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La libération de Champagney – 1 –

 

SEPTEMBRE 1944

Retraite, Cosaques et premiers bombardements



école magny 






















        
L'école du Magny, en 1944, détruite par les bombardements (photo Yvette Mathey)

A l’automne 1944, la Franche-Comté est le théâtre de la déroute de l’armée allemande. Cette retraite n’a cependant rien d’une débâcle totale, les unités allemandes faisant front. Après quatre longues années d’oppression, la délivrance se profile enfin à l’horizon. Juste une question de jours, pense-t-on généralement. D’autant qu’après la libération de Besançon le 8 septembre, le bruit de la canonnade se rapprochera de jour en jour.

C’est là une erreur terrible, puisqu’il faudra attendre que la mi‑novembre soit passée pour voir l’ennemi bousculé, délogé. La guerre, telle qu’on ne l’a pas connue en 1940, va s’installer durant deux mois, calvaire pendant lequel il faudra vivre, l’espoir au cœur certes, mais en présence d’un occupant d’autant plus cruel qu’il sait la guerre perdue.

 

De la fin août à la mi‑septembre, la RN 19 sera le cadre de la retraite des troupes allemandes. Les convois s’y succéderont, mitraillés sans cesse par les avions alliés volant à basse altitude (1). Le bord de la route est jonché de véhicules détruits ou endommagés. Le flot doit s’écouler sans interruption et c’est un vacarme continuel. Il est dangereux de s’aventurer sur cet axe. À partir du 9 septembre, l’ordre relatif qui régnait jusqu’alors dans cette évacuation disparaît et la retraite devient alors plus chaotique. « Tous les services et unités organisés une fois évacués, il ne restait plus que les traînards qui pouvaient maintenant encombrer la RN 19. Civils en moins, cela ressemblait sur certains points à notre débâcle de 1940 », écrit Jean Girardot (Jean Girardot, Mémoires d’un maire sous l’Occupation – la SHAARL, Lure 1989).

 

Curieux, Maurice Gouhenant, qui a pourtant entendu surRadio‑Londres la consigne : « Écartez‑vous des grands axes, mettez‑vous à l’abri, ensuite rejoignez vos ruines », ne peut s’empêcher d’aller se rendre compte vers la Croisée‑des‑Routes, à Ronchamp. Il y va à pied, car il sait très bien qu’il sera aussitôt dépouillé de son vélo. Là, « défile » sous ses yeux un ennemi peu difficile quant aux moyens de locomotion : vieux camions hors d’âge, autos fatiguées, chariots, calèches et bien sûr de nombreuses bicyclettes. Il se souvient particulièrement d’un soldat allemand, un échalas, se débattant avec un vélo orphelin de ses pneus.

La Wehrmacht emmène dans sa fuite les choses les plus hétéroclites : faucheuses, machines à coudre, mobilier et encore des animaux, tels que des porcs, des moutons et avant tout, des chevaux. On est bien loin des consignes de respectabilité de 1940 …                            

Ce capharnaüm n’empêchera pourtant pas le pèlerinage du 8 septembre à Ronchamp. Mais rares seront ceux armés du courage et de la volonté nécessaires pour s’y rendre. Le curé Jeanblanc, bien sûr, parviendra au sommet de la colline en compagnie de son collègue de Ronchamp et d’une cinquantaine de pèlerins.

laissez-passerLaissez-passer délivré à Maurice Mathey en septembre 1944

Quelques jours auparavant, le 4 septembre, une colonne de la milice investit le village. Ces hommes menaçants circuleront quelques jours Champagney, une centaine d’individus, installés à l’hôtel Helle et exigeant qu’on leur fasse à manger (2).

 

Au début de ce même mois, des supplétifs de la Wehrmacht, les Cosaques de l’armée Vlassov, font également leur apparition à Champagney. Suzanne Verdant les a décrits avec précision : « Cette fois nous récupérons les pires occupants : des Cosaques ou Mongols, petits hommes aux yeux bridés, grandes moustaches tombantes, récupérés dans l’armée allemande. Venus des steppes de l’Asie centrale, avec leurs petits chevaux aux longues queues et leurs chariots à deux roues et capote arrondie. Absolument les Huns d’Attila! De vrais sauvages qui sont presque en transes devant un réveil. Ils nous ont volé les quelques miches de pain qui ne nous appartiennent même pas, en effet Papa ne cuit plus que la farine donnée par ses clients (3). Assis en rond dans le verger, ils dévorent, crues, les poules dont ils ont arraché peau et plumes après avoir fait des moulinets avec le cou. Nos vélos sont partis, emportés par cette horde; celui de mon certificat d’études…» (4).

