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Mon grand-père Jacquot – Joseph Émile dit « Milo » - était ce qu’on appelle une « grande gueule ». Il parlait haut et fort, n’avait pas de porte de derrière et donc, aucune diplomatie.

Pour lui, la vie s’était arrêtée en 1944. En octobre de cette année-là, il avait été « raflé » par les Allemands qui conduisaient alors les hommes de Champagney à Belfort soi-disant pour y travailler. Son groupe, parti à pied avait été bombardé par les Français qui tiraient sur tout ce qui bougeait lorsqu’il gravissait les pentes du Bochor. Joseph avait été gravement blessé aux genoux et abandonné sur le terrain, dans la forêt.

 
Bouverie-1930---2.jpg


Il passera le reste de son existence à raconter cette histoire, cette période de la Libération du village et à montrer ses genoux abîmés au premier venu.

Évidemment, il disait les « Boches », vieille habitude liée à l’histoire. Il avait fait son service militaire juste après la guerre – la première – à Strasbourg alors fraîchement reconquise et se vantait d’avoir pissé contre la statue de Goethe posée devant le palais universitaire de la ville : deux créations allemandes.

« Ah, mon ami ! » concluait-il chacune de ses histoires.

Lui et Jeanne, ma grand-mère – m’ont inspiré cette nouvelle où je me mets à la place du grand-père.
 

Du sang au Bochor

 

 

 

A l’automne 1944, pour le malheur des Champagnerots, le front se stabilise entre Ronchamp et Champagney. Les civils, terrés dans  les caves, subiront un bombardement de 55 jours.

 

Le 11 octobre, les Allemands raflent les hommes de Champagney pour les conduire à Belfort.

 

 

Le bombardement avait repris dès le lever du jour. Les obus tombaient de nouveau sur la pauvre Bouverie.

Aux premières lueurs de l’aube, les soldats allemands quittaient leurs positions de la nuit et regagnaient les caves des maisons. Ils y retrouvaient les villageois réfugiés là, à l’abri des obus.

Jeanne serrait contre elle Yvonne et Roger, ses enfants. Engoncés dans leurs manteaux d’hiver, ils étaient pâles, inquiets et silencieux.

 

- Malheur, ça recommence ! geignit-elle. Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu pour voir ça ?

 

- Laisse ton Bon Dieu tranquille ! Il a sûrement passé une bonne nuit, Lui ! bougonna Joseph, son homme, assis sur une vieille caisse, les pieds dans l’eau.

 

A côté de Roger, la tante Marie, le pouce posé sur un grain d’ivoire, récitait son chapelet. Ses lèvres remuaient avec rapidité et on pouvait y lire sa prière :  « Sainte Marie Mère de Dieu, priez pour nous pauvres pêcheurs … ».

 

La cave ne ressemblait plus à rien. Ses murs faits de cailloux de rivière dégoulinaient d’humidité, dans un coin traînaient des casiers à bouteilles, vides ; au fond des étagères - de grosses planches poussiéreuses – vides, elles aussi, et deux tonneaux qui, en temps ordinaire, servaient à faire fermenter les fruits. Au plafond de grosses poutres abritaient toiles de poussière et d’araignées.

 

L’espace était réduit et l’endroit pouvait se transformer en tombeau à tout instant. Mais pouvait-on rester dans la maison lorsque les obus tombaient comme la grêle ? Et en ces moments où la vie n’était plus régie par le bon sens, qui pouvait savoir si le choix de l’instant était le bon ?

Du remue-ménage dans l’escalier de pierre annonça les soldats. Fourbus et boueux, ils se laissèrent tomber sur une épaisse planche mal équarrie qui faisait office de banc. Leurs uniformes prouvaient que les tranchées se trouvaient en forêt et qu’il pleuvait depuis longtemps déjà. Terreux et las, ils ne parlaient pas. L’un, le plus vieux, tenta d’allumer une cigarette. Il n’y arriva pas, grommela quelque chose, garda la tige dans la bouche.

 

Le bombardement continuait. Un sifflement aigu, comme un feulement, fit lever toutes les têtes. Joseph s’écria :

 

- Bon Dieu, çui là, il est pour nous !

 

Passées quelques secondes, un fracas terrible lui donna raison. Une épaisse poussière blanche tomba sur les réfugiés. Le père s’était levé au contraire de tous les autres tassés, repliés sur eux-mêmes, la tête instinctivement rentrée dans les épaules.

 

- Faut qu’je voie ça !

 

Jeanne implora :

 

- Reste-là ! Attends que ça s’calme.

