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Joseph Jeanblanc, un curé pas ordinaire


juin 1959
Le curé Jeanblanc et Jules Taiclet en juin 1959 après
la remise de la Légion d'honneur au maire de Champagney


 
Le Curé Jeanblanc
 
Pour être fidèle au curé Jeanblanc il aurait fallu le connaître. Le curé Gaillard – curé de Champagney de 1919 à 1943 - étant typique d’une époque, même si sa personnalité sortait des sentiers battus, il était facile d’en dresser un portrait relativement juste.
 
En ce qui concerne son successeur, nous avons affaire à un personnage qui n’appartient à aucune catégorie, ne se glisse dans aucun moule.
 
Le curé Gaillard fut d’abord un prêtre, le curé Jeanblanc est avant tout un homme, avec ses qualités, voire ses défauts, ensuite seulement, apparaît le prêtre, le professeur, le soldat.
 
« C’était une figure pittoresque. Tout le monde le connaissait, mais souvent on le connaissait mal. Beaucoup ne remarquaient que ses petits côtés, son ait gouailleur, son langage coloré, ses histoires quelquefois truculentes. Ceux qui l’ont connu plus intimement et qui savent voir au-delà des apparences, ceux dont il a partagé la vie en des heures difficiles ont pu apprécier sa bonté, son dévouement et son grans cœur. » (Bulletin de l’association des anciens élèves et maîtres du séminaire de Luxeuil – 1975).
 
Paul Marie Joseph Jeanblanc naît à Lure le 20 février 1902 dans une famille de commerçants. Très tôt il a le malheur de perdre son père. Il entre au séminaire de Luxeuil en 1914 et gagne l’estime de ses condisciples dès l’adolescence.
 
1922 est l’année du service militaire qu’il effectue en Allemagne : dix‑huit mois dans la Ruhr au milieu des grèves et d’une hostilité larvée (En janvier 1922, la France et la Belgique décident d’occuper la Ruhr par mesure de rétorsion à l’encontre de l’Allemagne alors en retard dans les livraisons de charbon imposées par le traité de Versailles). Le 26 juin 1927 Joseph Jeanblanc est ordonné prêtre. Il revient alors au séminaire de Luxeuil où, après avoir été surveillant des grands pendant une année, il deviendra professeur d’allemand. Sa personnalité faite d’humour et de jovialité apporte un peu de gaieté dans ce lieu par définition austère.
 
Il est nommé curé de Guiseuil en 1939. La guerre qui éclate la même année l’empêche de s’installer dans cette paroisse de Haute‑Saône (La paroisse de Guiseuil - près de Montbozon - comprend les communes de Cenans, Loulans, Larians, Maussans, Ormenans et Verchamp. Ces localités ont entre 50 et 300 habitants).
A cette époque ce curé est aussi lieutenant de réserve. Mobilisé le 25 août il rejoint, le deux septembre, sa garnison de Colmar et le quatrième bataillon de chasseurs portés (4ᵉ BCP).
 
Les 13 et 14 mai 1940 a lieu la fatale percée allemande sur Sedan. Le 17, Guderian franchit l’Oise au sud de Saint‑Quentin. C’est ici, dans l’Aisne, que la guerre commence pour Joseph Jeanblanc. Le 4ᵉ BCP est incorporé à la quatrième division cuirassée (4ᵉ DCR) dont le chef n’est autre que le colonel de Gaulle. Cette division constituée seulement depuis le 11 mai est un puzzle d’éléments rapportés. Lorsque le grand chef arrive à son PC de Laon le 15, la troupe qu’il trouve ne dispose que de mousquetons et sa mission n’est que d’ordre défensif.
 
Mais de Gaulle « brûle d’une fureur sans borne »  (Raymond Cartier). Dans la nuit il fait son serment : « si je vis, je me battrai où il faudra, tant qu’il faudra, jusqu’à ce que l’ennemi soit défait et lavée la tache nationale. » Donc il attaquera à l’aube avec, quelles qu’elles soient, les forces qui lui seront parvenues.
 
