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L'EXPLOITATION DES ECORCES

 

Retour sur une activité rurale aujourd’hui oubliée, travail d’appoint saisonnier et communautaire : le levage d’écorce de chêne.

 

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Au musée de la montagne à Château-Lambert

 

Le tannin extrait de l'écorce de chêne était autrefois le seul produit utilisé pour le tannage des peaux destinées à être transformées en cuir. Les nombreuses tanneries haut-saônoises et vosgiennes faisaient alors une grande consommation de tan, l'écorce de chêne séchée et moulue.

 

La vente de l'écorce de chêne était la seule ressource de Champagney sous l'Ancien Régime et ce sujet précis, vu son importance, est très présent dans le cahier de doléances du village en 1789. Il l’est aussi dans les registres de délibérations du conseil municipal. Par exemple, les élus demandent « la vente des écorces à provenir de la coupe affouagère exercice 1842. Il y sera compris les branches de modernes futaies, à l’exception de leurs pieds. Les arbres seront coupés par l’adjudicataire des écorces ». Pour l’exercice 1854, on prévoit 1600 bottes d’écorces et l’année suivante seulement 800 bottes devant produire 20000 kg d’écorces. Une grande partie des habitants, ouvriers et cultivateurs, exploitait toujours l'écorce de chêne pendant toute la première moitié du XXème siècle. Le dernier convoi d'écorces aura lieu en 1945 pour la tannerie de Faverney.

 

 

 

L'opération qui consistait à ôter les écorces aux perches de chêne se nommait le « levage ». Rainette, faucillon et tone (tonotte) étaient les outils nécessaires au décollage de l'écorce. Les perches étaient sciées à un mètre du sol, le pied servant souvent de bûche pour les leveurs. Ceux-ci avec la rainette, au taillant recourbé, faisaient d’abord des encoches distantes d’un mètre sur le pourtour de la perche, puis avec le pilon de bois cerclé de fer, la tone, ils frappaient sur l’écorce à coups plus ou moins fort, selon son épaisseur et la vigueur de la sève, et elle se décollait du bois dans un crépitement sonore. Lorsque les futaies étaient d’un diamètre plus gros (à partir de 15 centimètres), on employait le faucillon, son taillant introduit sous l’écorce à petits coups secs, permettait de la décoller en longues lanières.


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La tonote et le faucillon (Musée de la négritude - Champagney)

 

Ce travail saisonnier se faisait au printemps, en avril-mai selon les années et durait un mois. Dès l'automne la fouillie était nettoyée, c'est à dire débarrassée de tout ce qui n'était pas du chêne. Comme on ne pouvait « écorcer » qu'à la montée de la sève, donc sur une période relativement brève, la cadence du travail était dure : de l'aube à la tombée de la nuit. Les perches dépouillées de leur enveloppe, « tocotes » sciées à la longueur d'un mètre devenaient du bois de chauffage. Retournées, les longues lanières d'écorce étaient mises à sécher près de deux mois.

 

Les ouvriers consacraient à cette activité les samedis, dimanches mais aussi les fins de journée au retour de l'usine ou de la mine. Il arrivait aussi que les paysans, grâce à leur chariot, ramènent les perches à la maison plutôt que de les travailler sur place en forêt.

 

Jadis on faisait une coupe blanche, ce qui exigeait une bonne quinzaine d'années pour que la fouillie se renouvelle, mais il était possible encore d'épargner des baliveaux tous les deux ou trois mètres.

 

 

 

Si l'on n'était pas propriétaire, on louait une fouillie de dix à quinze ares. Pour ce qui est des propriétaires, à Champagney les fouillies à l'origine avaient été octroyées à une quinzaine de familles. Avec le temps, un morcellement de plus en plus grand s'est produit, dû à la multiplication des héritiers. Les descendants de ces familles d'origine non intéressés par cette exploitation louaient leurs fouillies.

 

Il existait un cadastre spécifique dit « le livre des fouillies ». A l'automne, Victor Gouhenant (oncle de Maurice) partageait un canton, après en avoir défini les limites, entre les exploitants rassemblés sur le terrain. Cela se passait sans heurts.

 

Une fois sèches, les écorces étaient transportées, conditionnées en fagots fermés avec des liens de chêne, à la gare de Champagney. Le cafetier Charles Péroz avait alors convoqué tous les vendeurs pour le même jour. Un employé contrôlait les fagots et refusait ce qui n'était pas suffisamment sec, râlait lorsque des cailloux s'en échappaient.

 

Plusieurs wagons du tacot étaient ainsi chargés avec comme destination, la tannerie Grosjean du Thillot.


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Les deux gares. Au premier plan la gare du « tacot » d’où partaient les wagons d’écorces pour les tanneries des Vosges.



Il existait encore d'autres grossistes pour toute cette période comme par exemple les cousins Péroz de Plancher‑Bas (Le Rouge et Le Blanc), d'autres de La Chapelle-Sous-Chaux et même Henri Roth de Champagney.

 

 

 

Le produit de cette vente permettait de rembourser la location de la fouillie et d'avoir un petit bénéfice non négligeable pour une population rurale modeste. De plus, le bois dénudé devenait bois de chauffage pour soi ou à vendre. Les mineurs déjà pourvus en combustible le vendaient aux boulangers qui l'appréciaient pour leur four.

 

     Bouverie toquottes

Devant la maison Jacquot à la Bouverie, dans les années trente. Tout à gauche, on remarque les fagots de « tocottes ». Les personnages :Alexis Ganze, Emile Mozer, Emile Petitgirard.

Ci-dessous, même endroit, mais les personnages - Emile Mozer et Emile Petitgirard - sont assis de l'autre côté de la route,  face à la maison. Les tocottes sont à droite. Notez le train qui passe au moment de la prise de vue. Nous sommes en 1935.
   

les tocottes 1935



 

Cet article est extrait de :  

Cham 1

 

Tag(s) : #Histoire locale