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Le 8 mars 1940


La grande impiété de la guerre, c’est que les pères alors mettent les fils au tombeau. »

Hérodote

 

 

Pèlerinage

 

L’hiver fut horriblement froid. Au mois de janvier, le thermomètre était souvent descendu jusqu’à moins vingt degrés, moins trente même, au cœur des nuits les plus glaciales.

Les couches de neige s’étaient accumulées jusqu’à ce que le manteau blanc atteigne une quantité digne d’une région de haute montagne. Le vin gelait dans les tonneaux et les bidons. Il coulait en un liquide épais comme de la confiture. Pour pouvoir manger le pain, on devait le couper à la hache ou le scier en tranches, avant de le griller.

De nombreux soldats avaient amélioré leur habillement avec des effets envoyés par les familles ou les comités créés pour leur venir en aide : cache-nez, cagoules, chandails.

Afin de compenser tous les désagréments causés par cette étrange guerre faite, pour l’essentiel, d’attente et d’interrogations, les premières permissions furent enfin accordées.

 

Jules retrouva son village natal. Le train composé d’antiques wagons remplis de soldats libérés pour quelques jours, prit tout son temps. Ce voyage fut long et pénible.

Champagney était engourdi par la mauvaise saison. C’était bien ainsi, il n’y aurait pas de travaux auxquels Jules serait associé, si ce n’est quelques paniers de bois à rentrer. Ainsi, il put consacrer le plus clair de son temps aux gens.

Les retrouvailles engendrèrent une joie intense. Le garçon embrassa beaucoup de monde et il le fut tout autant. Il fit le tour de toute la famille, remercia pour les colis reçus et raconta un peu sa vie. Il visita les deux maisons familiales situées dans le même quartier – la Bouverie -, celle de son autre grand-mère, Mémère Démésy, et la ferme des Jacquot. A chaque fois, il rencontra des oncles et des tantes. A tous, il raconta les mêmes choses et montra ses galons, morceaux de tissu qui lui donnaient responsabilités et soucis. Mais n’est-ce pas la même chose ?

-         Caporal-chef ! s’exclama l’oncle Joseph, c’est plus que caporal alors ?

-         Si peu, confirma Jules.

 

S’il s’était laissé faire, il aurait presque eu du mal à s’isoler avec Marie. Mais qui compte le plus ? Une mère ou une fiancée ? Ce qui est sûr, c’est qu’en ces circonstances particulières, les deux femmes firent des concessions. Elles se partagèrent leur homme.

 

 

 

Au gré de ses sorties au village, Jules rencontra encore quelques copains, des amis d’enfance, employés aux houillères de Ronchamp. Ce qui leur avait permis d’échapper à la mobilisation. En réalité, ils étaient mobilisés sur leur lieu de travail - on disait « affectés spéciaux » - tant l’exploitation du charbon était vitale pour le pays en guerre. Jules ne les envia même pas. Malgré leur sourire, ils étaient fatigués et, la poussière de houille, dont on n’arrivait jamais à se débarrasser complètement, contribuait à ces mines défaites.

 

 

Le jour arriva où il fallut repartir. Ce fut un moment terrible, beaucoup plus éprouvant que son départ pour le service militaire, deux ans plus tôt. Les paroles rassurantes du soldat étaient convenues. Comment pouvait-il affirmer que tout se passerait bien ? Mais pouvait-il dire autre chose ? Triste comédie. Jules était d’autant plus mauvais dans ce rôle qu’il savait trop bien que sa mère revivait une scène vieille d’un quart de siècle, un moment qu’elle n’avait jamais oublié. Il eut beau expliquer que cette guerre n’avait rien à voir avec l’autre, que ces mois d’attente étaient étranges mais, finalement, de bon augure, qu’il ne tarderait pas à obtenir une nouvelle permission, que les « gros » trouveraient même une solution avant, Lisa s’accrochait trop longuement à lui.

 

Le fils eut alors l’étrange idée, stupide idée, d’annoncer que, puisque son régiment était au repos en Champagne, il en profiterait pour aller sur la tombe de son père. La soudaine évocation du cher disparu qui, jusqu’à cet instant était dans toutes les têtes, ajouta à la détresse de la veuve. Jules s’en voulut, mais il était trop tard, par sa faute, ces adieux furent encore plus déchirants.

