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L’entreprise Mulfort‑Dorget
 
 Dorget 4
 
En 1910, Paul Mulfort originaire des Vosges, associé à Jules Mathey (père de Maurice Mathey) créent un tissage à Champagney. Les deux hommes sont autrement liés puisque le fils du premier épousera la fille du second.
 
Ils hésitent quant à l’endroit, pensent un moment aux prés Chipeau entre le cimetière et le Rahin, dans lesquels les maçons viennent alors extraire du sable au fur et à mesure de leurs besoins. Finalement, ils choisissent le site du Pâquis, Sous‑les‑Chênes, un vaste terrain jusque là réservé aux pâturages (sens du terme « Pâquis »). On y construit l’usine, la maison du concierge (actuelle maison Chipeaux qu’on voit à proximité du tissage sur de nombreuses cartes postales) et une belle maison bourgeoise à l’entrée du village dite « château Mulfort ».

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L'ancienne maison du gardien et, photographié du même endroit, l'arrière du "château Mulfort".
      
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Paul Mulfort est grièvement blessé pendant la guerre de 14‑18, il vend alors son usine en 1919 à Jules Dorget, industriel également vosgien, qui possède déjà de nombreux tissages dans les Vosges ainsi qu’une usine de casseroles à Corravillers. Le suivent quelques ouvriers vosgiens ainsi que l’encadrement : Adrien Houillon, le nouveau directeur en activité à ce moment là, à Thaon-les-Vosges et son fils Georges (né en 1903), élève de l’école de textile d’Épinal, qui sera responsable à la fabrication.
 
Jules Dorget agrandit l’usine, fait construire à proximité des maisons pour ses ouvriers (maison toujours visibles) et rachète le moulin, à l’entrée de Champagney, également pour y loger son personnel (le moulin fonctionne encore vers 1920).
 

Moulin couple Lods
 Gustave et Céline Lods devant leur moulin vers 1905
  
Ce moulin appartenait à la famille Piguet‑Lods (Gustave Lods était le gendre du meunier Piguet). Il n’y avait pas d’appartement au moulin et la famille habitait la maison de René Simonin (Cette belle maison du début du XVIIIème siècle fut celle de Philippe Voiturier. Elle revint à René Simonin, neveu de Céline Lods). Leurs ancêtres avaient même fait construire un pont
 
 
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sur le Rahin reliant le moulin et l’habitation, à une époque où aucun pont n’existait à cet endroit, donc un peu en amont du pont actuel. Ce pont primitif, et privé, date d’avant 1869, date de construction du pont détruit par les Allemands en novembre 1944 et qui n’avait pas souffert en 1870.
 
Le moulin fournit de l’électricité pour le centre de Champagney entre 1904 et 1906. Jusqu’en 1914, c’est une meule en pierre qui moud le blé du village et de Frahier. Le beau-père Piguet est seul pour faire fonctionner le moulin pendant la guerre.
 
Les femmes de Champagney ayant travaillé au tissage, ne serait‑ce que brièvement, sont très nombreuses. Si on ne poursuivait pas l’école après le certificat d’études, c’était presque un premier emploi obligé, dès douze, treize ans.
Dans la partie ancienne de l’usine (Mulfort) se trouvaient des groupes de quatre métiers, dans une partie plus récente, l’ouvrière pouvait avoir sous sa responsabilité un groupe de douze métiers, des métiers modernes à barillets qui s’arrêtaient automatiquement au moindre problème, si le fil cassait par exemple.
 

Dorget 3
 
La fillette apprend à travailler avec une ouvrière en quelques mois, puis on lui donne la responsabilité d’un métier, puis de deux. A seize ans, elle surveille quatre métiers. Les anciennes s’amusent des novices. Pour faire cesser les blagues, il suffit de s’exclamer : « V’la l’grand ! » en référence au fils Houillon. Quelquefois, ce sont les garçons qui animent la sortie en installant par exemple aux abords de l’usine, des citrouilles creusées et garnies d’une bougie comme pour la fête Halloween aux Etats‑Unis. La dureté du quotidien n’ôte en rien l’envie de s’amuser.
Dans les ateliers, les métiers font un bruit épouvantable. Les ouvrières ne peuvent pas communiquer autrement qu’en lisant sur les lèvres. S’il faut aller aux toilettes, on confie ses métiers à la voisine, si l’on tarde, le contremaître vous gratifie d’une amende de cinquante centimes.
 
