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Maurice Bohl fit l'essentiel de sa carrière de gendarme à Champagney. Beaucoup de Champagnerots de générations différentes se souviennent de lui.
Ce qu'il ne savent pas, c'est que tout jeune, à la libération de son village, il s'est engagé dans la 1ère Division Française Libre. Il a donc vécu l'épopée de cette unité jusqu'à la fin de la guerre.

Son fils, Gérard, nous a confié le carnet de son père. Voici ce document :


Bohl carnet




  

Maurice Bohl de Frotey-lès-Lure

1ère DFL – BM 4

« Carnet de route à partir du 7 octobre 44

Je m’engage dans une unité d’infanterie, 1ère DFL de passage à Roye, à midi je suis revêtu de la tenue militaire, première nuit couché dans le foin. J’ai le cœur lourd de chagrin mais malgré cela je suis fier du devoir accompli.

Dimanche 8 octobre

Le matin après l’appel, je pars avec M faire un tour au pays. Je suis heureux de revoir mes parents.

Lundi 9 octobre

Retour au cantonnement où toute la journée nous apprenons le fonctionnement des armes.

Mardi 10

Le matin, nous passons la visite, je suis bon. Ce jour-là les obus tombent aux environs, il y a des civils tués. Le soir, je vais coucher à la maison.

Mercredi

Je reviens le matin et j’apprends par les copains que nous partirons bientôt. A midi ordre de départ. Les camions sont rangés et nous attendent, nous ne savons pas où nous allons, nous savons seulement que nous montons en lignes, ça me fait un peu quelque chose. Le soir nous nous arrêtons pour cantonner à Malbouhans.

Vendredi 13

Jour favorable paraît-il. Notre habillement est complété. Le capitaine nous passe en revue et en route pour la bagarre. Le soir nous grimpons au ballon de Servance. Ah, ça sent la guerre !

Les obus éclatent sur les versants de la montagne. Devant nous une mitrailleuse boche crache sa ferraille meurtrière, les balles traçantes sillonnent le ciel. Une maison apparaît devant nous, c’est une ferme, nous nous arrêtons, nous mettons nos mortiers en batterie. Une garde est désignée et nous entrons à l’abri car il pleut, la maison paraît abandonnée. Les habitants, un homme et deux jeunes filles sont réfugiés dans la cave. Le toit est aux trois quarts en bas. Nous sommes trempés de la tête aux pieds. Première mauvaise nuit, nous ne pouvons fermer l’œil. A tout moment nous courons aux pièces pour envoyer une dégelée aux Frizous.

14

Nous manquons de peu de nous faire repérer par une lampe d’essence qui explose. Les 88 pleuvent tout autour de nous. Je commence à m’habituer à ce vacarme.

Samedi 15

Le matin nous tirons une trentaine d’obus. Rien à signaler.

Dimanche 16

Il n’est pas question de repos au contraire. Les boches tentent une sortie qui est d’ailleurs vite repoussée mais nous avons quelques blessés. Le soir, je vais prendre la garde à un petit poste assez éloigné. La chance me protège car presque aussitôt il tombe un obus sur la maison juste à la place où je couchais. Trois copains sont grièvement blessés.

23 octobre

Nous partons de Servance pour Fresse. D’autres soldats occupent le cantonnement. Nous faisons une quinzaine de km à pied et nous arrêtons à Montaiyeux. Nous prenons notre matériel à dos et nous montons en pleine montagne. Aucune habitation et il fait nuit. Quel pays perdu et il fait froid et cependant nous sommes mouillés par la sueur. Nous faisons halte, ce soir nous n’irons pas plus loin. Chacun s’étend à terre, s’enroule dans une couverture et ce n’est plus que des ronflements, un seul homme veille.

24 octobre

Ce coin du front est dur à tenir. Il nous faut creuser des abris. Chacun creuse son trou que nous recouvrons de terre pour parer la pluie et surtout les éclats car inutile de dire que les obus ne nous sont épargnés.

25 octobre

A 5 heures du matin nous sommes aux pièces. C’est la guerre plus que jamais, les obus tombent très serrés,  à tous moments il faut baisser la tête. Un copain a la main complètement emportée par un éclat, il faut le transporter au poste de secours. Personne ne parle sauf les chefs qui commandent. Cela durera toute la journée et toute la nuit. Aujourd’hui le repas se compose d’une boîte de conserve froide.


1er novembre

Quel jour triste en ce jour de Toussaint, j’ai un cafard fort. Je pense à mes chers parents, leur pensée également doit être près de moi. Le secteur est calme.