 

Ces hommes sont originaires du Don, de l’Oural et du Kouban. Il y a aussi quelques Mongols et un grand nombre d’Ukrainiens. Ce sont des anciens soldats de l’armée russe faits prisonniers, mais aussi des déserteurs. Cette double origine explique l’existence de deux clans antagonistes parmi ces soudards qui n’ont que peu de choses à voir avec une armée régulière. Parmi les « volontaires » se trouvent de nombreux droits communs recrutés dans les prisons de Russie occupée, des bandits prêts à tout. De l’autre côté, les hommes incorporés de force, les Ukrainiens, détestent les Russes et le régime soviétique. Leur seul espoir à tous de revoir patrie et famille réside dans la victoire des nazis.

 

Pour couronner le tout, l’encadrement allemand craint ces tristes alliés, particulièrement les Mongols. Ainsi, Maurice Gouhenant raconte que, début septembre, les Cosaques investissent l’ancien tissage Dorget, leurs chevaux étant parqués dans les prés situés entre la maison familiale et l’usine désaffectée. Dans le même temps, un groupe de soldats allemands, juchés sur un camion citerne volé, écarté de la route nationale, s’installe à la ferme. Ces militaires réalisant la présence de ces douteux alliés, placeront des sentinelles pour la nuit, une nuit agitée et bruyante au cours de laquelle des coups de feu seront tirés au tissage.

  

Les Cosaques, au cours de ce séjour, mettront encore leurs chevaux dans les écuries de Maurice Mathey, au Centre. Ils sillonneront le bourg deux jours durant et partiront en empruntant la rue de la Gare, emportant le corbillard après en avoir scié les montants.                                                        

Ces pillards, sales, à l’odeur forte, dont la joie était les œufs et le vin ‑ ce qui ne les empêchait nullement de boire de l’alcool à brûler – abattront le 7 septembre, Sous‑les‑Chênes, Gaston Plaisance (père de Camille et René Plaisance) qui s’enfuyait à leur vue.
L’avant-veille, au Ban, leurs acolytes avaient assassiné Jules Marchand puis tué Paul Olivier (père d’André Olivier) qui s’était précipité au secours du vieil homme.       
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Si le passage des Cosaques reste une parenthèse tragique de cette histoire, les hommes de la Wehrmacht sont eux aussi imprévisibles et, avec la guerre qui commence, plus que jamais les civils seront à la merci de leurs exigences et de leur humeur. Gare aux imprudents. L’histoire Beluche illustre ce propos.

Ce même 7 septembre, cet habitant du Mont‑de­-Serre est surpris en train de confectionner des drapeaux. Il a juste le temps de s’enfuir à la Rougevie. Les Allemands furieux, menacent d’in­cendier tout le quartier. Après d’âpres négociations avec le curé Jeanblanc, ils ne mettront le feu qu’à la maison Beluche, libérant l’épouse et le bétail à la toute dernière minute.

Les 18 et 19 septembre, les divisions améri­caines qui ont libéré Besançon (le 7 septembre), Vesoul (le 12 septembre), Lure (le 16 septembre) font mouvement vers les Vosges, laissant la  responsabilité de ce secteur à deux grandes unités du 2ème  corps d’armée français : la 1ère  divi­sion blindée et la 1ère  division française libre.

Les deux tiers du département ont été libérés en onze jours ; mais le plus dur reste à accomplir.

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Guérite blindée qui se trouvait sur la ligne de front en 1944, à Ronchamp, vers la gare des houillères, près de la voûte de la route du Rhien (Photo Alain Banach).



Le 20 septembre, le 2ème  corps attaque et tombe sur un ennemi réorganisé, soutenu par une artillerie puissante, protégé par d’importants champs de mines, installé ‑ enterré ‑ dans un terrain favo­rable à des combats défensifs. La 19ème  armée du général Wiese, pour laquelle le moindre répit est capital, a réussi à verrouiller la Trouée de Belfort. C’est bien là le paradoxe. Les alliés ont bousculé les prévisions les plus optimistes et, après une chevauchée de huit cents kilomètres depuis la Méditerranée, sont à bout de souffle, de carburant, de munitions, de ravitaillement.

C’est donc l’Allemand qui, s’étant rapproché de ses bases, bénéficie pour l’heure, et toutes proportions gardées, de la meilleure logistique et surtout de troupes fraîches arrivées dès le 20 septembre. De plus, le mauvais temps se met de la partie. Il pleuvra presque sans arrêt pendant ces deux mois, avec parfois de la neige, provoquant la montée des eaux du Rahin.                                                                                                

 

Le 19 septembre, la ligne de front va se stabiliser une première fois de l’Isle‑sur‑le‑Doubs à Faucogney. À cette époque, l’artillerie française se dissimule à Roye, sur les hauteurs de Frotey, à La Côte, à Malbouhans. Les Allemands installent leurs batteries sur les proéminences de Belverne, la butte d’Étobon, la colline de Ronchamp. Et le duel d’artillerie commence. Il est intermittent ou alors c’est un feu roulant qui dure des nuits entières, effaçant la joie des villageois à peine libérés et plongeant dans l’angoisse du lendemain ceux encore dans l’attente de la liberté.
Entre-temps, à Champagney, les Allemands font sauter les aiguillages de la gare, réquisitionnent les derniers animaux, acheminent vivres et munitions puis font sauter le tunnel de     la Chaillée. Et la pluie, encore et toujours. La population a soudain le sentiment que la déli­vrance lui échappe. 