Au petit matin, la 4ᵉ DCR n’est formée que d’un seul bataillon de chars, deux bataillons d’infanterie et un groupement d’artillerie. Un raid de trente kilomètres jusqu’à Montcornet dans les arrières ennemis est effectué permettant la capture de 120 prisonniers. Ce genre d’actions est renouvelé les jours suivants montrant ce qu’auraient pu être les effets d’un corps blindé sous l’autorité de chefs vigoureux.
Au cours de ces journées Joseph Jeanblanc est loin d’être un spectateur. Il est de la trempe des hommes dont son chef a besoin et il devient officier de liaison du colonel de Gaulle. Son courage et sa témérité le conduisent en premières lignes et, malgré la défaite inéluctable, son comportement ne lui vaut pas moins de trois citations successives : «  Le 19 mai 1940 à Laon,  par son action personnelle et son exemple, a contribué au regroupement des unités du bataillon » ; une seconde du 21 juin précise : « […] officier qui a toujours gardé son calme et sa bonne humeur dans les situations les plus dangereuses. A sans cesse assuré en mai et juin 1940, la liaison entre le 4ᵉ BCP et le PC de la 4ᵉ division cuirassée, malgré le feu et les menaces d’encerclement de l’ennemi. Au cours d’une liaison a fait prisonnier un motocycliste allemand. » ; et enfin la troisième stipule : « A participé aux opérations de la 4ᵉ DCR du 16 mai au 25 juin 1940 ». Cesdistinctions lui donnent droit au port de la croix de guerre 39/40 avec étoile de vermeil.
 
Le 18 juin le PC de la 4ᵉ DCR est à Cheverny et la 4ᵉ DCP en position à Muides (aussi en Loire et Cher).
 
 

curé Jeanblanc 1

De décembre 1940 à avril 1942, Joseph Jeanblanc sera officier au 3ème régiment de tirailleurs marocains

 

Le premier décembre 1940, Joseph Jeanblanc est affecté au Maroc. Le premier janvier suivant il quitte Marseille à bord du croiseur « Sidi-Bel-Abbès » pour Oran. Le voici officier au 3ᵉ régiment de tirailleurs marocains. Le trois juin 1941 il est affecté au 6ᵉ RTM basé au camp de médiouna non loin de Casablanca au Maroc. Il est démobilisé le 21 avril 1942 avec le grade de capitaine et retourne alors à la vie civile, c’est à dire retrouve son presbytère de Loulans-lès-Forges. Pour peu de temps, il est vrai, puisque le premier octobre 1943 il devient curé-doyen de Champagney.
 
Le personnage qui arrive à Champagney n’est donc pas banal. C’est bel et bien un curé, quoi qu’on dise, mais c’est aussi un ancien combattant qui est membre de l’Amicale du 4ᵉ BCP créée dès juillet 1940. L’un de ses fondateurs écrivait dans un de ses premiers messages : «  La France est vaincue …  Nous devrons encore pendant quelques années subir la volonté tyrannique du vainqueur … les difficiltés les plus grandes ne sont pas derrière nous, mais devant … loin de nous abattre, ces sombres perspectives doivent nous galvaniser. Le fardeau sera lourd à porter, il faut se forger une volonté à sa taille… Il serait indigne de Français d’adopter une allure de chien battu, de se laisser accabler par l’épreuve : ayons la fierté de la supporter, de la surmonter … »
Le curé Jeanblanc arrive au village animé par cet esprit. Sa première visite est pour son maire : Jules Taiclet. Il se rend à son domicile pour se présenter et, lorsque ce premier contact se prolonge devant une bouteille de goutte du cru, le maire comprend qu’il a affaire à une personnalité aussi forte que la sienne et que cette soutane ne fait décidément pas le moine !
 contre la cure 1942
 
Pendant l'Occupation, contre la cure, l'abbé Jeanblanc porte son uniforme d'officier de chasseurs.
 
Georges Taiclet évoquant ce couple le compare à celui du cinéma : Pépone et Don Camillo. A la grande différence qu’ici, c’est la douleur et les souffrances qui vont consolider les liens qui dès l’origine unirent les deux responsables. En effet la période des bombardements de 1944 les verra associer leurs efforts pour soulager les peines des uns et des autres, allant assister les blessés et les mourants, soutenir en paroles les habitants terrés ou négocier avec les Allemands (En 1969 il refera le voyage de Champagney à l’occasion du 25ᵉ anniversaire de la Libération du village).
 
Joseph Jeanblanc avait le don de la parole. Son premier sermon à Champagney a marqué les esprits. « Entre les lignes, on a compris son attitude envers l’occupant » se souvient un témoin. « Il faisait pleurer les gens » ajoute un autre. Si bien qu’il y eut très vite plus de monde à la messe pour écouter ce pasteur tellement différent.
 
Sa porte était toujours ouverte aux plus humbles et sa générosité provoquait les lamentations de Jeanne Berly, sa bonne. « Il donne tout ! » disait-elle feignant le désespoir. (Elle le suivra à Moutier-Haute-Pierre. Décédée en 1963, elle repose dans le cimetière de ce village.)
 
