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Le 2 septembre 1938

 

« La domination française sera un bienfait pour les indigènes. Leurs croyances et leurs biens seront respectés. La “paix française„ et un système d’impôts mettront fin aux luttes intestines, aux pillages, au fléau de l’anarchie.

L’Europe et ses commerçants bénéficieront de précieux avantages : la construction de routes nouvelles, de voies ferrées et l’organisation d’une bonne police, assureront la sécurité des voyageurs et l’exploitation des richesses agricoles et minières. »

 

Lecture sur le Maroc

 

Cours de géographie méthodique

 

La France et ses colonies

 

Belin - 1922

 

Emeute dans la médina

 

Lancés depuis les toits et les terrasses, les projectiles pleuvaient sur les soldats, des cailloux de toutes tailles et même des billes en métal lancées à l’aide de frondes. De véritables armes !

 

Les tirailleurs se protégeaient du mieux qu’ils pouvaient à l’aide de leurs bras levés, serrant très fort des deux mains le fusil qu’ils brandissaient de façon à préserver leur tête.

 

Ils étaient réellement vulnérables, pris au piège du dédale des ruelles étroites, couvertes et bordées de boutiques, des escaliers aux marches inégales et traîtresses de la médina (1).

 

 

 

Passée la blanche enceinte séculaire qui séparait la vieille ville du quartier européen, Jules avait senti que l’affaire serait difficile. C’était la première fois qu’il participait à ce qu’il faut bien appeler une opération de police et il était plein d’appréhension.

 

De l’autre côté de la muraille crénelée, l’odeur des souks – une forte odeur d’huile et d’épices – les avait assaillis.

 

 

Les marchands qui s’étaient laissés surprendre rassemblaient leur marchandise avec des gestes désordonnés sachant très bien qu’ils ne parviendraient plus à la mettre à l’abri.

 

Plusieurs étalages avaient déjà été bousculés. Des fruits et des légumes de toutes sortes – oranges, pastèques entières ou en quartiers, melons de différents coloris, dattes en branches, figues, tomates, olives luisantes, épices de toutes couleurs – pourtant soigneusement disposés - avaient été renversés, écrasés par une foule refluant dans les coins les plus intimes de la vénérable cité.

 

 

 

Un étal, pliant sous le poids de carcasses de moutons dépecés s’était effondré devant Jules et ses camarades provoquant l’affolement des mouches qu’elles attiraient jusqu’alors. Le jeune caporal manqua de s’étaler sur le tas de viande, un soldat le retint de justesse par le bras.

 

Etrangement, quelques boutiquiers avaient tiré leur rideau de fer bien avant que la folie n’envahisse l’ancienne ville arabe. La foule animée, bruyante et bon enfant qui, habituellement en faisait tout le charme, avait laissé la place à une troupe vociférante et agressive.

 

 

 

(1) La ville ancienne, le quartier historique de la cité dans les pays d’Afrique du Nord.

 

-         Mais qu’est-ce qu’ils veulent ? Que crient-ils tous ? demanda Jules au tirailleur venant de lui éviter la chute et qui le suivait de près depuis leur entrée dans la médina.

-         De mauvaises paroles pour la France, chef !

 

Driss Ouakaf était un jeune soldat marocain – à peu près de l’âge de Jules -, un soldat indigène comme on disait alors. Ils n’étaient pas liés d’amitié, l’un étant le supérieur de l’autre dans la hiérarchie militaire, européen de surcroît. Mais il y avait de l’estime entre les deux garçons, de l’estime mêlée de respect. C’était déjà beaucoup.

 

Ils auraient pu être des amis dans d’autres circonstances ou à une autre époque.

 

 

 

 

L’affaire prenait une vilaine tournure. Un militaire reçut un caillou en pleine tête. Il s’écroula comme une masse, son képi projeté à plusieurs mètres. Très vite, le visage du blessé se couvrit du sang qui s’écoulait abondamment depuis le sommet du crâne.

 

Deux tirailleurs se précipitèrent vers le sous-officier. Il se relevait déjà en essuyant du dos de la main l’épais liquide rouge qui l’aveuglait.

-         Ah, les salopards ! cria-t-il. Ne les laissez pas s’tailler ! Attrapez-les ! Chopez surtout ceux qui nous canardent !