 

Mais il était déjà dans l’escalier. Arrivé dans l’appartement, il traversa la salle à manger en courant, ouvrit la porte qui donnait sur la grange et s’écria :

 

- Ah, les fumiers ! Si ça continue, y n’restera rien que des cailloux !

 

Le toit de la grange montrait un trou béant au travers duquel on voyait le ciel, le ciel sale et gris de cet automne pourri. Le perchis s’était écroulé. Sur le sol un gros tas informe constitué de foin, de tuiles cassées et de morceaux de bois mêlés. Les clapiers étaient écrasés. Joseph eut une pensée furtive pour les lapins : « Y a longtemps que les Boches se sont octroyés le dernier ! ».

De retour à la cave, il dit :

 

- C’est la guerre qu’on n’a pas eue en 40 !

- Y a des dégâts ? osa Jeanne.

- Penses-tu ! Parti comme c’est, y restera juste de quoi s’monter un bacul !

 

C’est que dehors, ça continuait. La Bouverie était sens dessus dessous, les toits fracassés, les murs écroulés, la route défoncée, pleine de trous d’obus remplis d’eau sale.

 

Un gros Allemand, pâle et suant, semblait prier. C’était comme s’il imitait la tante qui progressait dans son chapelet. Joseph souffla :

 

- Regarde-le çui-là, la trouille qu’il a.

- Mais tais-toi donc ! supplia Jeanne.

- Y pisse dans son froc. C’est pourtant d’leur faute si on en est là ! Merde alors !

 

Sa femme, épouvantée, serrant toujours les enfants sous chaque bras, tenta encore :

 

- Chut, pas si fort, arrête-toi donc !

- Vous, mal parler, Monsieur. Mal parler dangereux. Il faut écouter votre femme.

 

C’est le sous-officier qui, sur un ton monocorde, avait dit ces paroles. Pourtant, il en fallait plus pour faire taire Joseph qui voulait avoir le dernier mot en toutes circonstances. Et, bien sûr, il enchaîna :

 

- Monsieur l’officier, vous êtes ici dans une famille française qui a déjà fait beaucoup de sacrifices pour son pays. Trois frères de ma femme ont été tués en 14-18, alors …-

- Oui, mais aujourd’hui, guerre pas finie et vous faire silence !

 

L’Allemand avait coupé Joseph sans élever la voix. Froidement, il ajouta encore :

- Moi, pas officier !

 

 

 

 

Le 11 octobre, Léon, le garde-champêtre, ainsi que des conseillers municipaux, firent le tour des maisons ayant pour mission de colporter une mauvaise nouvelle : les hommes de 15 à 55 ans devaient se rendre sur la place du village pour midi avec des vivres pour deux à trois jours.

 

- Y vont nous emmerder jusqu’au bout ! Des vivres ! On n’a plus rien ! Y nous ont tout pris ! Elle est bien bonne ! En plus, on risque sa peau chaque fois qu’on va arracher quatre poirottes !

- J’sais bien Jacquot, j’ne fais que porter l’ordre, dit Léon. Les Boches ont déjà ramassé tous les gars des hameaux. A c’qui paraît, c’est pour creuser des fossés autour de Belfort, expliqua-t-il encore.

- Tu parles Charles ! Jusqu'à preuve du contraire !

 

A midi, notre homme se retrouva dans le préau des écoles en compagnie de plusieurs dizaines de Champagnerots. Il avait enfilé sa veste de cuir, celle qu’il mettait avant la guerre pour ses virées à moto. Ses brodequins solidement lacés, la casquette vissée sur sa grosse tête obstinée, il emporta une musette de toile dans laquelle Jeanne avait glissé du linge de rechange, une serviette propre, un quignon de pain dur et quelques pommes ratatinées.

 

Joseph ne voulut pas que Jeanne et les enfants l’accompagnent.

 

 

- C’est trop dangereux. Avec la chance qu’on a, ça se r’mettra à canarder quand vous rentrerez.

 

Au préau, les feldgendarmes venus tout spécialement de Belfort, formèrent deux groupes d’environ une quarantaine d’hommes chacun. Dans la matinée ceux des hameaux auxquels les Allemands avaient joint quelques habitants de la Bouverie et du Champey, se mirent en route les premiers. Etroitement encadré par les soldats allemands, le groupe de Joseph s’ébranla, quant à lui, vers quatorze heures. Il fallut se séparer des femmes et des enfants qui avaient tenu à venir jusqu’au centre. Quelques soldats intervinrent assez brutalement pour abréger les adieux. Aussi, Joseph ne regretta pas d’avoir laissé les siens à la maison.