Les journées sont longues : de 6 heures 30 à 11 heures et de 13 heures à 17 heures 30. Aux entrées il y a trois coups de sirène : le matin à 6 heures, 6 heures 20 et 6 heures 30; l’après‑midi à 12 heures 30, 12 heures 50 et 13 heures. Les moteurs tournent dès le deuxième coup de sirène, ce qui permet aux jeunes qui n’ont pas de charges de famille et de maison à tenir, de se mettre au travail dix minutes avant les autres. Celles‑ci, les voyant déjà attelées à leurs métiers ne manquent alors pas de les traiter de « bouffetout ».
 
 
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Vers 1935, dans la cour du tissage Dorget. Sur la ridelle du camion trône « Figeot ». Sont debout, de gauche à droite : ?, Charles Taiclet « Toto », Paul Gouhenant (père de Maurice et de Marie-Thérèse Olivier), M Galley, Émile Péroz.
 
On est payé aux pièces avec un acompte le quinze du mois. Le trente, on passe au bureau du directeur pour recevoir le reliquat et sa feuille de paie. Une ouvrière chevronnée, responsable de quatre métiers, gagne en moyenne 400 francs par mois dans les années trente. Le vendredi soir, il faut nettoyer les métiers et on travaille encore le samedi matin.
Il y a de nombreux contremaîtres, l’œil aux aguets, le concierge (vers 1930) est M Mathieu et le chef est Abel Marcillat (oncle d’Édouard). Les passeurs de pièces vérifient la qualité du travail et, en cas de défaut, l’ouvrière est mise à l’amende.
Il arrive que Jules Dorget passe à l’usine. Le personnel est informé de ces visites par des affiches.
 
En 1936, le tissage est occupé près de trois semaines. Ce conflit sonne le glas pour cette usine. Jules Dorget qui accordait habituellement une augmentation de 2%, deux fois par an, est amer fade à la dureté du conflit. Il déclare en substance aux grévistes : « J’ai fait d’énormes sacrifices pour garder l’usine de Champagney, j’ai même vendu mon usines de Senones. Puisque vous le prenez comme ça, vous en paierez les conséquences … »
Après 1936, le tissage vit sur ses réserves de matières premières et se contente d’honorer les commandes. Le personnel est licencié peu à peu, pour ne garder que les femmes ayant absolument besoin d’un emploi. L’usine tourne ainsi, doucement jusqu’à sa liquidation en mars 1939.
C’est la fin d’un certain patronat paternaliste et un coup terrible pour Champagney. Grandes sont les rancœurs au village, et pour longtemps. Les revendications sociales de l’époque, légitimes mais surgies à un bien mauvais moment ‑ la crise économique avait fait son œuvre depuis 1930 ‑ n’ont pu se marier aux intérêts et aux contraintes financières du chef de l’entreprise. Ainsi, à la veille de la guerre, Champagney a perdu les industries qui employaient plusieurs centaines d’ouvriers.
 
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En attendant, Georges Houillon installera quelques métiers chez Lambert Sous‑lesChênes (actuelle maison Jordan). Il y produira de l’interlock avec quelques employés. Après la libération, il fera construire la petite usine rue de la gare.
 
Les locaux du tissage Dorget vont encore connaître bien des péripéties (voir chapitre sur la guerre). Jules Dorget, avec les dommages de guerre, quittera définitivement Champagney. Il ne reste plus grand chose qui permette d’imaginer ce que fut ce passé mouvementé : une dalle de béton, un château d’eau et un petit étang. C’est bien peu au regard de ce que cette usine a représenté pour Champagney. Sur le site, a pris place, il y a quelques année, un lotissement dont la rue aurait pu s’appeler « rue du tissage », il s’agit, en réalité, de l’impasse du « pied de la biche » …


entrée de Champagney CP
L’entrée de Champagney après avoir franchi le pont sur le Rahin. De nombreux bâtiments ont aujourd’hui disparu : à gauche, la grande maison du négociant en vin Maurice Mathey suivie, juste après, du café Cordier (on n’en aperçoit que très peu), au premier plan un baraquement de bois ainsi que de vastes hangars. C’est au niveau de cette baraque qu’aboutissait le pont primitif construit par les ancêtres Lods et qui leur permettait d’aller de leur moulin à leur maison : la maison René Simonin (située en face de la boulangerie Sarda).
 

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Le tissage Mulfort-Dorget vu depuis les prés qui bordent le commencement de l’actuelle rue Senghor. A gauche : la maison du gardien.

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Le lotissement construit sur le site du tissage

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Derrière ce lotissement, seuls vestiges du passé industriel du site : le château d'eau et l'étang


Ce texte est extrait de :                                               
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Tag(s) : #Histoire locale