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-3-

 

Ce soir l’ennemi

Connaîtra le prix du sang

Et les larmes

Montez de la mine

Descendez des collines

Camarades,

Le Chant des Partisans (1)


 

 Berthel 6


                           Lucien en juin 1944

   

 

Le maquis du Chérimont

 

            Le 4 juillet 1942 a lieu à la Chambre des Métiers de Lure, au numéro 22 rue de la Gare, une réunion au cours de laquelle fut décidée la création du « Groupe Camille ». Le promoteur de ce projet était Georges Mélard, secrétaire général de la Chambre des Métiers avec, autour de lui ce jour-là, le capitaine de réserve Francis Nicolas, le lieutenant Louis Sorel, architecte à Lure, Louis Jacques, céramiste à Magny d’Anigon et Louis Rappart, directeur des Plâtreries de l’Est à La Côte.

            Dans un premier temps, ce groupe se consacre essentiellement à l’aide aux prisonniers et aux réfractaires du STO. En 1943, il prend le nom de « Sous-groupement de Lure » et dépend du mouvement « Défense de la France ». Le capitaine Francis Nicolas en devient le chef.

            C’est au printemps 1944 qu’on décide de passer à l’action armée. Le recrutement était cependant commencé depuis plus d’une année dans les villages de la région luronne et plus particulièrement à La Côte, Magny d’Anigon, Arpenans, Vy-lès-Lure, Courchaton et Les Aynans. Un effectif de quelque 800 hommes est constitué, prêts à prendre les armes le moment venu. En fait, celles-ci manqueront cruellement et seuls les cadres effectueront les attaques et coups de main attribués à ce maquis : l’adjudant Emile Piguet, le sergent Jean Dupré et encore Louis Sorel, Georges Mélard ou Louis Jacques.

A l’annonce du débarquement en Normandie, l’ordre est donné de prendre le maquis. Mais devant le flou du projet et l’absence de directives précises, le capitaine Nicolas ne mobilisera pas ses hommes. C’est une période d’attente et d’incertitude qui s’achève le 8 août par l’arrestation par la gestapo et ses agents français de Francis Nicolas. De Belfort, il sera déporté à Buchenwald et mourra au Kommando de Langenstein le 14 mars 1945.

            A partir du 15 août, Georges Mélard secondé d’Ange Colonna et de Louis Jacques, prépare la montée au maquis en amassant vivres et matériaux. Des véhicules sont également réquisitionnés. Le moment du départ est fixé au 26 août au soir. Le lieu choisi est la forêt du Chérimont entre Champagney et Etobon, précisément sur le site dit la « Tête de cheval », cote 570. La forêt y est à l’époque épaisse avec un versant très abrupt du côté de Champagney. L’endroit est idéal pour surveiller les routes de Lure à Belfort et de Lure à Montbéliard.

            Les hommes se préparent donc au départ et emportent pour deux jours de vivres. Ils se mettent en route dans la nuit du 26 au 27. Les gars d’Arpenans conduits par Dupré et Piguet, passent prendre ceux de Courchaton. Les jeunes de La Côte et de Magny d’Anigon se mettent en route très tôt le lendemain. Tous se retrouvent dans cette forêt inconnue. Ils sont environ une centaine. La vie s’organise, on construit des abris légers et d’autant plus fragiles que cet automne sera pluvieux. Le ravitaillement est apporté tous les deux ou trois jours par le camion du frère d’Ernest Gonckel de Courchaton. Quatre sections d’apparence militaire sont constituées, une pour chaque lieu d’origine : Lure, Ronchamp, Arpenans et Courchaton.

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            Cette jeunesse est surtout constituée de cultivateurs et la moyenne d’âge avoisine les vingt ans. Lucien est parmi les plus jeunes, Robert Véjux a 17 ans également, Michel et Jacques Stègre ont tous les deux 16 ans. On peut s’étonner de cette jeunesse mais nous l’avons vu pour Lucien, l’engagement n’attend pas le nombre des années. Autre explication cependant, le recrutement par village s’est fait de telle sorte qu’un groupe d’amis s’engageait en totalité avec la volonté de n’en pas laisser un tout seul au village.

            Lucien se souvient que le groupe d’Arpenans constitué vers la fin de l’année 1943 s’est vu réquisitionné une fois par les Allemands afin de travailler à la protection de pylônes électriques. Il a fallu planter des piquets, les ceindre de fil barbelé. Les futurs maquisards sous les ordres de ceux qu’ils haïssaient ! Cette ironie se reproduisit puisqu’il leur fallut à plusieurs reprises garder les pylônes ainsi protégés.

            Pendant toute cette période d’attente de la montée au maquis, les hommes d’Arpenans qui se connaissaient tous et qui se rencontraient dans la vie de tous les jours, voire au cours de travaux agricoles collectifs comme il était courant à la campagne, s’ils se savaient tous engagés, n’en parlaient pas. Le silence étant la première protection.