 

 

Le retour au camp militaire de Suippes où le 1er RTM stationnait depuis la fin du mois de janvier, fut sinistre. De son séjour à Champagney, il ne restait que cette dernière scène et l’image d’êtres résignés. Jules se rappelait les paroles rassurantes qu’il avait alors prononcées, en fait les arguments ressassés par l’ami Ernest des semaines durant, ceux-là mêmes qui le laissaient perplexe lorsqu’ils sortaient de la bouche de son compagnon. Jules s’en voulait. L’amertume l’avait envahi au plus profond, gâchant son quotidien.

 

 

Il s’était écoulé plus d’un mois depuis leur arrivée dans cette région. A la fin février, le redoux, en quelques jours, avait heureusement fait disparaître la neige et, du même coup l’hiver. Un beau temps ensoleillé avait réchauffé les corps et les cœurs.

Le régiment était donc au repos. En réalité, les soldats vivaient de nouveau l’existence du troufion en temps de paix : exercices, manœuvres et marches se succédaient ne leur laissant que peu de liberté. Aussi, dès qu’il le put, Jules mis à profit une journée de détente afin de tenir sa parole. Il savait que son père reposait là, si près, au cimetière de Souain, un village posé entre les deux grands camps de Suippes et de Mourmelon. D’ailleurs, que le jeune homme se retrouve à cet endroit précis, à un moment où la France était une nouvelle fois en guerre contre le même ennemi, était une chose bien étrange, une bizarrerie du destin.

 

Au cours de la Première Guerre mondiale, la Champagne fut le théâtre d’effroyables combats, à tel point que pendant les années qui suivirent cette tuerie, le sol de cette région se révéla irrécupérable tant la quantité d’obus avait empoisonné la terre. On avait d’abord redistribué le sol aux paysans, mais le nombre d’accidents fut si grand que, très vite, on déclara le secteur zone rouge et, en 1922, on en fit des terrains militaires.

 

Des vestiges de villages détruits par les bombardements en 1915, des ruines, des fondations de maisons, quelques pierres tombales, étaient dispersés en plein cœur du camp (1). A proximité se trouvaient également des monuments et des cimetières militaires. Tout rappelait la Grande Guerre, encore tellement présente dans l’esprit des Français et, cet environnement raviva, pour nombre de soldats, l’espoir d’une issue pacifique à la guerre en cours.

 

 

C’était un jour débordant d’une étrange douceur. Ernest, Simon et Driss voyant là une excellente occasion de sortir du camp où ils piétinaient, prisonniers de la chose militaire et curieux du monde extérieur, accompagnèrent leur chef.

Le petit groupe avala les sept kilomètres qui séparent Suippes de Souain d’un bon pas, habitués en bons fantassins qu’ils étaient, à marcher, par tous les temps, sur tous les terrains, le jour comme la nuit. Une fois, quelque part en Moselle, il leur était arrivé de rattraper, vers 2 ou 3 heures du matin, puis de dépasser un bataillon de réservistes. Ces soldats, dispersés tout le long du chemin, traînaient la patte. Les plus vaillants avaient bien essayé de se coller à eux. En vain. L’aisance des tirailleurs marocains était telle que pareille cadence n’était pas accessible au premier troupier venu.

 

 

Le grand ruban de la route barrait froidement la plaine immense et jaune. Les jeunes arbres droits qui la bordaient à intervalles réguliers, ne produisaient qu’une ombre imparfaite. Nos marcheurs qui avaient eu pendant longtemps son clocher d’ardoises en ligne de mire, arrivèrent directement au centre de la petite localité, blottie autour de son église. Elle semblait déserte, comme abandonnée. Le cimetière se trouvant à la sortie, les soldats la traversèrent dans le silence et prirent la direction de Sedan. La rapidité avec laquelle ils avaient parcouru ces quelques kilomètres, ce soleil déjà printanier, l’épaisse toile de leurs uniformes, tout cela les avait mis en nage.

Arrivés devant le portail principal de la nécropole, ils firent une pause. Jules dit doucement, comme pour lui-même :

-         Par l’entrée sur le côté, vers les sapins, je trouverai la tombe plus facilement.

-         Tu es déjà venu ? demanda Ernest.

-         Bien sûr, plus d’une fois, d’abord tout gamin avec ma mère.

Et tu te rappelles l’endroit ?

-         Nous sommes revenus plus tard, plusieurs fois.

-         Ces sapins sont jeunes, remarqua Simon.