Il était comme stimulé par la douleur.

 

Entre-temps d’autres soldats étaient tombés, blessés sévèrement, eux aussi, par des pierres aux arêtes tranchantes. Maintenant, la manifestation organisée par les nationalistes (2) dégénérait. Les tirailleurs, par petits groupes, pourchassaient les manifestants dispersés dans le véritable labyrinthe qu’était le cœur de l’antique cité. Dressée vers le ciel pur, l’élégante mosquée de l’Ecurie dominait le cadre de l’échauffourée.

 

La chasse à l’homme manqua de tourner au drame lorsque, brusquement, une détonation retentit. Un sergent marocain s’effondra en hurlant, l’épaule fracassée. Des ordres en français et en arabe fusèrent de tous côtés. Il semblait que les cris se répondaient d’une ruelle à l’autre entre des interlocuteurs qui ne se voyaient pas.

 

La chute du sous-officier indigène fut le signal de la fusillade. Les soldats se sentant en réel danger firent usage de leurs armes, tirèrent en l’air dans toutes les directions. En avaient-ils reçu l’ordre ? Probablement. Ce qui est sûr, c’est que plusieurs d’entre eux avaient été gravement touchés par certains de ces projectiles lancés avec force. Des képis avaient volé et les turbans qui coiffaient les hommes de troupe n’offraient aucune protection.

 

(2) Un comité d’action marocaine avait été créé en 1930.

On en était arrivé à un point tel, que les soldats sauvagement agressés, réagirent avec une violence au moins égale.

 

Ils ne ménagèrent pas les hommes qu’ils capturèrent. Malmenés, les prisonniers furent poussés du bout des crosses de fusils jusque vers la sortie de ce piège qu’était devenue la médina pour les soldats de l’armée française.

 

 

 

Jules était en nage, les cheveux collés sous la coiffure. Il sentait la sueur ruisseler sous les aisselles et couler le long du dos, la chemise collée sur la peau. Il était dans le même état que lorsqu’il rentrait d’une manœuvre dans le bled, sortie au cours de laquelle les travaux de terrassement avaient succédé aux marches et autres maniements d’armes sous un soleil sans pitié, la violence en moins.

 

 

 

 

Partir pour l’armée avait été un grand bouleversement pour Jules, plus que pour beaucoup d’autres conscrits puisque cela l’avait transporté carrément sur un autre continent.

 

 

 

Avant cela, ses plus grandes sorties l’avaient conduit jusqu’à Vesoul à l’occasion de la Sainte-Catherine et à Belfort où il avait découvert le fameux lion de Bartholdi. Il n’était alors qu’un enfant. C’est le petit chemin de fer vicinal – le tacot – qui permettait ces voyages de découvertes.

 

Plus tard, il avait eu l’occasion de se rendre à la limite des Vosges, au Col des Croix et d’y contempler le petit village de Château-Lambert depuis la Vierge des Neiges. Expédition suprême, il était même monté au sommet du Ballon d’Alsace où la statue équestre de Jeanne d’Arc accueillait déjà des promeneurs beaucoup moins nombreux qu’aujourd’hui. En somme, Jules connaissait assez bien son pays, une belle région.

 

En plus de cela, il avait déjà circulé à plusieurs reprises en train, de longs voyages qui le conduisirent, tout enfant, avec Elisa et Hélène son aînée de quatre ans, sur la tombe du père, inhumé dans un cimetière militaire à Souain dans la Marne. Ces pèlerinages eurent lieu dans les années vingt sur les lieux mêmes du carnage de 14-18. Le jeune homme en gardait le souvenir d’innombrables croix de bois et d’une région triste, grise et lugubre au paysage alors encore bouleversé par cette guerre.

 

Jules n’avait bien sûr jamais vu la mer. Aussi, lorsqu’il arriva à Marseille, ce fut un choc, mais aussi une joie pure de gosse enchanté. La première vision de cette immense masse liquide aux multiples nuances de verts et de bleus au fur et à mesure que l’œil file vers l’horizon, le laissa sans voix. Que dire d’ailleurs ? La beauté demande-t-elle autre chose que le regard ?