 

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La stèle mise en place par Lucien Berthel et Paul Barbier en 1994 sur le site du maquis

Là-haut, sur le site, l’encadrement de cette jeunesse est très insuffisant. Seuls Piguet, Colonna et Dupré sont des militaires qui ont connu les combats de 1940 et les armes sont beaucoup trop rares. Un fameux parachutage est annoncé à plusieurs reprises. Il n’aura jamais lieu.

            Les attaques sont toujours conduites par les mêmes, le lieutenant Mélard, Ernest Gonckel ou Emile Piguet qui emmènent avec eux deux ou trois hommes à chaque fois. Elles commencent dès le 30 août et ont lieu surtout sur la route d’Héricourt à Lure, ainsi qu’au Ban de Champagney.

A cette époque, les Allemands refluent et les axes sont encombrés de véhicules ennemis en retraite. C’est l’occasion pour les hommes du maquis de récupérer quelques armes et de faire des prisonniers qu’ils ramènent au camp. Les maquisards multiplient les attaques sur les convois et chaque nuit les patrouilles partent en reconnaissance sur les deux voies désignées.

L’action la plus importante de l’histoire de ce groupe, le fait d’armes aux répercutions les plus fortes, reste l’attaque du quatre septembre. Ce coup de main mené par une douzaine d’hommes, a lieu vers 22 heures au sommet de la côte de Belverne. Un général allemand, un officier d’ordonnance et leur chauffeur sont tués. Cette action brève et forte s’additionne à un important contexte de harcèlement de l’ennemi entretenu par les différents maquis du secteur.

 

            L’occupant en retraite n’est plus en sécurité, il est sur ses gardes et sa cruauté dans les représailles n’en sera que plus grande dans les semaines à venir (quarante tués ou fusillés le 18 septembre à Magny d’Anigon, vingt fusillés à Offemont le 26 septembre, trente-neuf à Chenebier le 27 septembre, vingt-sept hommes assassinés par des miliciens à Banvillars le10 octobre.).

Marguerite Vuillemot, institutrice à Magny-Jobert, évoque cette violence potentielle de l’ennemi dans un travail rédigé par ses élèves en 1945 : « Les Allemands sont méfiants, toujours sur le qui-vive car ils connaissent, en effet, dans la forêt proche, la présence des maquisards. Le lieutenant répète au maire, chaque fois qu’il le rencontre : “ Si un seul coup de feu est tiré sur mes hommes, je fais fusiller tous les hommes de Magny-Jobert et je brûle tout le village ! ”» et, un jour, il ajoute : « “ Nous avons pris, dans la forêt, cinquante jeunes gens et nous les avons fusillés. ” C’est ainsi que, par les Allemands eux-mêmes, nous apprenons l’affaire de Magny d’Anigon, l’engagement entre un groupe du maquis et les forces allemandes cantonnées à Clairegoutte, la prise des maquisards, leur exécution dans le cimetière du Magny. ». Mais le maquis a encore une dizaine de jours devant lui.

 

            Deux jours après la mort du général allemand, une patrouille de maquisards ramène au camp deux prisonniers et leurs armes, le 7 septembre, deux autres Allemands sont tués au Grand-Crochet et trois sont faits prisonniers. Le 9 septembre a lieu l’attaque d’un groupe de miliciens en retraite et le 13, un motocycliste allemand est blessé. Celui-ci est porteur d’un ordre de mission réclamant des armes et des renforts pour défendre Lure et résister sur l’Ognon.

 

            Si les hommes du maquis du Chérimont harcèlent presque quotidiennement des groupes d’ennemis isolés et en fuite, son principal problème demeure : les armes annoncées se font cruellement attendre. Pendant six nuits consécutives, les hommes descendirent en vain au parachutage. Le largage tant espéré n’a pas lieu et cela restera un mystère dans l’histoire du groupe.

            Lucien résume ainsi la conjoncture du moment : « triste situation qui fut celle de tous les maquis de la région, demandant aux volontaires, à peine armés de prendre à l’ennemi ses armes, ses munitions pour le combattre ensuite… ». Certains sont surpris par cette attente en forêt dans des conditions météorologiques éprouvantes, déçus du désœuvrement. Ce n’est pas cette manière de combattre et de chasser l’occupant qu’ils envisageaient ! Et pour comble de malchance, c’est à ce moment et dans ce secteur précis que les Allemands vont organiser le coup d’arrêt à l’avance des Alliés. La région est alors remplie de troupes ennemies.

            Comme il semble loin ce jour de fin 1943 où Lucien Berthel répondit avec enthousiasme à la sollicitation de Jean Dupré qui recrutait en vue de la constitution du maquis. Loin également ce jour où il se mit en route à la nuit tombée, en partance vers l’inconnu, avec les garçons d’Arpenans, tous plus âgés que lui : Emile et Jean Blandin, Georges Chenu, Robert Henriot, Maurice Joyant, Gabriel et Robert Lamielle, Robert Lenay, Emile Piguet, Henri Thomas, Lucien Tonuitti, Marcel Véjux, Lucien Vigneron, René Villemin et Jean Dupré. Il y a de ça vingt jours à peine !

