l’allée centrale.

Il l’avait suivie jusqu’à l’église. Ce n’était pas la première fois qu’il venait à la messe dans le seul but de l’observer, de la voir encore plus, plus longtemps.

 

-         C’est pas rien comme l’amour fait faire les choses les plus saugrenues ! se moquait la vieille Louise qui – si elle ne parlait pas souvent – ne manquait jamais de faire, au meilleur moment, le commentaire qui faisait mouche.

-         Et toi-même, Mémère, l’amour t’a-t-il fait faire des folies ? osa cette fois-là, son petit-fils.

-         Oh là ! Respecte les Vieux ! Gamin.

 

 

Jules se levait et s’asseyait machinalement au rythme de l’office, imitant ses voisins. Il était comme hypnotisé par les mouvements de Marie, par ses mèches châtaines qui sortaient, rebelles, d’un fichu bleu ciel justement accordé à une jolie robe d’été fleurie. Cette fille n’était que fraîcheur et simplicité.

 

Ce n’était un secret pour personne : ces jeunes gens s’aimaient. Les samedis et dimanches, ils passaient le plus de temps possible ensemble. C’était pour eux un vrai souci et tous les prétextes étaient bons pour se retrouver, se parler ou ne rien se dire, aller l’un vers l’autre, s’observer, se chicaner et – selon les circonstances – se respirer, s’étreindre et se murmurer des confidences, des mots doux, des bêtises…

 

En ce jour de fête, le déjeuner s’était naturellement éternisé. On avait pris son temps pour manger, pour échanger, pour profiter les uns des autres. Les occasions étaient devenues rares. C’est ce qui arrive lorsque les enfants deviennent des adultes.

C’était comme une pause pour Elisa, une parenthèse. Elle écoutait Hélène et Camille raconter leur vie nouvelle. Elle savait qu’ils repartiraient bientôt, une vie de casernes les attendait. Il faudrait acheter du papier à lettres et des enveloppes…

 

Jujules aussi, il fallait en profiter. Ce petit, né dans le deuil et le désarroi, elle lui avait tout donné. Du moins le maximum de ce que les pauvres peuvent offrir. Ce peu est toujours énorme chez ces gens-là.

Elisa, ballottée par le flot de paroles des convives, réalisa qu’elle se retrouverait bientôt seule avec sa propre mère. Le bonheur est éphémère, la joie de l’instant présent toujours gâchée – si l’on pense trop – par un futur proche qui pousse. Et Elisa pensait trop. C’en était un défaut.

En ce jour de fête, elle était bien la seule à avoir des sentiments tellement partagés.

 

 

La grand-mère qui mangeait comme un oiseau, s’était assoupie, semblait-il.

Les jeunes avalaient et parlaient fort. Le lapin sacrifié pour l’occasion n’était plus qu’un souvenir, les noques – ces pâtes faites maison – aussi. Le dessert était vite arrivé : tarte aux prunes, café et kouglof. Un verre minuscule posé près de chaque tasse de café fumant attendait la goutte. Les femmes, bien sûr, se contentèrent d’un sucre imbibé, histoire d’apprécier juste le parfum.

-         Alors comme ça, non seulement tu pars, mais tu t’en vas au loin, au soleil, dit Camille à son jeune beau-frère.

-         Ah, ne m’en parlez pas ! s’exclama Elisa sortie de sa rêverie.

-         Mais maman, ce n’est guère plus loin que Brest, Lille ou Marseille. De toute façon, je ne risquais pas de faire mon temps à Belfort.

-         Ça, tu l’as dit ! On n’a jamais eu de piston nous. Mais de là, à se retrouver de l’autre côté de la mer ! On n’est pas près de te revoir !

 

A cette époque, la France possédait encore ce qu’on appelait un empire colonial : des territoires conquis il y a longtemps en Afrique, en Asie et qui étaient alors des morceaux de France occupés et administrés par les Français. Bien sûr, l’armée y était présente.

 

Jules avait reçu sa feuille de route pour le 1er régiment de tirailleurs marocains, unité basée à Meknès, au Maroc. Condamné à l’exil et à l’exotisme.

