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 Délivrance
19 novembre 1944


 

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Le 19 novembre 1944, dans la matinée, arrivent les fantassins de la 1ère DFL.
Ici entre la pharmacie actuelle et la boulangerie Sarda.


Dans la grisaille du mois de novembre apparaît la neige. Elle tombe dès le jeudi neuf. En fait, pluie, neige et gelées se succéderont durant tout le mois. Un temps guère surprenant pour notre région.

Le canon tonne tous les jours. Michel Morand note à la date du 7 novembre ces quelques mots qui résument l'ambiance de cette période où chaque jour apporte son cortège de morts et de blessés : « Canonnade, tempête, pluie et vent, pièces inondées.» Les canons de 105 et de 155 de la 1ère DFL vont se déchaîner au cours des dix dernières journées. La nuit, la flamme qui lèche leur gueule à chaque départ de coup est visible depuis Champagney.

 

 

Le onze novembre, les Allemands annoncent qu'ils évacueront le village à partir du 21, les gens du Centre ne devant toutefois partir que plus tard. C'est ainsi que beaucoup, dans l'espoir d'une libération prochaine, terrés Sous-lès-Chênes ou au Mont-de-Serre viendront se réfugier au Centre. Quelques familles choisiront de s'en aller sur Belfort via le Bochor, après avoir chargé voitures et chariots emportant même, pour certains, lapins, oies et chèvres. Projet périlleux entre tous ...

Le premier novembre les Allemands avaient déjà chassé vers le Chérimont la plupart des habitants du Beuveroux. Les dix et onze, ils évacuent sans ménagement ceux de La Piotnaz et du Pied-des-Côtes. C'est sous la pluie et baïonnette au canon qu'ils mènent les tristes cortèges de civils vers le Centre en empruntant la route de la Passée.    C'est ainsi que les réfugiés du cinéma Jean Bari se retrouveront dans les caves de la mairie. Evoquant l'arrivée de ses concitoyens des hameaux, Arthur Wissler écrit : « Les pompiers s'occupent à les loger, mais cela devient de plus en plus difficile, les caves sont bondées, celles du groupe scolaire sont inondées. Il faut faire des échafaudages au-dessus de l'eau et la pompe à incendie a fonctionné une grande partie de la journée pour les vider, mais il en vient toujours ...» (Edmond Wissler dit Arthur : rapport des interventions des pompiers pendant la période des bombardements de 1944).

Face aux menaces d'évacuation du village, le curé Jeanblanc confie les archives de la cure à l'abbé SChlienger, lequel quitte Champagney à vélo.
En ces terribles jours où, à tout instant, les gestes du quotidien pouvaient engendrer la mort, des hommes et des femmes traversaient les lignes : militaires français et villageois faisant circuler les informations. Les Français membres des commandos, éléments en civil, traversaient nos forêts parsemées de mines en compagnie de Champagnerots. À l'écart dans une cave de la mairie, madame Quillery en accueillait et les restaurait entre deux expéditions.  

Lucien Grosjean et Robert VIssler furent de ceux-là. Ce dernier se rappelle d'un garçon et d'une fille, membres des commandos, avec lesquels, via le Champey, ils progressaient prudemment dans les bois fouillies ou dans le lit des ruisseaux qui courent sous les frondaisons. Yvette Mathey, réfugiée dans la cave de la maison Syriès, y rencontra une camarade, Jacqueline Barbier qui se consacrait, elle aussi, à cette dangereuse activité en secteur de guerre. Elle disparut avec le garçon qu'elle accompagnait, quelques jours avant le 19 novembre, laissant ainsi présager un dénouement proche.

A partir du dix novembre commencent les préparatifs militaires d'une action générale en direction de la Haute‑Alsace. La préparation à l'offensive est intense et des munitions en grande quantité sont accumulées. (Elles ne seront pas utilisées pour "prendre" Champagney, d'après Michel Lecot, alors sous-officier au 1er régiment d'artillerie).
Le 14, malgré une violente tempête de neige, le 1er CA (Corps d'armée) déclenche son offensive de Montbéliard à Belfort. La 1ère DFL avec le 2ème CA du général Montsabert attend son heure avec impatience. Son objectif Champagney‑Giromagny. (Le général De Lattre sait que la 1ère DB et la 1ère DFL vont lui être retirées pour le front de l'Atlantique - Bordeaux et la poche de Royan - . Avec l'offensive du 19, le départ de la 1ère DB est annulé et celui de la 1ère DFL reporté.)