2 novembre

Il fait froid, il gèle, l’hiver approche. La terreur des soldats. Nous tapons la semelle. Les 2 heures de garde pendant la nuit nous glacent les pieds.

3 novembre

Nous prenons des photos. La même vie nocturne. Le soir quelle joie au courrier, je reçois des nouvelles de mes parents, tout le monde est en bonne santé mais ma présence leur manque beaucoup. S’ils savaient les pauvres, ils ne vivraient plus !

4 novembre

Aujourd’hui le soleil brille, aussi le front est-il animé.

Dimanche 5

Pour un dimanche ce n’est pas fort, le tabac manque, je fume les mégots. Le temps est noir, on dirait qu’il va neiger. Tout le monde est terré dans son trou. 8 heures du soir, alerte ! L’ennemi attaque. Mitrailleuses, canons, mortiers, tout tire à la fois. Cela fait un beau vacarme. Les fusées sillonnent le ciel, on voit comme en plein jour. Les obus tombent drus aussi. Les boches sautent sur les mines. Toute la nuit nous sommes en alerte mais le matin le boche a repassé les lignes.

Lundi 6

La pluie tombe toute la journée, nous restons dans les « abris ».

Mardi 7

Il pleut de plus belle. Ce n’est plus qu’un (hou …?) toute la journée. Il faut charrier des obus. Nous sommes trempés comme une soupe, il pleut dans les abris, nous n’avons plus rien à nous mettre de sec sur le dos. La nuit je prends la garde avec simplement mon caleçon et ma capote.

Jeudi 9

Il a gelé pendant la nuit, nos habits sont raides sur notre dos, nous sommes méconnaissables, couverts de boue de la tête aux pieds, la neige se met à tomber. Le soir, il y en a 30 centimètres.

10 novembre

Nous sommes perdus dans la neige, je claque des dents dans mon trou, quelle vie !

11 novembre

Enfin nous sommes relevés. Il était temps. Plusieurs cas de pieds gelés sont signalés. Le soir nous avons la satisfaction  d’avoir un bon feu et une bonne soupe chaude dans une maison où les habitants sont très gentils.

Dimanche 12

Le repos n’a pas été long, nous allons repartir dans la neige. Enfin, c’est comme ça et il ne faut jamais se plaindre.

16 novembre

Le sergent m’emmène en patrouille avec lui. C’est qu’on parle d’attaques prochainement. Nous n’avons comme arme qu’on révolver chacun pour ne pas être embarrassé. Nous approchons des lignes boches. Le sergent avec les jumelles repère deux emplacements de mitrailleuses. Nous coupons des lignes de téléphone et nous repartons dans la neige.

18 novembre

La neige tombe toujours, le secteur est assez calme.

Dimanche 20

C’est demain que nous attaquons. L’artillerie tonne déjà depuis le matin. Cette nuit nous ne dormirons pas.

Lundi 21

C’est le grand coup, à l’heure nous avons le sac au dos et en avant, la route est dure car à tout moment il faut nous coucher. Les balles sifflent. Comme tout est dévasté. Les arbres sont couchés et partout des cadavres d’Allemands et de Français. Les fusilliers marins avancent avec nous. Les Boches reculent, nous avons perdu leur contact tellement ils reculent vite. Les mines sautent. Notre caporal est tué avec deux autres copains. Nous marchons toute la journée sans rencontrer un Boche vivant. Le soir nous sommes éreintés. Nous arrivons à Auxelles-Haut.

Mardi 22

La mort me frôle de près. Un copain en nettoyant sa mitraillette tire une balle qui m’enlève mon calot et me roussit les cheveux. J’en suis quitte pour la peur.

Mercredi 23

L’attaque se poursuit, le Boche est traqué de partout.

Jeudi 24

Tous les copains du pays sont réunis près de moi. Nous en profitons pour boire un bon coup.

Vendredi 25

Dans la nuit, un accident nous arrive alors que nous sommes bien en train de ronfler, un mur de la maison dégradé s’écroule blessant 2 camarades.

Samedi 26

Nous changeons de cantonnement, nous nous installons dans une maison inhabitée mais encore meublée où nous sommes chez nous.

Dimanche 21

Le matin nous recevons l’ordre de départ pour Echenoz-la-Ménine à côté de Vesoul. Nous y restons 15 jours. J’ai pu obtenir une perm de 24 heures. Quelle joie de revoir mes parents !

Lundi

Ordre de départ pour la Rochelle. Nous embarquons dans des wagons à bestiaux. Nous restons 3 jours dans le train et le jeudi nous débarquons à côté de Bordeaux. Ici le vin ne manque pas. 2 heures après notre débarquement, les trois quarts de la compagnie sont dans les vignes du seigneur.