 

 

 

Et il y eut tout le reste : le port avec ses grues alignées comme à la parade, les bateaux de toutes tailles et le va-et-vient sur les passerelles les reliant aux quais, les cris des dockers, des hommes d’origines diverses…

 

Tout lui était tombé dessus en même temps.

 

Cela avait commencé dès le train. A partir de Lyon, la métamorphose du paysage avait attiré son attention. Il avait admiré la largeur tranquille du Rhône puis, plus au sud, remarqué la blancheur de la roche et l’aridité du relief méditerranéen.

Jules était curieux et chaque chose nouvelle le renvoyait à des leçons apprises à l’école.

 

Mais la découverte du sud de la France ne fut rien en comparaison avec la plongée brutale dans l’Afrique du Nord. C’est en train encore, qu’il rejoignit Meknès, traversant l’Algérie puis une partie du Maroc. Le soleil, la chaleur et encore du soleil, et cette lumière exceptionnelle, inconnue …

 

Le paysage depuis le wagon n’était pas sans rappeler celui de la Provence : le maquis, des monts aux flancs meublés de rochers et recouverts de cailloux avec au loin, enveloppée d’un voile transparent, la silhouette de montagnes beaucoup plus imposantes.

 

 

 

Ah, que les verts massifs du Chérimont et du Plainet qui – au sud et au nord – encadrent Champagney, étaient loin ! Une pointe de nostalgie lui pénétrait le cœur à la pensée de ces vastes forêts aux sombres épicéas, aux charmes immenses avec des troncs droits comme des i. Et leurs feuilles d’un vert tendre, et cette explosion de couleurs en automne, et la fraîcheur sous ces frondaisons, et le sentiment de sécurité à l’abri de ces branches protectrices pour qui connaissait les sentes et les chemins…

 

Cette bouffée mélancolique était vite refoulée tant l’excitation de Jules était grande face à ce continent qui s’offrait à lui.

 

Bien sûr, la vie militaire – qui ne fut jamais agréable pour les conscrits – imposa sa discipline et ses contraintes. Il fallut apprendre à marcher au pas, à manier les armes, à les démonter et à les nettoyer. Il fallut apprendre à obéir, donc à ne pas trop réfléchir. Jules avait bon caractère, il entra dans ce moule. Il y eut des marches de jour, les hommes harnachés comme les fantassins de l’autre guerre, ployant sous le barda, suant sous un soleil alors maudit. Il y eut des marches de nuit, des nuits paradoxalement froides où l’on perdait tous ses repères, alors que, justement, il ne fallait pas se perdre ! Il y eut des prises d’armes et des défilés pour lesquels, à force d’entraînements et de répétitions, tout semblait réglé au millimètre, les pas, le rythme, le balancement en cadence des bras, les doigts serrés et tendus, le pouce replié et collé contre l’index. Une géométrie mouvante parfaite derrière la nouba (3), saluée par les magnifiques palmiers eux-mêmes parfaitement alignés de chaque côté des plus belles artères de Meknès.

 

 

(3) La musique du régiment.

 

Les défilés des soldats du 1er RTM étaient un spectacle unanimement apprécié parce que c’était justement un spectacle, sonore et coloré. Européens et Marocains se pressaient sur les trottoirs, les gamins arabes courant tout le long de la troupe en mouvement.

 

 

 

Dans sa vie nouvelle, ce que Jules appréciait le plus, c’étaient les exercices sur le terrain – comme disent les militaires –, dans le bled. Toujours des occasions de rencontrer ce pays et ses habitants.

 

Par exemple, il découvrit que la végétation y était beaucoup plus diverse qu’il ne l’avait pensé. Driss l’aidait dans cet apprentissage et Jules notait sur un calepin les noms des essences rencontrées : pin d’Alep, dragonnier, palmier dattier, palmier de Saint-Pierre, cèdre, genévrier nain…

 

Il aimait ces journées de bivouacs faites de belles suées sous le soleil même si, parfois les hommes du régiment se métamorphosaient en cantonniers lorsqu’il fallait créer de nouvelles pistes. De jeunes arabes montés sur des bourricots sans expression, s’approchaient des soldats en maillots de corps, suants et bronzés, le corps recouvert de poussière et de sable, pour leur vendre de petites bouteilles de limonade avec des beignets en piaillant :

-         Gazouze, gazouze ! Scrounes, scrounes !