Le 1er CA avance rapidement : Héricourt est libéré le 17, Montbéliard le lendemain. Au regard de ces succès et, considérant les informations rapportées le 18 en fin d'après midi par les patrouilles de la 4° Brigade signalant le repli de l'ennemi, le général Brosset décide de passer à l'attaque. Nous sommes le 19 novembre, le temps est clair et froid.

Vers 8 h 30, avec confiance, les hommes partent au combat. Trois groupements tactiques ont été constitués au sein de la Division (Regimental Combat Team).

Celui qui nous intéresse le RCT 3 du colonel Raynal est formé de la 4° Brigade et d'un groupement blindé. (La 4ème brigade : colonel Raynal, puis Delange). Il doit progresser sur l'axe Champagney, Plancher‑Bas, Auxelles‑Bas, Giromagny. Les premières positions ennemies rencontrées dans les bois‑fouillies au nord de Champagney sont abandonnées.

 

 

 

A Champagney les Allemands sont partis le 17 novembre. Tôt le lendemain, vers cinq heures, ils ont fait sauter le pont à l'entrée du pays. L'explosion très violente a projeté des éléments très loin alentour. Une poutrelle est arrivée jusque derrière la boulangerie Mathey. Les riverains pensent alors : « S'ils font sauter le pont, c’est bientôt la fin ! » Le même jour l'ennemi a évacué son poste de Croix‑rouge ainsi que la kommandantur. La ligne téléphonique qui courait au sol a été démontée et le pont du Magny rendu impraticable. Enfin, dernière action stratégique avant de quitter les lieux, la destruction du tunnel de la Chaillée.

 

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Si les Allemands ont quitté le village, ils n'ont pas abandonné toutes leurs positions en forêt, en particulier au nord dans les bois‑fouillies. C'est là qu'à 9 h 30, le 19 novembre, le BIMP (bataillon d’infanterie de marine du Pacifique) est stoppé par une première résistance. À 11h, il tombe sur des positions solidement tenues. Le BM 24, quant à lui, progresse lentement à cause des mines, il est encore retardé par des abatis. Ses hommes se dirigent sur le village par le Bermont. Le. BM 21 qui chemine au sud arrive, en milieu de matinée (10h‑10 h 30), Sous-lès-Chênes. Ces fantassins investissent le village les premiers en présence du général Brosset qui, toujours en tête, a failli être blessé plus tôt en début de journée lorsqu'il était encore avec les hommes du BIMP. Le BM 21 ne s'arrête pas au village et poursuit sa route jusqu'au Magny, quartier investi en début d'après‑midi. (En octobre, le BM 21 a été "blanchi" et a reçu d'importants contingents de l'Aisne. Le BIMP a incorporé des hommes du Var, de Nîmes, de Lyon, puis en novembre le maquis Le Coz d'Indre-et-Loire. Le BM 24 a reçu, lui aussi, un fort contingent de FFI. A ce moment les tirailleurs indigènes, épuisés, sont déjà rassemblés dans les camps du midi, dans l'attente de leur rapatriement pour l'Afrique.) 

 

La 1ère DFL sera relevée le 30 novembre. Le 23 décembre, elle traversera la France en direction de Royan. Le 25, elle sera rappelée d'urgence en Alsace, STrasbourg, libérée le 23 novembre, étrant brutalement menacée par une contre-offensive allemande.

 

Chez les sœurs, ce dimanche 19 novembre, le curé Jeanblanc dit la messe de neuf heures plus vite qu'à l'habitude. L'office terminé il dit à l'assistance : « Et maintenant, rentrez chez vous et ne bougez plus », alors que lui, fait le contraire. Il se file vers le pont effondré dans la rivière et c'est là qu'il accueillera en milieu de matinée, en compagnie de Pierre et d'Emile Mathey, les premiers soldats français qui progressent prudemment en file indienne au milieu de la route, les bas-côtés étant minés. C'est l'éclaircie, le soleil a fait son apparition pour l'occasion.

 

Très vite, nous l'avons dit, le général Brosset arrive. A sa vue, Emile Mathey s'écrie : « Mon Général, c’est la première fois que je vois un général à la tête des troupes ! »   Il est vrai que, pour le peu de temps qu'il passera en nos mrs, ce grand militaire marquera les esprits, et son souvenir reste fort pour ceux l'ayant approché au cours de ces quelques heures.