La connaissance de la langue de l’occupant en fait l’un de ses interlocuteurs privilégiés (Parlaient aussi l’Allemand à Champagney : Paul Angly, Emile Mathey ainsi que le docteur Duclerget), ses sentiments patriotiques et son passé militaire, un fonceur. « Il n’y a pas moyen de s’entendre avec ces gens là ! » déclare-t-il après une tentative de négociation avec les Allemands. Lorsque le 7 septembre 1944, par mesure de représailles, ils incendient la maison Beluche au Mont-de-Serre (Voir la libération de Champagney), le curé Jeanblanc intervient en catastrophe afin que le quartier soit épargné.
 
La houleuse amitié qui le lie au maire Jules Taiclet poursuivit son œuvre lors de la période de reconstruction du village. Les deux compères sont encore soudés lorsqu’il faut se battre pour tenter de sauver les houillères condamnées. Ils n’hésitent pas à monter au ministère à Paris en compagnie du maire de Ronchamp, Alphonse Pheulpin.
 
Dans les épreuves les deux hommes ont appris à se connaître. Malgré des différences de culture ou d’éducation, leur souci de soulager les plus modestes de leur troupeau, en a fait des complices, des amis. Cela n’empêchait pas des mises au point parfois bruyantes et c’est un peu dommage que leurs contemporains n’aient retenu que cet aspect superficiel de leurs rapports.
 
Le 3 avril 1951, le curé Jeanblanc se voit remettre la légion d’honneur par André Maroselli. C’est la consécration, mais soupçonne-t-on réellement la valeur de cet homme ?
 
curé Jeanblanc 7
 
Le curé Jeanblanc reçoit la Légion d'Honneur le 3 avril 1951
 
Après seize années passées à Champagney, le curé Jeanblanc quitte la Haute-Saône en 1959 pour Mouthier-Haute-Pierre petit village du Haut‑Doubs. A cette époque il sollicite de ses supérieurs un poste d’aumônier militaire en Allemagne : « Je ne vois que cette issue pour servir mon idéal » écrit-il. Cette demande restera lettre morte. Peu importe, ses nouveaux paroissiens l’adoptent aussitôt.
 
En juin 1962, à l’occasion d’un voyage présidentiel en Franche-Comté, il a la joie de rencontrer une nouvelle fois son ancien chef pour lequel il éprouve une si vive admiration et qui est devenu, entre temps, président de la République.
 
curé Jeanblanc 3
 
En juin 1962, le cortège présidentiel s'arrête afin que De Gaulle salue son ancien agent de liaison. Cela se passe non loin de Mouthier-Haute-Pierre.

 
À Mouthier s’écoule plus une retraite paisible qu’un ministère actif. L’homme est usé. Il reçoit ses amis et pense beaucoup à Luxeuil et à son séminaire auquel il restait très attaché.
 
Après un bref séjour à l’hôpital, le père Jeanblanc quitte ce bas monde le 5 octobre 1973. Il repose à Mouthier-Haute-Pierre sa dernière terre d’adoption.
 
Nombreux parmi les Champagnerots qui l’ont connu, ne gardent de lui que le souvenir d’un homme original et truculent, au goût certain pour le jus de la treille, comme disait Georges Brassens. Ces éléments ne permettent d’approcher qu’une caricature.
Pour conclure et cerner d’un peu plus près la vérité quant à la véritable humanité de cet homme dont l’existence fut liée aux heures les plus sombres de Champagney, nous livrerons deux éléments révélateurs du père Jeanblanc. D’abord sa devise qui était : « Face au combat comme, en Quarante – face à la vie malgré tout – face à Dieu quand il voudra », et encore cette phrase perdue dans une lettre écrite à un vicaire général en 1959 : «  Pense à moi, car malgré mes dehors gavroches, j’au un cœur comme les autres … »
 
 
curé Jeanblanc 9Les  communiants en mai 1950.
L'abbé Jeanblanc est à gauche,
à droite c'est l'abbé Poirot


 Ci-dessous photos du 3 avril 1951

curé Jeanblanc 8
Le curé Jeanblanc est à gauche, au centre l'archevêque de Besançon Monseigneur Dubourg, à droite André Maroselli

 
curé Jeanblanc 6
 
Devant le monument aux morts, on retrouve les mêmes avec le maire de Champagney - Jules Taiclet ayant à sa gauche celui de Ronchamp : Alphonse Pheulpin.
Les fillettes qui portent des robes bleue , blanche et rouge, sont Jacqueline Pautot, Monique Chipeau et Françoise Désingle. En ce début avril, elles ont froid !


Photos ci-dessous:
Le 27 juillet 1957
, c'est le musicien Auguste Mougenot qui est décoré par André Maroselli. Sur les deux photos, le curé Jeanblanc est à droite.
 
curé Jeanblanc 5
 
curé Jeanblanc 4

Ci-dessous, les citations du curé Jeanblanc

Jeanblanc citation 1

Jeanblanc citation 2
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