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LA CRISE ECONOMIQUE
DES ANNEES TRENTE
 
Champ 1974 CP

Avec les années trente, la France entre dans une période de troubles qui va d'abord arrêter net le processus de sa modernisation, avant de jeter dans la guerre et la défaite un pays démoralisé.
 
La crise est mondiale, mais la France de 1930 semble un moment épargnée. C'est à l'automne que la multiplication des difficultés, jugées alors ponctuelles, inquiète les observateurs. L'entrée réelle dans la crise se fera un an plus tard, en septembre 1931. Le marasme s'aggravera à partir de 1935, se prolongeant jusqu'en 1938.
 
La crise est agricole, industrielle et financière. L'un de ses éléments les plus significatifs est l'importance du nombre des petites et moyennes entreprises dans le secteur agricole, artisanal et industriel qui a conduit à une pratique conservatrice de faible investissement freinant la productivité.
 
La crise industrielle touche d'abord les branches anciennes qui n'ont pas su se moderniser où les investissements sont insuffisants et le matériel dépassé. Le secteur typique de ce fait, et grand employeur de main-d’œuvre, est le textile. A Champagney, Jules Dorget, avec ses métiers modernes avait pourtant choisit l'innovation …

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Le livret d'apprenti de Jule Démésy (né en 1916)

A la fin des années vingt, seule une minorité d'entreprises a pris le chemin de la modernisation. Les autres vont se replier sur elles-mêmes, s'efforçant de survivre en laissant vieillir le matériel.
 
Le groupe social le plus touché par la crise est celui des agriculteurs. Leur revenu nominal chute de plus de 50% en raison de l'effondrement des prix de toutes les productions agricoles. Les classes moyennes indépendantes, les commerçants et les industriels sont également gravement touchés. Les faillites et liquidations judiciaires sont en constante augmentation jusqu'en 1935 : de 708 faillites par mois en 1929, on en arrive à 1248 en 1935.
 
C'est dans ce contexte que se débattent à Champagney, les usines Corbin et Dorget. L'entreprise d’Henri Roth fait faillite, quant à elle, au début de 1930. La fonderie Corbin, nous l'avons vu, ferme ses portes en 1936 et le tissage Dorget survit, avec des effectifs très réduits, encore quelques années. Tout ceci au prix d'un lourd bilan humain.
 
Le conseil municipal de Champagney est en alerte dès le 28 mars 1931, date à laquelle il décide la création d'un fonds de chômage « en prévision d’un chômage dans certaines industries, il importe de se préoccuper dès à présent des mesures à prendre pour venir en aide aux ouvriers sans travail. »
 
Un rapport du Préfet au Conseil Général du 24 avril 1932 fait le point sur la situation du chômage dans le département : " La crise qui sévit depuis plus d’un an, après avoir évolué lentement semble à l’heure actuelle, avoir atteint dans la Haute-Saône, son maximum d’intensité … La presque totalité des établissements industriels ont été atteints, surtout dans les deux principales branches de l’industrie de notre région (métallurgie et textile). La situation n’a cependant pas présenté le même caractère de gravité que dans d’autres départements du fait du caractère essentiellement agricole de la Haute-Saône. » Puis, ce rapport fait le détail et note : « Ainsi, la fonderie d’aluminium Corbin, à Champagney (une des premières atteinte par la crise) a vu son effectif passer de 325 à 75 (Rapport du Préfet au Conseil Général, 24 avril 1932 ‑ Archives de Vesoul ‑113 M 1). 1200 ouvriers métallurgistes ont été licenciés depuis le début de 1931 pour le département.
 
Au total, 2200 travailleurs ont perdu leur emploi (avril 1932), 1400 d'entre eux sont des étrangers, des femmes et des ouvriers ayant un petit train de culture ou ayant des parents cultivateurs ne figurent plus dans les statistiques du chômage. La différence de 800 représente les ouvriers inscrits dans les mairies comme chômeurs et sur ces 800, 260 sont réellement sans travail, les autres étant occupés à différents travaux organisés par les services publics ou les mairies.
 
La durée du travail a été réduite. En 1932, 8855 ouvriers haut‑saônois travaillent de 25 à 45 heures par semaine (chômeurs partiels). A Plancher‑les‑Mines, en janvier 1936, l000 ouvriers effectuent de 27 à 36 heures par semaine, (Rapport du Préfet au ministre de l'intérieur, février 1936 ‑Archives de Vesoul ‑ 113M4­).
 
En 1931 les fonds de chômage se mettent en place dans treize centres du département. Ces organismes permettent d'allouer aux chômeurs qui sont absolument sans occupation, des secours en argent variant selon la situation de famille et qui peuvent être versés pendant une durée maximum de 180 jours. A Champagney, un chef de famille, victime du chômage touchera sept francs par jour (à titre indicatif, un mineur gagne alors 52 francs par jour et un ouvrier Peugeot 35 francs).
L'État attribue aux fonds de chômage 60 à 90% des dépenses engagées. Il a débloqué pour le département, 25000 francs en 1931 et 100 000 francs en 1932 pour aider les municipalités à mettre en œuvre des travaux pour occuper les chômeurs.
 