Ici nous sommes les rois. C’est la première fois que des soldats passent ici, on sort d’une maison pour rentrer dans une autre, tout le monde veut avoir des soldats. Il n’y en a pas pour tous.

8 jours plus tard

On entend à la radio que les Américains reculent en Alsace. Le lendemain nous embarquons pour refaire le chemin à l’envers cette fois. 3 jours après, nous arrivons à Sélestat après un dur voyage par un froid terrible sous la neige.


en-batterie-friesenheim-fin-janvier-45-coll-p-robedat

En batterie à Friesenheim, janvier 1945 (collection Pierre Robedat)

1er janvier 45

C’est aux Alsaciennes que nous présentons nos vœux de bonne année. Mais le soir c’est aux Frisés que nous avons à faire, ça a l’air très sérieux ici à voir les 88 rappliquer et les mitrailleuses qui déchirent l’air par leur ta ca ta ca réguliers. Nous sommes dans un bout de ville et les Boches de l’autre.

2 janvier

Le matin, nous attaquons, il fait un froid à ne pas mettre un chien dehors et cependant il faut marcher ; nous mettons  en batterie dans un terrain vague. Impossible de creuser le sol tellement il est gelé et des mines avec ça, à tout moment un homme saute. On ne sait plus où mettre les pieds. Ah ! Maudite guerre ! Par moment je suis découragé. Il me semble que jamais je ne reverrai les miens. Enfin à midi nous sommes maîtres des positions.

Janvier

Pendant 10 jours nous restons sous la tente, sans paille, à même le sol, 10 jours sans fermer l’œil, sans pouvoir allumer un petit feu. Seule nourriture une boîte de conserve gelée et aucune nouvelle de personne, le courrier ne marche pas, 10 jours de cauchemars sous les obus, souvenir à jamais gravé dans ma mémoire.

Enfin c’est la relève. Nous partons en repos à St Pelt ( ?) petite localité de 500 habitants. Toute la nuit je suis secoué par la fièvre.

15 mars

Je suis évacué à l’hôpital de Colmar pour une bronchite et un commencement de talons gelés. J’y reste 3 jours et je demande à partir.

26 mars

En sortant de l’hôpital je passe 9 jours à la maison sans permission. Pas vu pas pris.

27 mars

Je rejoins la compagnie qui est sur la Côte d’Azur sur la frontière italienne. Je retrouve les copains qui sont en lignes sur une montagne en pleine nature à une altitude de 1000 m. Nous sommes logés dans une cabane de berger.

28 mars

Je reprends mes fonctions de chef de pièces. Le métier recommence.

Dimanche 29 mars

Le secteur est assez calme. Dans la nuit les Boches envoient  une fusée qui vient tomber tout près de nous. Aussitôt une dégelée de 88 radine.

30 mars

Nous venons de régler un tir sur un village italien Olivetta. Au bout d’une demi-heure les maisons sont transformées en écumoire et de toutes parts les Boches se sauvent.

A 5 heures du matin, une patrouille ennemie s’est infiltrée dans nos lignes. Nous sommes en état d’alerte. Tous les hommes sont postés dans différents 0endroits, grenades à la main. Une sentinelle aperçoit la patrouille et décharge sa mitrailleuse sur les hommes de tête, deux d’entre eux restent sur le terrain, les autres prennent la fuite.

1er avril

Je suis de garde alors que tout sommeille. Mes yeux cherchent à distinguer dans la nuit, tout à coup j’entends marcher, je crie le mot de passe, aucune réponse, alors je n’hésite pas, je dégoupille une grenade et la lance dans la direction du bruit et me couche. A la lueur de l’explosion j’ai le temps d’apercevoir notre mulet qui broutait tranquillement à une trentaine de mètres de là. Jamais je ne me suis vanté de cela. Pendant 2 heures nous avons été en alerte.

Aujourd’hui c’est la fête de Pâques. J’ai le cafard. Je pense à tous les êtres qui me sont chers […]

Lundi 2 avril

Rien à signaler

Mardi 3 avril

Je ne sais si nous sommes repérés mais une dégelée d’obus nous surprend. Les éclats sifflent sans toutefois nous toucher.

Jeudi 6

Le soir les patrouilles allemandes pénètrent dans nos lignes. Les FM, les grenades sont employés. La patrouille est repoussée mais nous sommes certainement repérés car le lendemain les obus pleuvent drus tout autour de nous, il y a plusieurs blessés.