 

La boisson était chaude mais les gâteaux savoureux et les gosses hilares. C’était une belle occasion de faire une pause, couchés sous les oliviers.

 

Car des moments de liberté ponctuaient le quotidien aux ordres, partagé entre la caserne et le grand air. Comme ces courses à cheval au cours desquelles de rafraîchissants arrêts s’imposaient dans l’un des nombreux oueds, signes d’une région fertile. Les bêtes buvaient pendant que les hommes chahutaient dans l’eau. Pour dire la vérité, seuls les officiers montaient des chevaux, les tirailleurs chevauchant des mules ou des onagres, ongulés jusque là inconnus de Jules.

 

Des matchs de football mêlaient les jeunes appelés de métropole aux engagés marocains. C’étaient de véritables moments de détente qui participaient différemment à l’unité du groupe. Les proches de Jules se prénommaient Paul, Jacques, André, Maurice mais aussi Moktar, Mourad, Hassan et Abdelkarim. Tous, pour des raisons différentes, étaient embarqués dans une aventure qui se transformera en une odyssée dramatique dont très peu réchapperont. Même le drapeau du régiment disparaîtra à tout jamais dans la tourmente (4).

 

 

 

 

(4) Le 1er juin 1940, après la bataille de France, les survivants du 1er RTM embarquent pour l’Angleterre à bord de plusieurs bateaux. Le Brighton Queen est coulé par les avions allemands engloutissant ses occupants et le drapeau du régiment. Seuls 150 hommes et huit officiers arriveront en Angleterre.

 

Jules avait profité de ses premiers quartiers libres pour découvrir et apprécier la médina fraîche et obscure, ses parfums, ses habitants, la gouaille des marchands au fond de leurs échoppes, les bateleurs, charmeurs de serpents, conteurs et autres danseurs.

 

Par bribes, Driss lui raconta l’histoire de son pays et celle du palais Dar el Kebira, perle de la médina. Très sensible à la beauté et à la richesse de ce monument, Jules trouvait que l’histoire du Maroc était plus compliquée que celle de son propre pays. Sûrement parce qu’il connaissait bien l’histoire de France.

 

 

 

Les soldats regagnèrent leurs quartiers encore fébriles tant la violence de l’affrontement les avait surpris. Le bilan était lourd. Plusieurs avaient été directement conduits à l’hôpital, le plus gravement atteint étant le sergent blessé par balle. En tout, sept militaires avaient été sérieusement touchés par des pierres, des hommes de troupe et des sous-officiers, des Français comme des tirailleurs indigènes, sans distinction.

 

Les militants marocains n’avaient évidemment aucune raison de ménager leurs frères engagés dans l’armée française.

 

 

 

Chacun avait réintégré sa chambrée, vaste salle abritant une quarantaine de lits. Ces locaux sans intimité se trouvaient répartis dans des bâtiments bas, blancs, tout en longueur.

 

Il fallait maintenant nettoyer et remettre en état armes et équipements.

 

 

 

Driss était un grand garçon mince mais tout en muscles. Le nez aquilin, les pommettes saillantes, les yeux noirs et brillants, il était très foncé de peau. Jules l’avait remarqué tout de suite.

 

 

Le jeune soldat était absorbé par la remise en état de ses cuirs : ceinturon, cartouchières et courroies, sans oublier les brodequins. Il opérait avec méthode ayant disposé devant lui, en rang d’oignons des brosses de différentes tailles, une boîte de cirage fauve et plusieurs chiffons.

 

A cette époque, les matières utilisées étaient le bois, le métal, le tissu, le cuir. Pour faire durer les choses – qu’on soit militaire ou non – il fallait en prendre soin, donc les entretenir avec régularité.

 

 

 

Jules s’approcha de Driss avec l’intention de le faire parler des évènements survenus le matin dans la médina. Sous des abords faits de discrétion et de timidité, l’homme cachait des connaissances et un bon sens dont Jules savait tirer profit. Le soldat se laissait faire et répondait, presque toujours, aux questions du jeune sous-officier. Mais aujourd’hui Jules voulait aussi connaître le sentiment de son subordonné.