En 1927, la mairie de Champagney avait une première fois pris en charge un certain nombre de chômeurs en les employant à des travaux de redressement du lit du Rahin.
En août 1931 est ouvert un chantier d'extraction de matériaux d'empierrement réservé aux chômeurs. Le 20 octobre, un crédit de 10 000 francs est ouvert afin de couvrir les frais occasionnés par les travaux de lutte contre le chômage : déblaiements sur la rivière et extraction de matériaux, entretien des chemins vicinaux et débroussaillement des plantations de résineux de la forêt du Chérimont. En novembre, apparaît, toujours dans le même but, le projet de construction d'un canal de décharge devant compléter les travaux de redressement du lit de la rivière au niveau des " Petits Graviers ". Le devis de ces travaux s'élève à 45738 francs couverts par un emprunt.
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Le pont des chômeurs dans la forêt de Saint-Antoine

A cette époque, on compte une cinquantaine de chômeurs sur la commune, dont quarante sont employés aux divers travaux énumérés. C'est à cette époque encore, que se construit au-dessus de Saint‑Antoine le " Pont des chômeurs ". Une quinzaine de Champagnerots partant chaque matin pour Plancher-les‑Mines, dans un camion à gazogène conduit par Jacques Durin ou Jules Valquevis.
 
Le budget de l'année 1932 est pour la première fois déficitaire à Champagney (un trou de 45407 francs). « Les charges communales et spécialement celles d’assistance augmentent sans cesse et sans contrepartie de recettes, au contraire celles-ci tendent à diminuer. » (Délibération du 1 er octobre 1931). Le conseil municipal contracte un emprunt pour couvrir le déficit et réduit les dépenses ainsi que les traitements du personnel communal (24900 francs de réductions).
 
La mairie craint de ne plus pouvoir, à brève échéance, employer tous les chômeurs, pourtant elle remarque «  … qu’il est de son devoir malgré la situation financière de la commune de continuer à rechercher toutes les ressources propres à assurer la subsistance des ouvriers sans travail et sans ressources et que le plus digne est toujours l’assistance par le travail. » (21 novembre 1931). Elle met alors au point un programme de réfection des chemins communaux.
 
En décembre, soixante chômeurs sont inscrits en mairie de Champagney. Leur emploi va exiger 25 à 30 000 francs par mois. On décide pour y arriver un emprunt de 200 000 francs souscrit au Crédit Foncier. L'endettement s'amplifie et le chiffre de la population baisse. D'un peu plus de 4000 habitants au début du siècle, il passe à 3700 en 1930 et atteint 3300 en 1936.
 
Le projet du canal du Rahin n'obtient aucune subvention des ministères sollicités. La participation du département pour aider les efforts de la commune, est faible et versée par petites sommes, 12655 francs en tout au trois mars 1932.
 
Face à cette situation, le conseil municipal, à cette date, décide des mesures restrictives quant aux secours accordés jusque là, regrettant que «  … les aides et concours insuffisants des pouvoirs publics les obligent à en venir à ces solutions. »  L'assemblée communale décide donc l'achèvement des travaux du canal, le licenciement des chômeurs célibataires, la réduction des salaires et maintient à leur poste les chômeurs ayant des charges de famille.
 
Par mesure d'économie, il est encore décidé la célébration dans la plus grande simplicité du 14 juillet. Le 4 mai 1932 est mis en fonctionnement le fonds municipal de chômage. L'année suivante, la durée des secours est limitée à 120 jours par an. En 1934, la municipalité décide la construction d'étangs au Chérimont et confie ce travail à des chômeurs. En septembre 1935, c'est la remise en état de la route de la Houillère qui leur est confiée (elle avait été dégradée par le passage des poids lourds dirigés sur ce chemin suite à l'effondrement du pont de Ronchamp). A la fin de l'année 1937, le conseil municipal autorise trois de ses membres frappés par le chômage, à soumissionner malgré leur mandat.
 
Le 18 février 1939, les conseillers municipaux de Champagney lancent un ultime et vain appel aux élus haut‑saônois pour leur venir en aide. La commune est sinistrée économiquement, la guerre est proche et c'est avec lucidité que nos édiles proposent l'utilisation de son équipement industriel toujours en état, pour une production de défense nationale (voir l'ensemble du document en annexe).
 
Cette difficile période pour les habitants de Champagney et pour les élus qui ont eu la lourde tâche de la gérer au quotidien s'achève avec la venue de la guerre. Ces élus, en particulier les premiers magistrats de la commune : Henri Roth, Marcel Labbaye et Jules Taiclet méritent qu'on leur rende hommage.
 livret Louise Hambert
   
Le livret d'apprenti de Marie Hambert (née en 1907).

Septeuil 

Dans ces années de crise, Camille et Hélène Boileau, pour travailler, n'hésitent pas à quitter Champagney. Les voici au château de Septeuil (Seine-et-Oise) au service de la famille Fossorier, camille employé comme valet de chambre maître d'hôtel, sa femme comme cuisinière et bonne à tout faire (Robert Fossorier sera maire de Deauville de 1945 à 162).