Il se souvenait vaguement des  gravures de son livre de géographie lorsqu’il était écolier. Elles montraient les différents types d’habitants peuplant ces lointaines contrées ainsi que des paysages faits d’étendues sablonneuses plantées de palmiers.

-         C’est quand même trop loin, dit Hélène, tu vas drôlement nous manquer.

-         J’aurai des permissions et j’écrirai, répondit son frère sans grande conviction.

 

 

 

Jules fut le premier à quitter la table. Il courut jusque sur la place où la fête foraine battait son plein. Il y avait foule. Les différentes musiques de chacun des manèges se mêlaient en un étonnant brouhaha.

A la tombola, l’animateur, un forain aux épaules larges et au visage écarlate, s’époumonait en gesticulant devant une roue multicolore qu’il mettait en mouvement d’un geste vigoureux. Le public se pressait, chacun espérant repartir avec une volaille ou une bouteille de mousseux.

Juste à côté résonnaient les claquements secs du stand de tir. Les amateurs, là aussi, étaient nombreux, des hommes surtout, vantards, toujours prêts à vouloir prouver leur adresse au maniement des armes.

Plus loin, des adultes – hommes et femmes mêlés – montés sur des chevaux de bois éclatants de couleurs vives et de dorures, criaient de joie, tels des gosses impatients et enfin récompensés.

Sur le manège des vélos, des enfants s’éreintaient, pliés sur les machines - de véritables bicyclettes mais fixes – tirant la langue, s’imaginant en tête d’une glorieuse échappée du déjà très populaire Tour de France qu’on suivait alors, l’oreille collée à un volumineux poste de radio.

Les cris les plus forts provenaient du manège de cri-cri. Les gens faisaient la queue pour y accéder tant cette attraction avait du succès. Les amateurs prenaient enfin place dans des nacelles suspendues à des chaînes. L’ensemble tournait de plus en plus vite, prenait de la vitesse jusqu’à ce que les sièges et leurs occupants se retrouvent presque à l’horizontale. Voilà pourquoi, là, ce n’étaient qu’exclamations de joie et de peur confondues.

 

Jules retrouva Marie à l’entrée du cinéma « Chez Rémond », vaste baraque de toile installée devant l’école des filles. C’était prévu. Elle l’attendait.

Son joli sourire contrastait avec la mine renfrognée de son bon ami.

-         T’en fais une de tête !

-         On a reparlé du service militaire.

-         Arrête ça ! Chaque chose en son temps. Viens, dit-elle, en l’entraînant à l’intérieur.

 

Ils s’installèrent sur un banc, au fond, là où plusieurs autres couples avaient déjà pris place. Ce n’était pas confortable, mais ce n’était pas une vraie salle de cinéma.

La séance commença bientôt, rythmée par le bruit mécanique de l’imposant projecteur installé au milieu des spectateurs.

Serrés l’un contre l’autre, le bras gauche de Jules autour des épaules de sa préférée – un peu plus tard, il sera complètement ankylosé et changera de position -, les tourtereaux ne virent rien de la première partie. Les autres couples non plus d’ailleurs !

 

C’étaient les actualités, les informations de l’époque. Les images en noir et blanc défilaient sur l’écran. Les amoureux ne surent rien de l’évolution de la guerre civile en Espagne, de la fréquentation très moyenne de l’exposition universelle à Paris, ni des problèmes de Léon Blum, le chef du gouvernement. Le reportage sur un rassemblement nazi, quelque part en Allemagne, n’attira pas plus leur attention.

Ce sont les rires du public qui, tout à coup, leur firent lever la tête. Le film rendait maintenant compte de la grève des employés de restaurants parisiens. On voyait des grévistes aspergeant de bleu de méthylène des dîneurs attablés à des terrasses de brasseries. C’était cocasse. On aurait dit une mise en scène comique et il n’est pas sûr que les spectateurs, pliés sur leur siège, gorges déployées et se tapant sur les cuisses, comprirent le fond du problème évoqué par ces images.

 

Après l’entracte commença la projection du « grand film » : « Charlot soldat ».