9 avril

Aujourd’hui, il y a bruit d’attaque. Nous nous attendons au départ, les cœurs sont angoissés, les veilles d’attaques sont toujours appréhendés. Les caporaux boivent pour chasser le cafard.

10 avril

Un jour qu’on n’oubliera jamais. Depuis six heures du matin l’artillerie tonne, partout ce n’est qu’éclatement d’obus. Il s’agit de débloquer l’ennemi sur une crête de montagne. Nous progressons doucement masqués par les obus fumigènes. L’attaque se poursuit. Nous avançons de 5 km. Mais tout d’un coup  les Boches contre attaquent. A ce moment, nous sommes en difficulté sur le flanc de la montagne. Les balles sifflent, je vois les copains tomber tout autour de moi. Les blessés râlent. C’est la débandade de notre côté, sur une compagnie il ne reste qu’une poignée d’hommes. C’est la retraite. Les nôtres sautent sur les mines en se repliant. Quel désastre ! Enfin nous regagnons nos positions de départ. 2 mortiers sont détruits. Tout le monde est triste. Les ambulances sont chargées de blessées. Le soir nous nous réfugions au fort du Mont Grosso à 1300 m d’altitude et 80 m sous la terre. Nous apprêtons des obus. Une autre attaque va être déclenchée.

Vendredi  14 avril

On croyait que l’attaque serait pour aujourd’hui. Cependant ça n’en a pas l’air, nous sommes sur le qui vive. A midi les Boches tentent une sortie mais la réception que nous leur donnons les contraint à  rentrer. Ils envoient quelques 88. Les mitraillettes crachent.

Samedi  15

Le capitaine nous passe en revue. Courage les enfants ! C’est pour demain, l’ordre est donné : mourir sur place mais ne pas reculer. C’est avec le sourire que nous accueillons cela : que nous réserve demain ?

Dimanche  16

8 heures du matin, réveil en fanfare, l’artillerie se fait déjà entendre, aucune riposte de l’ennemi. A midi, nous avançons. Les Boches lèvent les bras dans leurs trous. Ils sont terrorisés, c’est que nous ne les amusons pas.  Aucune perte de notre côté sauf quelques blessés par les mines.

Le soir nous avons fait 15 km en avant, nous cantonnons derrière les rochers.

Lundi  17

Nous repartons en avant, partout ce n’est que champs de mines. Il nous faut passer dedans. Le soir nous reprenons contact avec l’ennemi. La halte est commandée, les Boches sont en montagne à 3 km de là. Nous mettons nos pièces en batterie et nous attendons.

Mardi 18 avril

Nous sommes sur un terrain couvert d’oliviers, l’ennemi a vue sur nous. Nous ne pouvons bouger de place sans être repérés.

Mercredi

Les obus tombent tout autour de nous, les éclats sifflent.

Jeudi  20

6 heures du matin, tout le monde dort sous la tente. Tout à coup une rafale de mitraillette nous réveille. Une sentinelle vient de tirer sur une autre garde qui venait de prendre sa faction. Le malheureux reçoit toute la rafale dans le ventre, il meurt peu de temps après.

Vendredi

Ma permission de détente arrive. Je pars ce soir. Quelle joie ! Et d’ailleurs le bruit court que la guerre tire à sa fin. Le soir, sac au dos je fais 25 km à pied pour aller prendre le train. Je ne sens pas la fatigue.

Dimanche

J’écris ceci dans le train. Je roule en direction de Lure. Je ne peux croire à tant de bonheur. J’ai encore dans les oreilles le bruit du canon.

25 mai

La guerre est finie. Je suis de retour à la compagnie. Aujourd’hui nous défilons à Cannes.
Départ pour Paris

image

A cannes, avant le défilé (collection Emile Gauthier)



 

18 juin

Défilé sous l’Arc de Triomphe

14 juillet

Nous défilons à nouveau

25 février (1946)

Arrivé à Romans à 3 heures dans 1,2 mètre de neige, dirigé à la caserne Servan.

26

Nous attendons. Corvée de neige avec des paniers à poissons, nettoyage de la salle d’étude.

27

Repos toute la journée

28 février

Nous touchons l’habillement. Tenue de sortie verte avec képi, 2 paires de souliers, une tenue kaki de travail, les livres d’instruction. Le travail commencera lundi. »

coll-roger-michelot
                                                 Infirmiers et brancardiers du BM4 (collectionn Roger Michelot)



L'histoire du BM4 :  http://www.1dfl.fr/decouvrez-ses-unites/bataillon-de-marche-n-4/banque-photo-bm-4/

Tag(s) : #Histoire locale