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PREMIERE REVOLUTION

NOUVELLES CONTRAINTES

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Observons maintenant les réactions de ce petit village face à la Révolution de 1789 qui va bouleverser de fond en comble cette société.

Nous parlerons des premiers temps de cette Révolution, ces premières années de changement étant largement décrites dans de nombreux documents tirés du registre des délibérations du conseil municipal de cette période, on ne peut trouver meilleur témoin. Nous verrons donc quelles furent les conséquences sur la vie quotidienne et ce qu’il advint de la hiérarchie qui gouvernait jusqu’alors la société villageoise.

 

Le cahier de doléances de Champagney ne déroge en rien des contenus habituels des cahiers puisqu’il a été établi à partir d’un modèle-type. C’est ainsi qu’il contient la collection traditionnelle des récriminations d’alors. Rien d’exceptionnel non plus dans la formule d’amour et de fidélité au roi qui y fait figure de conclusion. Il est vrai que les paysans de cette époque ignoraient que le régime dont ils dénonçaient les injustices les touchant directement -injustices du système fiscal, des droits seigneuriaux, de la dîme, des privilèges et exactions de la noblesse … - que ce régime était près de s’effondrer.   Les de doléances sont dans leur ensemble modérés. Celui de Champagney l’est. Dans ce document les habitants, ou plus exactement les auteurs, ne demandent en réalité que 1’application de  mesures relativement modestes n’ayant pour conséquences que le soulagement de la vie quotidienne. Le modèle de la seigneurie y est respecté, à plus forte raison le régime lui-même. Seule un peu plus de compréhension est demandé, du bon sens aussi. Les inégalités, 1es abus sont honteusement évidents, il faut donc faire un effort pour remédier à ces défauts, tel est l’esprit qui se dégage à la lecture de ces pages.

 
remontrances



Le style y est assez simple quoique les images y soient aussi surprenantes que significatives telle que celle-ci désignant les plus misérables comme « la partie indigente de leur troupeau », il existe des miséreux, mais sachez que le reste n’est gère plus enviable semble nous dire l’auteur par cette image.

 

Donc formules humbles et pudiques à double sens qui trahissent un style, donc une personnalité. Une personnalité, sûrement puisqu’il est vraisemblable que le cahier de Champagney fut rédigé par Antoine, Priqueler, bourgeois‑aventurier en mal de considération puisqu’ayant réussi à obtenir l’anoblissement.

Là encore Champagney ne fait pas figure d’exception. Les plus pauvres, paysans et ouvriers, furent écartés de la rédaction du cahier de doléances non, seulement de par leur analphabétisme, mais aussi de par l’influence de ce personnage, influence acceptée ou subie d’un noble de fraîche date faisant figure « d’esprit éclairé » et qui n’hésitera pas à avoir recours aux moyens les plus bas pour son profit (En effet, pendant la Révolution, Antoine Priqueler, aidé de son frère, de son beau-frère Antoine Rengguer et du fils de ce dernier, Joseph, procédèrent au pillage du pays de Porrentruy).

 

Le phénomène est assez fréquent : bourgeois, notaire, curé, receveur tenant la plume à la place des campagnards se faisant souvent plus que leur porte‑parole puisque capables de les évincer.

 

Le cahier de doléances de Champagney ne diffère du schéma général que par l’évocation de quelques problèmes locaux dont les articles 21, 24, 26, 27 et 28 rendent compte. Il s’agit successivement de la demande de destruction des forges et fourneaux vu le préjudice que ces établissements occasionnaient aux forêts principales ressources des communautés ; puis les habitants Champagney expriment leur désir de vendre les écorces à l’étranger leur prix en France en étant peu élevé ; ils demandent encore la permission d’utiliser l’eau de 1a rivière et des différents cours d’eau à des fins agricoles ; enfin ils font état du non res­pect des limites de la part des étrangers tout proches, c’est à dire des gens de la Principauté de Montbéliard et des préjudices

causés par l’exploitation des mines (Le moment venu la municipalité n’hésitera pas de faire valoir ses prétentions sur les mines de Champagney-Ronchamp).