-         Ah, non ! Encore des soldats !, s’exclama Jules.

-         Mais c’est un Charlot, on va rire !

 

En effet, les rires ne cessèrent pas de toute la durée de ce premier long métrage de Charlie Chaplin.

Chaque scène imaginée par ce réalisateur très connu à cette époque, soigneusement montée, était un chef-d’œuvre d’imagination. Ce n’était qu’une succession de gags plus désopilants les uns que les autres. De surcroît les militaires et la guerre y étaient tournés en dérision.

Comme toute l’assistance, Jules et Marie étaient morts de rire. Les larmes leur coulaient.

De la première scène montrant Charlot en bute aux difficultés de la marche au pas, à celle où il déambule dans les lignes ennemies, déguisé en arbre, en passant par le moment où un fromage puant est envoyé dans la tranchée adverse telle une grenade offensive, tout provoquait l’hilarité de la salle.

La scène finale montrant Charlot ramenant dans ses lignes l’empereur Guillaume prisonnier, provoqua l’enthousiasme général et l’on passa subitement de la joie la plus simple à un patriotisme échevelé.

Il faut dire qu’on était très sensible au contexte de l’histoire, celui de la guerre de 14-18, et très heureux de tous les déboires endurés par les Allemands du fait des choix, volontaires ou non, du soldat Charlot.

On criait, on applaudissait. Tout juste si, à la fin, l’assistance n’entonna pas la Marseillaise.

 

 

 

 

Il avait fait très chaud. Un ciel bleu, tellement bleu, si pur. Azur. Pas un nuage. Et, pour une fois, il n’y eut pas d’orage.

Ce beau temps avait largement contribué au succès de la fête foraine. Les réjouissances allaient continuer le soir et se poursuivre une partie de la nuit. Un dernier rendez-vous important attendait la foule joyeuse : le bal.

 

Jules et Marie étaient repassés rapidement à la maison. Ils mangèrent un morceau sur un coin de la table de cuisine, rirent, burent et, main dans la main s’élancèrent de nouveau au-dehors.

Mémère Louise eut juste le temps d’agripper son petit-fils par la manche et de lui glisser un billet de banque – oh, une petite coupure ! – dans la main. Elle l’avait préparé juste pour ce moment-là.

-         Tiens, gamin, va faire la fête. Profitez !

Le garçon, sans plus de façon, l’embrassa bruyamment.

-         Merci, Mémère, compte sur nous !

 

On entendait le bruit des flonflons bien avant d’arriver sur la place. Les grandes balançoires en forme de barques, montaient si haut qu’on les apercevait de loin. Les gens, debout, s’y cramponnaient comme ils pouvaient. Les femmes prises d’une drôle de frayeur qui, en même temps, les faisait rire, criaient.

 

Le couple alla tout droit vers le bal Cuny, un bal mobile assez vaste pour masquer une grande partie de la mairie.

Il était fait de toiles pour le toit et de plaques de bois pour les côtés. Celles-ci ne montaient pas très haut de sorte que, sans y pénétrer, on pouvait facilement voir ce qui se passait à l’intérieur. Seuls les enfants et les personnes de petite taille, devaient se mettre sur la pointe des pieds ou grimper sur quelque chose, pour guetter les danseurs. Il arrivait que le propriétaire rabatte les bâches conçues pour cela, afin de fermer complètement la structure. Mais, ce soir-là, tout était ouvert et les curieux, dehors, accoudés aux montants, ne perdaient pas une miette du spectacle de ceux qui s’amusaient.

Dedans, l’espace était comme cloisonné. Au fond, sur une estrade se donnaient les musiciens : un cornet à piston, une basse et un accordéon. C’était largement suffisant et bigrement efficace. Sur un côté, des tables et des bancs où les danseurs assoiffés buvaient de la bière ou de la limonade. D’autres qui ne bougeraient pas de là, à défaut de lever la jambe, levaient le coude en bons spécialistes. Des bancs encore étaient disposés tout autour de la piste de danse.