            Le 16 septembre les dés sont jetés. Ce même jour, Lure est libéré par les Américains et le commandement haut-saônois donne l’ordre aux hommes du Chérimont d’abandonner le site, position devenue intenable. L’objectif est de rejoindre à Vouhenans le Mont Latru où l’on espère rencontrer les troupes américaines. Malheureusement ce mouvement, du fait de la stabilisation des lignes de combat, n’est pas réalisable.

Le lieutenant Mélard décide donc la dispersion du groupe. C’est ainsi que tous les hommes de Ronchamp, La Côte et Magny d’Anigon, villages qu’il est possible de rejoindre sans traverser les zones de guerre, vont regagner leur foyer. Tous les autres, ceux originaires des villages déjà libérés devront franchir les lignes. Il s’agit des jeunes de Courchaton, d’Arpenans, de Vy-lès-Lure et de Lure. Ils restent groupés.

 

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            Ce 16 septembre 1944, en fin de journée, environ 75 maquisards, la plupart sans arme, se mettent en marche sous une pluie battante, à travers les bois. Ils entraînent les prisonniers capturés les jours précédents et il est probable que certains de ces Allemands désigneront les hommes du maquis deux jours plus tard.

            Même si le sentier respecte relativement une ligne droite, la progression est lente et difficile dans l’obscurité. En fait, il fait nuit noire et le chemin empierré qui est toujours visible aujourd’hui, ne couvre qu’une partie du trajet. Les hommes en file indienne sont victimes de la boue, des branches et des ornières. Certains tombent, on se heurte, on essaie de s’accrocher à celui qui est devant. Lucien est toujours entouré par les copains d’Arpenans.

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Le chemin enpierré qui conduit à la Tête de Cheval

Arrivés à la route qui relie Ronchamp à Clairegoutte, l’arrêt est obligé, un véhicule pouvant survenir à tout moment. L’obstacle est franchi par petits groupes. Il faut beaucoup de temps pour que tous passent. Cela fait maintenant deux à trois heures qu’ils ont quitté le Chérimont lorsqu’ils arrivent, trempés et transis, sur le site du puits Arthur à Magny d’Anigon. Les vastes bâtiments du puits sont déserts, l’extraction ayant cessé  à cause des combats qui se préparent autour de Ronchamp. Ils passent là, la nuit au sec dans les écuries.

            Le lendemain, le lieutenant Mélard décide d’attendre la fin de la journée pour rejoindre le village de La Côte dont la libération doit être imminente. Une seconde journée s’écoule, longue et morne, au cours de laquelle les hommes sont contraints au silence. Il pleut. Quelques-uns uns font le guet. Les autres, à l’abri, sont immobiles.

 

            Dans la matinée de ce 17 septembre, arrive un officier français attaché à une unité des troupes libératrices. Il s’agit du lieutenant Château conduit jusque là par l’agent de liaison du maquis, Louis Jacques dit le « potier ». Il déclare qu’il les cherche depuis trois jours et annonce que le front devrait être stabilisé aux environs de Lure. Des mots de passe nécessaires au franchissement des lignes sont donnés et il conseille de renoncer à aller de l’avant. Il serait plus sage de gagner le massif du Plainet. Après cet échange Louis Jacques reconduit le militaire français.

            Les maquisards sont sceptiques, voire désorientés. Georges Mélard avant de tenter quoi que ce soit de nouveau, décide d’essayer une deuxième fois le passage par La Côte.

Il fait nuit lorsque le groupe se remet en route à travers la campagne et l’obscurité. Il tombe toujours des trombes d’eau. Il est prévu que des gens de La Côte viennent à leur rencontre pour les guider à travers les positions de l’ennemi. Depuis le puits Arthur, le village de La Côte, en ligne droite, est proche. Il y a un grand espace découvert à parcourir puis un bois à traverser. Arrivé à quelques centaines de mètres du village, le groupe s’arrête. On craint  tomber sur les Allemands. C’est l’attente. Les heures passent. Vers trois heures du matin, le lieutenant Mélard décide de faire demi-tour et de se replier sur l’abri de la veille au puits Arthur. Il ne voit comme explication à cet échec, c’est à dire à l’absence des guides, que l’irruption d’un danger inconnu.

   
Puits Arthur de Buyer

           
                                     Le Puits Arthur où se replient les jeunes maquisards

   
Nous sommes déjà le 18 septembre. Le scénario voulu par la fatalité peut se dérouler. Lucien Berthel, qui connaîtra bien d’autres journées épouvantables dans les mois qui vont suivre, - plusieurs d’entre elles resteront gravées à jamais - va vivre le jour le plus long de son existence, celui qui aura aussi pour lui les plus lourdes conséquences, une journée qu’il a revécue mille fois depuis et dont le déroulement est imprimé à jamais dans sa mémoire.

 


(1) Maurice Druon, Joseph Kessel, Anna Marly

Lire la suite :      Partir pour l'Allemagne ! - 4 - Le lundi 18 septembre 1944    
    

Début du livre :   Partir pour l'Allemagne ! - dédicace

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