IL semble que les villageois soient plus ou moins dépassés par les événements. S’ils ne se laissent pas guider par un seul, c’est par une minorité qui compose le noyau aisé de 1’assemblée des habitants. De toute façon et dans tous les cas, les plus pauvres sont ignorés.

 

Le cahier à Champagney fut rédigé le 19 mars 1789. Ce travail étant faits, les députés élus, la vie quotidienne reprit avec d’autant plus de rigueur que l’année s’annonçait difficile du point de vue de la météo et de l’économie.

 

Les nouvelles de la capitale arrivèrent (La prise de la Bastille ne fut connue dans la région qu’aux environs du 17 juillet) mais que croire ? Qu’en penser ? Quelle importance accorder à ces échos ? On peut en effet se demander sous quelle forme le récit des événements est arrivé Jusqu’aux oreilles des campagnards. Sans doute une réalité déformée, grossie. La réaction première fut probablement l’effroi car en réalité la majorité était loin de souhaiter tant de bouleversements. C’est pourquoi les habitants de Champagney restèrent‑ils plus ou moins froids à l’annonce de ces nouvelles. Il n’en demeure pas moins que la convocation des Etats‑Généraux, la rédaction des cahiers et les élections des députés avaient engendré une sorte de surprise accompagnée aussitôt des plus folles espérances.

Peut‑être une des raisons de l’apparition des mouvements populaires qui naquirent en cet été 1789 remuant le bailliage d’Amont tout comme la majorité des campagnes françaises se trouve‑t‑elle dans cette attente des masses populaires impatientes de voir leurs espoirs comblés. C’est ainsi que l’idée spontanée de « faire justice » soi‑même s’imposa aux esprits. Cette attente, trop longue par rapport à l’intensité de l’espérance parut suspecte. L’angoisse pris la place de l’espoir, des fausses nouvelles vinrent s’en mêler, le tout distillé par quelques uns plus exaltés que les autres. Les « privilégiés » sentirent ce mouvement des esprits et prirent leurs précautions. C’est ainsi que les chanoines de Lure s’en allèrent dès le 18 juillet « sur les avis multipliés donnés dans le cours de la semaine par différentes personnes en place et dignes de foi qu’il se formait dans les villages de leurs terres et même dans ceux du voisinage qui n’en dépendaient pas des assemblées illicites et mime des attroupements qui devaient être suivis d’émotion populaires et de violences contre leurs personnes et leurs biens. (Procès-verbal des prêtres et chapelains de l’Église Collégiale de Lure, le 23 juillet 1789 in « L’Insurrection populaire de juillet 1789 » par Jean Girardot – B.SA.H.S. 1932)

 

Les troubles débutèrent dans la région de Lare le 16 juillet où plus de 400 paysans ravagent le château de Saulcy près de St. Germain. Puis le 19, c’est au tour de celui de Quincey. La ville de Lure fut troublée les 18, 19, 20, 21 et 22 juillet par bandes plus ou moins énervées originaires des différentes localités des terres de l’Abbaye. C’est le 22 que la fureur des assaillants atteignit son paroxysme. Ce jour-là « une multitude d’étrangers inconnus » rassemblant en fait des représentants d’une quinzaine de communautés des seigneuries de Lure et de Passavant, dont celle de Champagney, pénétrèrent dans la ville. Les habitations des chanoines furent saccagées après avoir été pillées.

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Extrait de la délibération du 19 décembre 1790 portant sur la pose des scellées sur les papiers de la seigneurie de Passavant. " ... nous nous sommes rendus dans la maison du Sr. Rochet notaire tabellion des cy devant terres de passavant appartenants au chapitre de Lure ..."