 

 

Les couples évoluaient sur toute la surface qui leur était dévolue et, le temps d’une danse, en virevoltant ou en se trémoussant, ils la parcouraient entièrement plusieurs fois.

Ils étaient tous différents. Pourtant censés faire la même chose, leur manière de danser changeait de l’un à l’autre. Cela allait des débutants gauches et maladroits, capables de se marcher sur les pieds, aux danseurs impressionnants d’aisance qui attiraient les regards admiratifs et envieux. On aurait dit, tout particulièrement pour la valse, qu’ils volaient sur le sol, un parquet grossier recouvert de paillettes de savon afin de le rendre plus glissant.

 

Dès leur arrivée, Jules et Marie se mêlèrent à la foule des danseurs. L’animation était à son comble. Les couples se frôlaient, se touchaient en s’ignorant. On ne souriait qu’aux amis, aux connaissances. Et encore ! Pour peu qu’on étreigne sa femme, sa fiancée ou une récente conquête, on était seuls au monde.

Il y avait des couples sérieux, aux visages fermés, la main de l’homme délicatement posée sur le dos de sa cavalière, pas trop bas, à distance respectueuse l’un de l’autre, silencieux.

D’autres, au contraire fortement serrés, s’exprimaient avec bonheur grâce aux multiples variations que permettaient les nombreuses danses de l’époque, polka, java, mazurka, fox-trot sans oublier la valse, la reine des danses. Ils riaient, parlaient, la bouche du cavalier si près de l’oreille de la femme.

 

Lorsque la musique cessait, les couples s’arrêtaient et, beaucoup attendaient qu’elle reprenne pour s’élancer de nouveau. Quelques filles, rouges et essoufflées, se laissaient tomber sur les bancs.

Là, étaient assis ceux en attente d’un partenaire ainsi que les mères venues accompagner leur fille. Car il n’était pas question de les laisser sortir seules. En vérité, ces femmes étaient bien contentes du prétexte et, elles aussi, venaient au bal avec joie, pour danser.

Car on aimait danser. A tel point que, lorsque les femmes ne trouvaient pas de cavalier, sans plus attendre, elles dansaient entre elles, qui avec sa mère, qui avec une sœur ou une amie, l’essentiel étant de danser.

 

A cette époque, on adorait autant chanter que danser. D’ailleurs, ce soir-là, à plusieurs reprises, l’assistance entonna en chœur dès les premières mesures, tant elles étaient populaires, des chansons vite reconnues : « Elle avait de tous petits petons, Valentine … », « Je l’appelle ma p’tite bourgeoise, ma tonkiki, ma tonkiki, ma Tonkinoise… », « Riquita, jolie fleur de Java… », « Dans la vie faut pas s’en faire, moi je n’m’en fais pas, les petites misères seront passagères … ».

A la fin, à chaque fois, c’était un tonnerre d’applaudissements. Les gens étaient heureux. Une joie toute simple. Les difficultés du moment, les soucis, les tracas envolés, oubliés. Délicieuse thérapie !

 

Jules et Marie étaient pris dans l’euphorie générale. Ils flottaient. En sueur, la chemise ouverte, les cheveux collés sous la casquette, les yeux brillants, Jules qui n’avait pas lâché sa Marie de toute la soirée, finit pas accepter de rentrer. Il était grand temps.

Elle aussi était comme saoûle, pas d’alcool – certes non – mais de danse, de bruit, de musique, de joie.

En remontant la rue principale, elle fredonnait le dernier succès à la mode entendu quelques minutes auparavant. Une chanson d’amour. « J’attendrai, le jour et la nuit, j’attendrai toujours ton retour… »

 

-         Tu m’attendras ! Hein ? lui demanda soudain, Jules comme dégrisé.

-         A ton avis ? le taquina-t-elle.

Elle n’eut pas le temps de mieux lui répondre, lui indiquant subitement le ciel parsemé d’une multitude de points lumineux, elle s’écria :

-         Oh! Tu as vu ? Une étoile filante ! Fais vite un vœu !

 

Lire la suite :

Cher Petit - 4 - Pèlerinage à Ronchamp

 

 

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