 

(1) Ces bourgades s’appelaient Hurlus, Perthes-lès-Hurlus, Le Mesnil-lès-Hurlus.

 

-         La première fois, c’était en 1921 ou 1922, il n’y avait pas d’arbres, seulement quelques troncs aux branches cassées. La guerre était encore très présente, ici même et dans toute la région.

-         On s’en doute, dit Ernest, quand on pense qu’aujourd’hui encore on voit des lignes de tranchées creusées en 14-18 !

-         Dans les années vingt, reprit Jules, on retirait sans arrêt des munitions du sol, de la mitraille mais aussi des morts. Ça sentait la mort plusieurs années encore après la fin de la guerre.

 

Les amis pénétrèrent dans le cimetière, une immense pelouse sur laquelle se dressaient à perte de vue des croix de ciment gris disposées par deux, dos à dos. Cette image saisissante imposa un long silence. C’est Ernest qui le rompit :

-         C’est terrible, tous ces morts.

-         Et ce n’est rien, des cimetières comme celui-ci, il y en a plein, précisa Jules, et pas que des Français ! A Saint-Hilaire-le-Grand, le patelin où mon père a été tué, il y a un cimetière russe, ici à Souain, tu peux même visiter un cimetière allemand. Il y a aussi les fosses communes et les cryptes comme celle du monument de la ferme de Navarin qui se trouve à peine plus loin, après ce cimetière-ci. Là-bas, sont rassemblés les restes de 10 000 soldats non identifiés.

-         Quelle connerie ! Tous massacrés au même endroit, tous enterrés là, et pour arriver à quoi ?

-         Tous ? Pas tous ! rectifia Simon, pas ces messieurs, pas les présidents, pas les généraux, pas les marchands de canons !

 

Ils marchèrent lentement. Leurs pas silencieux étaient absorbés par l’épais gazon taillé avec soin. Parfois, ils s’arrêtaient, se penchaient pour lire le nom inscrit sur la plaque de métal fixée contre la barre transversale de la croix.

-         Qu’est-ce qu’y a comme soldats inconnus, remarqua Ernest. Quelle tristesse !

Jules avait annoncé :

-         C’est la troisième de la huitième rangée, à gauche, tombe 2598.

 

Ainsi ils se retrouvèrent assez vite devant la tombe du père de Jules. Les garçons, d’un geste machinal, se découvrirent simultanément. Driss, resté en arrière, absorbé par l’étrangeté du lieu, s’attardait avec surprise et curiosité auprès de stèles musulmanes.

Les visiteurs lurent mentalement : « DEMESY JULES, SOLDAT 107ème BCP MORT POUR LA FRANCE 29.9.1915 » (2).

-         Mais tu portes le même prénom, remarqua Ernest.

-         Oui, bien sûr.

-         Une tradition dans ces cas-là, murmura Simon.

 

(2) BCP : Bataillon de chasseurs à pied

-         C’est bizarre, une tombe qui porte ton nom.

-         Il s’agit de mon père, glissa simplement Jules.

-         Quand même, c’est comme si tu voyais dans l’journal un avis de décès d’un type qui aurait le même prénom et le même nom que toi. J’aimerais pas ça !

 

Simon prit le bavard par le bras et ils s’éloignèrent, laissant Jules enfin seul. Ils parcoururent les allées à la géométrie impeccable. Driss, peu à peu, s’était éloigné et il était maintenant tout au fond de l’esplanade. il y avait des milliers de croix, toutes pareilles. Les alignements étaient parfois cassés par la stèle d’un combattant venu d’Afrique – par endroits celles-ci étaient plus nombreuses – ou par une étoile de David.

 

-         Les étoiles sont bien des tombes d’officiers, dit innocemment Ernest sur un ton hésitant entre la question et l’affirmation.

-         Ici, ce qui sort de terre, c’est affaire de religion, l’étoile pour le juif, la croix pour le chrétien et en plus, tu peux voir que les pères de nos tirailleurs indigènes étaient déjà là en 14 !

-         Et celui qui ne croit en rien, il a droit à quoi ?

-         Regarde autour de toi, tout le monde croit en quelque chose. Ici, tu n’as que des enfants de Dieu. Ça me fait penser au vieux curé Batista, sa phrase préférée était : « Qu’il existe ou qu’il n’existe pas, le plus important c’est Dieu. ». Et de voir toutes ces croix, ça lui donne un peu raison à mon vieux curé.