Le village même de Champagney connut le désordre. Un désordre tout aussi impressionnant dont on peut juger l’importance d’après la frayeur de la veuve Priqueler. Celle‑ci prévoyante demande à son gendre de lui réserver un lit chez lui au cas où les événements lui imposeraient un éventuel exil (Voir documents la lettre de M T Gobel du 29 juillet 1789). D’après ses dires, les émeutiers, à la faveur de la nuit auraient mis à sac une « belle maison » (appartenant sans doute au Chapitre de Lure), puis s’en seraient pris demeures des laboureurs les plus aisés, au nombre d’une quarantaine. Il fallut l’intervention de Antoine Priqueler pour calmer ces esprits en ne peut plus échauffés. Intervention néanmoins tardive ou peu efficace puisque les dégâts à Champagney et Plancher‑Bas s’élèveront à quelques 18 806 livres.

 

Après ces chaudes journées ce sera terminé. Après s’être manifesté le peuple rentrera dans le cadre de nouvelles structures, acceptera un nouveau régime, une nouvelle société et expérimentera rapidement -terme nouveau - ses lois.

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A partir de 1790, le changement de régime se traduit dans les registres par l’apparition d’un nouveau vocabulaire. Le curé devient officier public et on y parle du citoyen évêque de la Haute‑Saône.

 

Le 17 janvier 1790, les 68 citoyens actifs présents, élisent la nouvelle municipalité après ­que le village soit entré dans le canton de Ronchamp district de Lure. La municipalité était composée du maire, d’un secrétaire, de trois scrutateurs, du procureur de la commune et de douze notables. Là encore les plus riches sont à l’origine des décisions qui concernent toute la communauté.

 


Rapidement de nouvelles contraintes apparaissent. Prétextant la protection des cultures et des bois, la nouvelle municipalité décide le 25 janvier 1790 la création d’une milice dite « nationale ». L’article 2 du règlement de celle‑ci impose la fonction de milicien à tous ; l’article 4­ apparaît quant à lui comme répressif puisque prévoyant une amende faute de remplacement pour les réfractaires. La nouvelle organisation, si elle pouvait se vanter de l’abolition des « privilèges » et des redevances, et ceci dès le 4 août 1789, portait déjà en elle les germes de nouvelles obligations.

 

Patriotisme et civisme furent les deux mamelles du changement de visage de l’administration du village. Il est étonnant d’ailleurs de voir comme celui‑ci se mit rapidement à la page. Nous sommes loin de la modération du cahier de doléances ainsi que des espérances de soulagement d’un régime dé­sormais dit « cy‑devant ». En moins d’une année on en a adopté un nouveau au point de faire corps avec comme s’il était vieux de plusieurs siècles. On est passé  allégrement de l’un à l’autre  et pourtant les responsables sont conscients de l’importance de ces bouleversements comme le prouve la déli­bération du 14 juillet 1790 décidant des festivités à organi­ser pour célébrer « le jour où la France aurait recouvert sa liberté par l’heureuse Révolution » (notons le conditionnel), « jour à jamais mémorable », « premier de son bonheur »,  telles sont les formules consacrées à un juste retour des choses qui n’en est pas un puisque c’est une nouveauté que cette « liberté ».­

 

A l’ancien tirage au sort de la milice succède en 1793 celui de neuf « volontaires » que la guerre avec l’Europe réclamait. Mieux, aussitôt après ce sont tous les hommes de 18 à 25 ans qui durent partir malgré l’effort déjà fourni par le département qui avait pourtant déjà bien mérité de la patrie.

 

Parallèlement à cette saignée dans la jeunesse, le pouvoir central, par l’intermédiaire d’un agent national, organisait cel­le des finances de la municipalité et des ressources des villageois. En effet, très vite, les réquisitions se succédèrent à un rythme effréné, l’armée du Rhin étant insatiable en foin, a­voine et autres produits jusqu’aux, vêtements, les tailleurs devant confectionner vestes et culottes pour les militaires.