 

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libé4Les fantassins, comme on l'a vu, ne s'arrêtent pas, ils disent bonjour aux habitants un peu incrédules et encore assommés par l'épreuve qui s'achève, et montent la rue de la gare. Les gens de Champagney réalisent peu à peu que les libérateurs sont là. Marie Hambert se coiffe dans l'escalier qui conduit à la cave. A la vue de cette tranquille file de soldats, elle comprend et appelle les autres occupants de l'abri : « J’crois bien qu’en voici ! » Paroles laconiques immédiatement comprises.
On sort devant les maisons. Plus tard surgissent des fouillies d'autres hommes. Maurice Gouhenant, alors au Mont-de-Serre, garde l'image des silhouettes de soldats éparpillées dans les prés et se dessinant sur le ciel matinal du Bermont. A cette heure, on entend encore des rafales de mitrailleuses. Le quartier est investi et des chars couverts de branchages arrivent par la Prods. D'autres débouchent de l'actuelle rue Brosset. Une pagaille bon enfant réunit libérateurs et libérés. L'équipement à l'américaine entretient la confusion : la fille d'Edmond Kibler s'exclame joyeusement : « Voici les Quinquins ! ».

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La plaque "place du Maréchal Pétain" est arrachée.

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Devant la mairie, les chars attirent les habitants. Ici un char du 1er escadron du 1er RFM (rgt de fusilliers marins).

Jusqu'à midi, les fantassins passent en nombre. Ils offrent des rations militaires, du chocolat ... L'un après l'autre, les Champagnerots ont quitté leur trou et la place est envahie par les villageois et les soldats. Michel Morand note, fébrile : « À 10 h 10, arrivée de nos sauveteurs, les FFL !!! Joie délirantes, pleurs de joie et vivats aux sauveurs. Inoubliable. Indescriptible ! C'est  le 11ème cuirassier. »

On s'attroupe autour des chars, les femmes embrassent les hommes de cette armée dont on ne soupçonnait même pas l'existence. On est à cent lieues d'imaginer qu'il y a à peine un mois, cette troupe était composée essentiellement de Noirs et de de Nord-Africains. (Au mois d'octobre, lorsque les Allemands stationnés chez Mathey, au retour des combats, parlaient de  " schwartz soldats " , la famille du boulanger, dans le doute, pensait à des Noirs américains.)

 

Entre-temps, l'abbé Jeanblanc a revêtu son uniforme d'officier, Jules Taiclet, le maire, ceint son écharpe tricolore et Mimi Kibler court enfiler son costume du dimanche en l'honneur des Libérateurs. Le jeune élève du curé Gaillard, Roger Campredon grimpe au clocher jusqu'au clavier du carillon presque intact, malgré les 21 obus tombés sur l'église, et joue La Marseillaise, ainsi que les hymnes anglais et américains. A la mairie, la plaque « Place du maréchal Pétain » est arrachée. C'est l'euphorie. Parlant des soldats français, Hélène Lassauge raconte : « On ne leur disait pas yes, ni oui, mais ja, par habitude. »

Mais parfois, la gravité ressurgit. C'est, par exemple, Lilia Peroz Tchauvey qui conte son malheur au général Brosset : sa fille a été blessée, il y a peu, par un éclat d'obus à la jambe. Les témoins évoquent encore près de soixante ans après la robe grise et rouge tachée du sang de la jeune fille. Elle est à l'hôpital de Belfort. Brosset déclare, déterminé et rassurant : « Ne vous en faites pas Madame, dans deux jours on est à Belfort, vous reverrez votre fille ! »

 

Survient une fausse note : deux Allemands cachés dans le garage de la maison Spielmann (boulangerie Jacquemard) sont découverts. Ils sont aussitôt malmenés : gifles et crachats. Ces excès ne durent pas car vite réprimés verbalement par d'autres et les soldats prennent en charge les deux spécimens de l'ex‑race des seigneurs fatigués d'une guerre qu'ils quittent ainsi par la petite porte.

 

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Des soldats allemands sont faits prisonniers.

En début d'après midi, alors que les villageois sont tout à leur joie, les hommes du BM 21 sont arrêtés au niveau de la butte de Passavant sur laquelle se sont embusqués les Allemands, C'est la 3ème compagnie qui a en charge de réduire ce nid de résistance. Le lieutenant Robertson est tué au cours de l'opération (Tout danger est alors loin d'être écarté. Déjà, dans la matinée, la quartier de la gare recevait des tirs venus de Passavant. C'est à ce moment que Jeanine Zeller blessée à une jambe et les habitants de ce quartier retourneront précipitamment dans les caves.
Vers 15 heures, Sous-les-Chênes, Emile Marsot tire l'eau au puits. C'est alors qu'un obus allemand éclate non loin, dans sa haie. La maison de Paulette Ballay est frappée par des obus venus de l'est. Vers 17 heures, le village est encore touché par des tirs de même origine. La peur revient, les habitants reçoivent l'ordre de retourner aux abris).