Délibération du 18 février 1939
 
« Parmi les localités durement touchées par la crise économique la commune de Champagney semble venir au premier rang. En effet cette commune qui possédait, il y a quelques mois :
-         Un tissage de 200 ouvriers ou ouvrières
-         De nombreux artisans
-         Des chantiers communaux ou forestiers
-         Un commerce prospère
est actuellement dépourvue de toute activité économique. Cette localité semble morte, les usines sont fermées, les ouvriers sans travail, cherchant à s’occuper n’importe où au petit bonheur, partant le matin par camion, pour rentrer le soir, menant une vie pénible et peu lucrative.
 
Le Maire, le Conseil municipal ont fait démarches sur démarches pour occuper les chômeurs, pour faire rouvrir les usines, pour créer des chantiers d’attente, malheureusement les résultats ont été décevants et les crédits épuisés.
 
Requête
 
Les édiles municipaux ne peuvent donc que se tourner vers les pouvoirs publics et leur demander du travail. Il semble en effet que les pouvoirs publics ne peuvent laisser mourir une localité de l’importance de Champagney ; alors que cette cité dispose d’un important équipement industriel susceptible d’être utilisé pour les besoins de la défense nationale, de l’aviation en particulier.
Il convient de signaler que les anciens établissements métallurgiques Corbin, actuellement fermés et mis en vente, disposent toujours de bâtiments et terrains industriels, d’une chute d’eau de 12 ch, d’un personnel d’ouvriers spécialistes, de techniciens prêts à reprendre le travail.
La population ne comprendrait pas qu’on délaissât une situation de ce genre pour aller créer de toutes pièces et à grands frais des installations similaires à celles qui existent déjà et qui pourraient fonctionner immédiatement sans grever le budget général. Il convient d’ajouter que Champagney n’est pas situé aux abords immédiats de la frontière, que ses usines sont construites à l’écart du pays, qu’elles peuvent facilement échapper aux vues des avions ennemis par quelques émissions de fumées, que le charbon, la force électrique, le ravitaillement pour appareils à gazogène sont sur place, que la voie ferrée est à proximité, que la commune est prête à donner son concours le plus large pour la remise en marche de son industrie.

La commune a d’ailleurs montré sa bonne volonté en renonçant – pour le moment – à une adduction d’eau dont elle a le plus grand besoin, pour consacrer tous ses moyens à lutter contre le chômage. Elle n’admettrait pas que le gouvernement refusât les crédits nécessaires à la remise en valeur d’une affaire rentable qui aiderait notre pays à se passer des achats faits à l’étranger faute d’une production nationale suffisante.
Il est des travaux moins urgents, plus somptutaires qui pourraient être ajournés pour faire place au redressement industriel sollicité par Champagney.
 

café Noirmouchot 1931
     
Devant le café du Noirmouchot le 9 août 1931
De G à D : 5 = Julia Jacquet  et 7 Paul Jacquet (propriétaires du café) ; 6 = Slègue, 8 = Emile Lambert père de Just le facteur, 9 = Mlle Léone au service des Jacquet, 10 = Louis Jacquet, 11 = André Jacquet, 12 = Irène Jacquet, 13 = Jules Dalval dit le p’tit Jules                                                                                             


Appel à tous les élus du département
 
 
Considérant l’ensemble de cette situation, la commune de Champagney adresse à ses élus : Conseillers d’arrondissement, Conseillers généraux, Députés, Sénateurs, un ultime appel pour la sauver d’une débâcle qu’elle n’a pas méritée, ce n’est pas parce qu’elle est à 100 km de la frontière qu’elle doit mourir de faim.
Elle demande en particulier à son député, M L.O. Frossard, de provoquer une réunion de tous les élus du département en vue d’intervenir auprès du gouvernement afin que les services de la Défense Nationale fassent fabriquer à Champagney une partie des armements qu’ils achètent à l’étranger.
Le Conseil municipal demande d’autre part, à M le Sous-préfet, à M le Préfet, dont il connaît le dévouement à la chose publique, de donner à la présente requête, toute l’attention, tout l’appui qu’elle mérite, pour qu’une solution heureuse intervienne dans les plus brefs délais possibles.
 
Le Maire, le Conseil municipal, la population les remercient d’avance de tout ce qu’ils feront pour leur venir en aide. »
 
Et ont signé les présents : Couturier, Caritey, Sarrazin, Chagnot, Simonin, Martin, Coutherut, Ribaud, Burkalter, Mozer Alphonse, Richard, Taiclet Edouard, Mettetal et Taiclet Jules, maire en exercice

Noël 36
 
Alexis Gance à Noël 1936 
Photo Mozer. A Gance était le gendre d'Eugène Mozer. On voit que ce dernier avait son appareil photo en toute circonstance.
"Catherine allait à la recherche du bois mort qu'ils rapportaient ensuite dans une caisse montée sur deux roues..." - Le Pain Noir, Georges Emmanuel Clancier

Lire aussi :

1936 à Champagney
Le tissage Dorget à Champagney - histoire
L'entreprise Corbin à Champagney - histoire
L O FROSSARD
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