-         Driss, qu’est-ce qu’on a pris ! On ne mérite pas ça quand même !

-         C’est la politique, chef.

-         Tu parles d’une politique. Ils nous ont tiré dessus, c’est très grave.

-         Ils le savent bien.

-         Quoi ?

-         Que c’est grave.

-         Et qu’est-ce qui est grave pour eux ?

-         Ce qu’ils veulent.

-         Mais que veulent-ils ? Accouche à la fin, s’impatienta Jules.

-         Que les Français partent, chef !

-         Rien que ça ! Mais les Français ne sont pas les ennemis des Marocains. Ils ont même beaucoup fait pour ton pays.

-         Ah, tu vois chef !

-         Qu’est-ce que je vois ?

-         Tu as dit « pour ton pays ».

-         Oui, et alors ?

-         Alors, vous n’êtes pas chez vous. Tu l’as dit.

 

Jules se tut, songeur. Puis il reprit :

-         Mais toi Driss ?

-         Oui, chef.

Le tirailleur n’avait pas cessé d’astiquer ses pièces de cuir. Celles avec lesquelles il en avait terminé brillaient comme si elles avaient été neuves.

-         Toi, que penses-tu de tout ça ?

-         Je ne pense pas chef.

 

La réponse de Driss ressemblait à un point final. Sachant le sujet délicat, Jules fit à nouveau silence pendant quelques secondes. Il tenta pourtant de prolonger l’échange.

 

 

-         Enfin, le Maroc n’est pas gouverné par la France que je sache. Il y a un sultan que nous respectons et qui gère les affaires du pays. Par exemple, cela n’a rien à voir avec la situation de l’Algérie. Le Maroc n’est pas une colonie.

 

A ce mot, Driss, leva la tête et dit doucement :

-         Tu as raison chef. Vous dites même « protectorat ».

Il dit ce mot en détachant bien chaque syllabe.

-         C’est ça même, exactement, s’exclama Jules ravi, presque victorieux. Protectorat, un peu comme protégé, expliqua-t-il. C’est clair, non ?

-         Très clair. Protéger les intérêts de la France, rectifia malicieusement le subordonné qui, maintenant brossait en cadence l’un des godillots.

 

Jules, à nouveau réduit au silence par la justesse des propos de Driss ne savait plus quoi dire.

Driss posa la chaussure qui, désormais, reluisait. Il entreprit la deuxième, toujours aussi méticuleusement. Jules osa encore :

-         Driss, pourquoi t’es-tu engagé dans l’armée française ?

 

Le Marocain interrompit son travail et regarda son interlocuteur. Après un temps de réflexion, il expliqua :

-         Mon village, là-bas dans le Rif (5), oublié de Dieu qu’il est. Rien que du sable et des cailloux chauffés par le soleil, un bled maudit par la sécheresse ! On achète même la farine à crédit ! Avec ma solde, on peut rembourser les dettes.

-         Ce n’est que pour cela ?

-         Oh, non chef ! Mon père m’a aussi dit : « Si un jour tu fais la guerre pour les Français et que tu reviens décoré, tu seras quelqu’un ! ».

-         Tu plaisantes ?

-         Non, chef. Et veux-tu encore savoir ce que m’a dit Myriam, ma grand-mère ?

-         Je t’écoute.

-         Ma grand-mère m’a dit, elle criait presque : « Ne te lie ni aux Français, ni aux Espagnols. Ce sont nos ennemis de toujours. Ils nous ont déjà pris nos terres, il y a cent ans de cela, puis nos enfants et nos maris pour faire leur grande guerre comme ils disent. Ton grand-père les a combattus dans les montagnes jusqu’à la mort ! ».

Et Driss saisit son deuxième brodequin, le travail n’était pas terminé.

 

Jules, perplexe, réalisa que les choses étaient beaucoup plus compliquées qu’il ne le pensait jusqu’à ce jour.

 

 

 

 

 

 

(5) Région montagneuse au nord du Maroc. En 1925-1926, la guerre du Rif contre les Français fut terrible.

 

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Cher Petit - 6 - Escale à Marseille

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