   
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L'entrée du tunnel de la Chaillée de nos jours
Au fond : la gare de Champagney

Le Beuveroux et les Époisses sont déjà fréquemment bombardés et le 25 septembre, l’état‑major allemand se replie au château des Houillères.

C’est ce même jour que les premiers obus tombent sur le village, il fait nuit depuis quelques heures. Ils atteignent la Passée, le Pâquis ‑ les maisons Jamey (Cadet) et Caritey (François) ‑ et le Centre ‑ la maison Franquin. L’électricité est coupée.

Les bombardements vont semer la peur et la mort durant cinquante‑cinq jours au cours desquels Champagney recevra entre quarante mille et cinquante mille obus et bombes.

Le lendemain matin, les habitants vont se rendre compte des dégâts occasionnés par les épouvantables tirs de la nuit. Il n’y a plus de doute, il faut prendre des dispositions pour un séjour prolongé dans les caves, lorsque cave digne de ce nom, il y a.

 
contre la cure 1942

 

Groupe dans le jardin de la cure en 1942

 

De gauche à droite : Louis Ballay de Ronchamp, Marcel Henry – l’adjudant de gendarmerie qui sera fusillé à Banvillard le 10 octobre 1944 - , Louis André – frère de Georges André, le missionnaire - , L’abbé Jeanblanc, curé de Champagney – il porte son uniforme d’officier de chasseur, il parlait allemand et était l’interlocuteur naturel des occupants - , Louis Helle, Maurice Mathey

(Archives Huguette Angly)


Notes

                                   

(1) Le 24 septembre, la DCA abattra un avion qui tombera dans les prés de la Plaine. « Un tout petit avion blanc est posé dans les prés de la Plaine, gardé par un tas d’Allemands. D’où vient‑il? Des rumeurs courront, disant que Mme Thomassey a caché l’aviateur. C’est possible, elle est américaine. » Extrait des souvenirs de Suzanne Verdant (née Gauthier), document manuscrit.

Sur le même événement, Maurice Gouhenant raconte qu’il s’agissait d’un avion américain, un Dakota gris métallisé, chargé d’une trentaine de fûts d’essence.

Cet avion, très visible depuis sa maison du Pâquis, avait été abattu par le poste de DCA installé sur les remblais à Ronchamp (site de l’actuel magasin Champion). Après avoir perdu un moteur, l’appareil avait eu le temps de sortir son train d’atterrissage, avant de se poser sur le ventre, les ailes au ras de la terre, qu’il refoula largement devant lui, l’endroit étant marécageux.

On aurait dit, se souvient encore Maurice, un car qui brillait au soleil. Les Allemands ont entreposé son contenu dans la maison Lehman (rue Senghor), alors que les quatre hommes d’équipage (dont deux blessés) étaient capturés sans être malmenés.

Ce n’est qu’après la Libération que notre témoin ira récupérer des câbles et de la tôle sur la carcasse de l’appareil.

 

Il faut encore savoir qu’au début du même mois de septembre, un chasseur anglais avait été abattu par la DCA installée à proximité de chez Lagotte. Cet appareil était tombé au Mont‑Feu en amont du Beuveroux. Les Allemands rendirent les honneurs au pilote qui avait été tué.

 

(2) Le gouvernement de Vichy fera une pause à Belfort. Laval y arrive le 17 août et Pétain le 21. Ils quitteront Belfort pour Sigmaringen le 6 septembre.

Paulette Ruga verra passer au Ban le 20 août 1944, entre dix heures et onze heures, le cortège du maréchal Pétain, en route pour Belfort. Juste après son passage, elle ramassera un message jeté de sa voiture (deux feuilles pliées en huit) qu’elle a conservé précieusement. Voir sur ce blog l’article :
Pétain au Ban de Champagney

 

(3) Suzanne Verdant est la fille de Just Gauthier, boulanger au Pied‑des‑Côtes.

 

(4) Souvenirs de Suzanne Verdant.

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Les traces des bombardements sur la façade de l'église

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  La passerelle porte elle aussi les traces de cette période



Lire la suite : La libération de Champagney - 2 -

 Ce texte est extrait de : Cham 3

 

                                                                                 

                                                                                                                        

Sur les Cosaques de l'armée de Vlassov :
http://www.swingcherie1944.ch/dotclear/public/documents/Dossier_Cosaques.pdf

 

 

 

 

  

                                                          

 

 

 

 

 

 

 


 

                                                

                                                

 

                                                

                                                                                                                    

 

 

 

 


                                                                    

 

 

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