 

La montée de la rue de la gare fut sinistre. De nombreuses maisons avaient été touchées. Arrivés à la hauteur du cimetière, les prisonniers virent que celui-ci était bouleversé, les monuments funéraires cassés, renversés. C’était comme si le champ des morts avait été labouré par une charrue endiablée. Plus loin, la gare était en ruines.

 

Les hommes marchaient lentement, trop lentement. Les Allemands s’énervaient et les « Schnell ! Schnell ! », « Los! Los ! » fusaient. Certains gardiens poussaient les captifs de leur crosse.

Puis, ce fut la traversée du Magny. Encore des maisons abîmées, des toits crevés, des trous d’obus dans les jardins, au milieu de la route. Le petit clocher qui coiffait l’école du hameau avait, lui aussi, beaucoup souffert. Et rien ne prouvait que ce qui avait été frappé ne le serait pas encore.

Arrivée devant la ferme Bessot, la troupe quitta la route pour emprunter celle qui, par le Bochor, conduit au Bassin. A partir de là, à cause de la montée raide, le rythme ralentit encore. La mauvaise volonté du groupe semblait évidente. Les Doryphores s’impatientaient.

 

 

 

Après plusieurs virages, brusquement, comme un signal, un sifflement annonça le bombardement. Les premiers obus tombèrent de tous côtés, aveuglément. Les soldats crièrent Dieu sait quoi. Les hommes crièrent eux aussi. Il n’y avait plus de prisonniers, plus de gardiens. En un rien de temps ce fut chacun pour soi, la route dégagée, tout le groupe dispersé dans la forêt, de chaque côté du chemin. Il fallait se cacher, se mettre à l’abri, par instinct. Mais se cacher de qui ? De quoi ? Des obus ?

Ils tombaient partout, n’importe où, sur la route, mais aussi dans les bois alentours. Les branches cassaient comme du bois mort, des troncs éclataient comme ils le font parfois lorsqu’ils sont frappés par la foudre, comme broyés par les pattes d’un monstre puissant et malfaisant.

 

Les hommes s’étaient dispersés seuls ou par petits groupes de deux ou trois. Sautant comme des cabris, ils couraient comme jamais ils n’avaient couru. Et les obus pleuvaient, éclatant en d’innombrables morceaux de ferraille aveugles, coupants et mortels.

 

 

 

Joseph, la figure fouettée par les branches basses, n’en pouvait plus, la poitrine sur le point d’exploser, en nage malgré la pluie et la froidure. Il lui semblait qu’il galopait depuis très longtemps. Des hommes étaient tombés en hurlant, des gars de Champagney et aussi des soldats allemands. Joseph avait nettement vu les frères Brocard frappés - leurs corps disloqués projetés en l’air dans des gerbes de terre – avant de retomber inertes.

 

Il fit une pause, le souffle court, ne sachant dans quelle direction se diriger. Puis, il reprit sa course folle au hasard. Ça devait être ainsi un champ de bataille, les fantassins courant, aveugles, face à la mort.

 

Brusquement, après une suite d’éclatements, il poussa un cri, s’écroula, une douleur fulgurante aux jambes. Il était touché, lui aussi, des morceaux de métal tranchants et brûlants, venaient d’interrompre leur course dans ses genoux. Cela aurait pu être dans sa poitrine, dans sa tête. Quelle chance !

 

Joseph bascula la tête la première, sans avoir pu mettre ses mains en avant, la figure dans la terre et les feuilles mortes. Le bombardement continuait. Plus de cris, plus de traces de ses camarades. Cela durait depuis des heures, lui semblait-il. C’était comme s’il avait été embarqué seul dans ce cauchemar. D’ailleurs cette horreur, était-ce la réalité ? Oui, bien sûr, ses genoux broyés et douloureux étaient bien réels !

 

 

 

Enfin, cette éternité de bruit et de fureur finit, le vacarme de la mitraille cessa. Le silence revint. Joseph redressa la tête, écouta. Au loin, il perçut les vociférations des Allemands. Ceux-ci rassemblaient les hommes pour continuer vers Belfort. Joseph appela. En vain. La troupe s’éloigna en laissant les blessés et les morts sur le terrain.

 

Joseph essaya de se retourner, de se plier. Impossible de bouger. Les jambes du pantalon déchirées, poisseuses de sang collaient. Il attendit, aspiré par l’humidité du sol, camouflé dans l’herbe mouillée et les branches pourries, la tête cernée de rejets de chênes sortis depuis peu de l’humus. Il ne pouvait qu’attendre, douloureux, concentré, aux aguets.