Réquisition 1Réquisition du 28 août 1793. Il s'agit de fournir un cavalier pour l'armée de la République.



La municipalité devait encore assurer le transport de ces marchandises pendant que les cloches - organes essentiels de la vie quotidienne - étaient sacrifiées à la défense nationale. C’est ainsi que les villages fournissaient canons et chair à canon... La verrerie de Champagney connut la même destinée puisqu’on y fabriquait alors du salpêtre.

Dettes et indigents se multiplièrent et malgré les succès de nos armées les besoins de celles-ci ne diminuèrent point au grand dam des départements de l’Est.

 

Ainsi corvées, droits seigneuriaux, dîme et redevances trouvèrent-ils leur équivalent au sein de la démocratie républicaine. De plus à partir de la Révolution conflits et invasions vont se succéder, échos des noirs événements guerriers de jadis. Il est incontestable que le XVIIIème siècle, plus particulièrement la seconde moitié, fut pauvre en manifestations guerrières, fait appréciable entre tous, d’autant plus pour les provinces proches des frontières.

 

Les problèmes liés à la vie de tous les jours restent majeurs, ils ne sont en rient différents de ceux que l’on rencontrait sous l’Ancien Régime. Ainsi, en mars 1790 la municipa­lité établit un marché pour la garde des taureaux, en avril elle engage un taupier et décide la refonte de trois cloches

(Du 7 mars 1790 : au sujet de la garde des taureaux : Valbert Peset gardera deux « juvenceaux », Joseph Copin un, ainsi que Antoine Delacour. 300 livres seront versées pour les quatre le 1er janvier 1791 – Di 5 avril 1790 : Jean Nusbämmer de Belfort est engagé comme taupier et ce pour trois ans. Il percevra 150 livres par an dont la moitié payée à la Saint Jean et l’autre moitié à la Saint Martin – Du 18 avril 1790 : la refonte de trois cloches est décidée, une de 2300 pesants, une autre de 1550 et la dernière de 1150 pesants. Le sieur Paisonnet dit Lépine s’offre à condition que la communauté lui fournisse le bois pour le chauffage. De plus il remontera les dites cloches).

En  juin, les foins é­tant arrivés à maturité , on fixe une date pour les récoltes, ce sera le jeudi 17 juin. En septembre les prairies dé­pouillées de regain sont mises en ban pour les animaux ne tra­vaillant (Du 19 septembre 1790 : « … l’herbe est réservée pour les bœufs et vaches qui travaillent jusqu’au 15 du mois d’octobre. Une amende de 5 sols est prévue pour les propriétaires en infraction. »)

 

Au mois de septembre 1791, ce sont les fou­illies qui sont mises en ban (Du 8 septembre 1791 : «  …les fouillies de la montagne sont mises en ban un an, celles de la plaine deux ans, et ceci après les récoltes. Les prés sont mis en ban après avoir été dépouillés de leurs fruits et ceci pour tout le bétail qu’on n’attelle pas. »)

En janvier 1792 la municipalité­ conclut un marché avec deux gardes forestiers, Jean-Claude Vendrely et Mathias Bruey qui recevront 240 livres par an.

Telles peuvent être las décisions qui après délibérations sont prises pour la bonne marche de la vie locale.

 

En réalité, il ressort de tous ces événements que les transformations provoquées par la Révolution sont essentiellement  du domaine du vocabulaire. Le régime politique, les contraintes et les dominants ne sont plus désignés de la même façon. Le fait que ces derniers ne soient plus les mêmes n’a guère d’importance car le phénomène majeur demeure : à savoir : les plus pauvres n’ont pas changé, les exploités restent les mêmes.

  AJB

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    Voir : Démographie & société à Champagney - 1750 et 1800 - Première révolution, nouvelles contraintes - documents

    Lire aussi :  Qui sont les signataires du cahier de doléances ?

 




 

Tag(s) : #Démographie & société à Champagney - 1750-1800