   
À Champagney, une pièce allemande installée Sous-les-Chênes (maison Anjoubault) doit être réduite au silence. Pierre Mathey guide les soldats français jusqu'à l'endroit où finalement l'un d'eux sera blessé.

Au cours de cet après‑midi un bulldozer nivelle le lit de la rivière un peu en aval du pont afin de faciliter le passage des véhicules qui ne tarderont pas, puis un pont militaire métallique Bailey est lancé par le génie au‑dessus des ruines du pont de pierres. (Une passerelle en bois permettant le passage des voitures, dans lers deux sens, sera assez rapidement construite. Elle marquera durablement les gens de Champagney puisque le nouveau pont ne sera inauguré qu'en novembre 1949).
Vers seize heures arrive l'artillerie, des canons tirés par des GMC. «  Si l'artillerie arrive, les autres ne reviendront pas », pense-t-on au village. Des pièces sont mises en batterie au Mont‑de-Serre. Tout ce matériel reprendra la route dès le lendemain en direction de Giromagny.


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Ce même jour, le général Brosset - accompagné de Jean-Pierre Aumont -  passant le Rahin en aval du pont effondré

Les mouvements de troupes et de véhicules seront intenses dès ce premier jour de liberté.

 

Le soir venu les Champagnerots regagnent caves et abris, ivres de joie pour ceux que le mauvais sort n'a pas frappés. Paulette Ballay dont la maison a reçu au total sept obus déclare : « Tout ça nous était bien égal, on s’en était tous sortis avec nos quatre membres ! » C'est là le sentiment de ceux n'ayant alors pour seul souci que de reconstruire.

 

L'hiver qui commence sera long, froid et dur. Mais il y a les autres, tous les autres qui, non seulement ont tout perdu ‑ 400 maisons sont alors détruites complètement ou en partie ‑mais ont encore vu mourir un ou plusieurs proches ou qui ont été marqués dans leur chair.

 

Quel est l'état d'esprit de ces gens au soir de la libération ? Peut-on oublier que ces deux mois de bombardement ininterrompu ont causé la mort de 115 villageois et blessé 120 autres ? A Champagney, la tristesse et l'amertume ont envahi de trop nombreux foyers au soir de ce 19 novembre 1944.

 

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C'est la joie de la liberté retrouvée. Ici sur la place du village.
A droite (béret et lunettes), l'électricien Henri Haaz.


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Le maire Jules Taiclet a ceint son écharpe.

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A gauche, Henri Campredon qui peu avant est monté au carillon. Au centre une servante de l'Hôtel du Commerce. Elle est encadrée des grères Malfregeot et derrière elle on aperçoit Jules Démésy de Plancher-Bas. Ce groupe se trouve dans la cour des caves Mathey, actuel musée de la Négritude.

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A la cigarette, Pierre Mathey, fils du boulanger. Derrière lui - à gauche Suzanne Campredon et derrière le garçon au béret, Charpin.  A droite, la jeune femme avec les lunettes est Colette Jacquot.

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On se trouve ici à l'entrée de Champagney devant le château Mulfort (maison Loridat). A droite, Auguste Capraro. La ferme à droite a disparu, c'est aujourd'hui la maison Ducotey.

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Georges Péroz sur le pont de Champagney. Juste derrière, le pont est effondré. Au fond, les bâtiments devant lesquels pose le groupe de la photo précédente.

Paulette Caritey jean Mathey

Paulette Caritey et Jean Mathey qui ouvre une bouteille. Jean Mathey est le boulanger, père de la photographe du jour.

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Sur la place Champagney, soldats et villageois mêlés. Ceux-ci quittent enfin leurs caves après 55 jours de bombardements.
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Toutes ces photos sont signées Yvette Mathey (Lecot). Elle m'avait raconté que pendant l'Occupation il ne lui restait qu'une pellicule qu'elle avait mise de côté pour le jour de la Libération. Merci à elle pour cette riche idée ...

   

    Cham 3
Ce texte est extrait de :















  
Lire aussi :

   
55 jours sous les bombes - Champagney - témoignages

Souvenirs d'un Ancien de la 1ère DFL, Henri Pesenti

La libération de Champagney - 1 -

   


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Le même jour, devant le café Péroz face à la gare alors détruite, le chef de gare, Victor et Marcelle Taiclet.


















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