 

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Cette forêt n’était pourtant pas un abri. Joseph y était exposé comme en terrain découvert, les obus frappant au hasard. A peine plus lointain, le bombardement reprit. De peur qu’il ne se rapproche, Joseph creusa de ses grosses mains de paysan, de charpentier, une cavité pour y enfouir la tête. Il ôta d’abord les feuilles, celles de l’automne, puis la couche suivante, enfin la terre, une belle terre rouge, riche.

 

 

 

 

Soudain, un craquement. Le blessé, levant la tête, cria instinctivement :

 

- A l’aide ! Ici ! Par ici ! Oh !

 

Il hurla si fort ! A l’évidence, on passait, ça courait de nouveau, pas loin, les branches craquaient. Joseph hurla de plus belle, le cou tendu. Il vit des ombres rapides. C’étaient les hommes du troisième groupe, partis de Champagney environ une heure après l’équipe de Joseph. Eux aussi avaient abandonné la route, cible, une nouvelle fois, des artilleurs français.

 

La forêt était bruyante. Joseph attentif, tous les sens en éveil, criait par intermittence, appelait au secours. Des bruits, encore, et les obus qui tombaient encore.

 

- J’suis blessé ! Oh ! Par ici !

- Où t’es touché, Jacquot ?

 

 Deux hommes se penchaient sur Joseph. Il ne les avait pas vus approcher. Lucien Millotte et son jeune fils étaient arrivés tout droit sur le blessé.

 

- J’ai les jambes foutues, j’peux plus bouger !

- On va t’mettre à l’abri, mais on n’peut pas traîner. C’est d’la folie ici !

 

 S’adressant à son fils, Lucien ordonna :

 

- Vite, Robert, aide-moi !

 

 Avec beaucoup de difficultés, ils basculèrent Joseph sur le dos et, le prenant sous les bras, le tirèrent vers un chêne proche. Joseph se plaignait. Dès ses premiers cris, Lucien et Robert cessèrent leurs efforts, incrédules.

 

- Il faut aller ! dit pourtant Lucien.

- N’vous occupez pas, allez-y ! Tirez-moi !

 

Ils eurent encore bien du mal à atteindre l’arbre et à installer Joseph le dos appuyé contre le large tronc. A cet endroit, la forêt clairsemée permettait de voir d’éventuels mouvements.

 

- Il y a des blessés, peut-être des morts, des gens du village et des Allemands, dit Robert.

- Pour sûr ! confirma Joseph.

- Les Boches repasseront, c’est obligé, affirma Lucien, se voulant rassurant. Faut qu’on file !

 

Et ils partirent à grandes enjambées. La canonnade semblait s’éloigner, elle aussi.

 

 

 

 

 

 

 

L’attente recommença pour Joseph. Le sang ne s’écoulait plus de ses genoux, le pantalon collait, soudé à ses plaies. Il avait froid. Il releva le col de sa veste, sortit la serviette de sa musette et la mit autour du cou comme une écharpe. Puis, il mangea son pain, croqua une pomme.

Très vite, la nuit et l’humidité l’enveloppèrent. Et les heures s’écoulèrent, immenses. Plus tard la pluie se mit à tomber achevant de le transpercer. Il grelottait. Le froid et la douleur le tinrent en éveil jusqu’au matin. Ce fut assurément la nuit la plus longue de son existence.

 

Le lendemain, Joseph Jacquot sera redescendu au Magny par les Allemands venus relever les leurs restés sur le terrain. Ils le conduiront à l’hôpital de Belfort où, au plus fort de la bataille pour la Libération, les salles regorgeaient de blessés. Là, un médecin allemand débordé, ôtera  de ses genoux les nombreux éclats de métal qui y avaient fait des dégâts irréversibles. C’était la première intervention d’une longue série d’opérations.

 

 

Devenu invalide, Joseph luttera avec une volonté de fer, presque comme si de rien n’était, accomplissant seul les actions et les tâches du quotidien, se déplaçant à l’aide de cannes, les jambes droites. Très naturellement, il montrait ses genoux cousus de longues cicatrices torturées, contant au premier venu, une énième fois, le film de cette terrible journée d’octobre 1944 où le temps, pour lui, s’était arrêté.

 

 

 

 

 

Alain Jacquot-Boileau – août 2004

 

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  Ci-dessus, la quartier du Chevanel, à Champagney, détruit par 55 jours de bombardements.
 

    Ci-dessous, le grand-père Jacquot croqué par mes soins, le 2 avril 1975.
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