-         Mais, t’as pas répondu à ma question.

-         Toi, t’es baptisé, on ne te d’mandera pas ton avis.

-         Arrête, déconne pas !

-         Ah! mon pauvre vieux, si tu savais, j’ai jamais été aussi sérieux.

 

 

Les quatre soldats se retrouvèrent à l’entrée du cimetière. Avant de quitter les lieux, ils se retournèrent, regardèrent l’étrange site une dernière fois.

-         Y a pas à dire, c’est quand même nickel, admira Ernest.

-         C’est vrai, c’est bien entretenu, reconnut Simon. C’est bien la moindre des choses qu’on puisse faire pour tous ces pauvres gars qui dorment-là, si loin de chez eux.

-         Juste après la guerre, ces cimetières ne ressemblaient pas à ça, expliqua encore Jules. Les croix étaient en bois, les noms écrits directement dessus, les tombes étaient des monticules de terre et différentes les unes des autres parce que les familles les avaient personnalisées. Certaines avaient un entourage, on voyait beaucoup de couronnes mortuaires, des plaques, des cocardes tricolores…

-         Un vrai cimetière, quoi ! coupa Simon.

-         Maintenant, c’est tout le monde pareil ! L’armée a repris les choses en mains : plus de sentiments, finie la pagaille, silence dans les rangs, les morts au garde à vous ! bêla Ernest en franchissant le premier la grille.

 

Driss, jusque-là silencieux, comme sous le coup d’une émotion à partager, interrogea son jeune chef :

-         Mais comment peut-on tuer tant de soldats au même endroit ?

-         En 1915, se déroulèrent, ici même (3) deux batailles, en tout six mois de combats, une première qui dura jusqu’au mois de mars et l’autre qui commença le 25 septembre.

-         C’est à ce moment-là que ton père a été tué, dit Simon.

-         Oui, le 29 septembre, au début de la bataille.

Jules, tel un historien, continua :

-         1915 fut l’année de la mort en masse pour les Français. il y eut, en moyenne, 29 000 tués par mois !

-         T’es drôlement bien renseigné ! remarqua Ernest.

-   J’ai toujours cherché à en savoir plus sur la mort de mon père. C’est facile.

L’attention de ses amis étant comme un encouragement, Jules poursuivit :

-         Par exemple, la veille de l’attaque, Joffre affirmait dans une proclamation : « Votre assaut sera irrésistible… ». En réalité, ce fut un échec et l’état-major arrêta tout le 1er novembre. La plus large avancée a été de quatre kilomètres et la plus mince de 800 mètres.

-         Ah, les cons ! s’exclama une nouvelle fois Ernest.

-         Dieu sait, ce qui nous pend au bout du nez ! lâcha Simon.

-         Tu fais chier avec Dieu ! Et de toutes façons, c’est plus possible de revoir pareilles boucheries ! (4)

 

Les soldats étaient maintenant sortis du vaste champ de repos dont la visite les avait bouleversés plus qu’ils ne l’auraient cru. L’omniprésence de la guerre qui avait fauché la génération précédente et les détails apportés par Jules, leur imposaient une comparaison avec le conflit qu’ils vivaient alors eux-mêmes.

 

 

 

(3) A Souain, le 12 juin 1940, le sacrifice du 67e BCC (bataillon de chars de combat), envoyé en renfort de Tunisie, permit au 5e RICMS (régiment d’infanterie coloniale mixte sénégalais) de décrocher en limitant ses pertes.

 

(4) Le cimetière de Souain a recueilli les restes de 25 000 soldats français.

 

 

 

 

Silencieux et songeurs, ils prirent enfin le chemin du retour au camp. Il était temps. Chacun était conscient de la fragilité de son destin, troublé par l’incertitude, mais aussi par le découragement, nés de cette visite. En même temps, la folle envie que cette « drôle de guerre » continue et qu’elle aboutisse à un compromis pour qu’on en finisse, pour qu’on s’en sorte bien, les caressait.

 

Malheureusement, insidieusement, une sourde crainte vint s’immiscer dans ce flot de sentiments ambivalents, gâchant l’espoir, le réduisant peu à peu : la guerre, la vraie, celle qui remplit les cimetières et déchire les familles, n’allait-elle pas, finalement, du jour au lendemain, montrer son vrai visage ?

 

 

Lire la suite :

Cher Petit - 9 - Le choc de Gembloux

 

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