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A Magny-Vernois

 Berthel 5

Lucien à l'époque où il était commis de ferme, ici à Arpenans en 1941


Ils étaient usés à quinze ans,

Ils finissaient en débutant

Les douze mois s’appelaient décembre

Quelle vie ont eu nos grands-parents

Entre l’absinthe et la grand-messe ?

Ils étaient vieux avant que d’être

Quinze heures par jour, le corps en laisse

Laisse au visage un teint de cendre

Oui n’ot monsieur, oui n’ot bon maître

Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?

 

Jacques Brel, « Jaurès »

 

 

 

            Lucien Berthel est né à Magny-Vernois, le premier février 1927. C’est la quatrième naissance au foyer d’Ernest et de Marie Berthel qui auront en tout six enfants, une belle famille de ce temps-là, avec quatre garçons et deux filles.

            Le père travaille à la fonderie Girardot, entreprise bien connue dans la région. On y fabriquait des marmites et autres cocottes, des cuisinières - toujours visibles chez les anciens - et aussi un fameux fourneau à quatre trous. Ernest Berthel est mouleur et sa famille habite naturellement la Cité des Forges. Elle y occupe un logement de quatre pièces. On peut dire qu’elle y est à l’étroit, tout comme les vingt-quatre autres familles logées dans le grand bâtiment mis à la disposition des ouvriers de la fonderie. Mais quoi, on n’a pas de loyer à payer et, en plus, on dispose de l’éclairage.

           

            C’est que le patron, Émile Girardot, est dans le droit fil des patrons paternalistes du XIXème siècle. Pourtant, s’il offre l’éclairage à ses ouvriers, la lumière est coupée dès vingt et une heures : s’il est bon que le peuple jouisse des vertus du progrès, il ne faut pas en abuser et ouvrir la porte au gaspillage et aux excès… En bonne logique, la lumière est inutile lorsque la nuit, qui est faite pour dormir, a conduit tout le monde au lit. Quant au sommeil, il est fait pour que l’ouvrier soit efficace et rentable le lendemain à l’usine.

Cette cohérence est celle d’une époque et, elle est le pendant de la morale alors enseignée à l’école. Car la morale n’est jamais gratuite, surtout en ce temps-là. Pour preuve cet extrait d’un livre de morale du temps de la Communale : « Si nous sommes patrons et si nous avons des apprentis ou des ouvriers, traitons-les avec bonté et douceur, ne leur demandons pas plus de travail qu’ils n’en peuvent faire, apprenons leur avec soin tous les détails de notre profession. Soyons consciencieux, payons-les convenablement en tenant compte du travail qu’ils accomplissent et des bénéfices qu’ils nous procurent. Si ces bénéfices augmentent considérablement, récompensons nos ouvriers en les y associant. » et encore : «…le patron court à lui seul de plus gros risques que tous les ouvriers ensemble, et, en toutes choses, celui qui court le plus de risques doit être le mieux récompensé. » (1)

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            A Magny-Vernois, ce paternalisme s’exprime aussi par des gestes surprenants, voire exagérés à nos yeux. Par exemple, Émile Girardot « rhabillait » un enfant par famille à l’occasion de la fête de Pâques.

 

            Le premier janvier, les enfants de la Cité se devaient d’aller lui souhaiter la bonne année. En échange de quoi, ils recevaient chacun une orange ainsi qu’une pièce de deux sous. Le gamin qu’était alors Lucien répugnait à ce qu’il vivait comme une corvée. Il traînait les pieds et était toujours le dernier à se rendre chez Émile Girardot le premier jour de l’année. Un « Ah, te voici ! » accueillait le gamin déjà conscient au fond de lui-même de la similitude entre ces rapports et ceux que pouvaient entretenir les paysans, triturant leur coiffure de leurs mains et les chevilles serrées, face à leur seigneur, quelque cent cinquante ans plus tôt.

 

            Cerise sur le gâteau : la distribution des fraises. La saison venue, Émile Girardot allait cueillir un panier de ses fraises puis il faisait appeler les enfants de ses ouvriers qui, sagement, bien alignés, recevaient chacun un de ces fruits écarlates et parfumés, des mains de l’employeur de leur père.

            Lucien n’ira jamais participer à cette cérémonie qu’il jugeait excessive et humiliante. S’il n’y allait pas, définitif dans son jugement de la chose, son père ne manquait pas de se voir reprocher l’entêtement du fils, tout comme il se voyait sermonné chaque fois qu’il manquait la messe du dimanche. Il était, en effet, recommandé d’assister à l’office dominical car le lundi matin, à défaut du sermon du curé, c’est à celui du patron qu’on avait droit.

 

            Ainsi, très jeune, Lucien rejette ce paternalisme qui peut paraître désuet, mais qui était très efficace. D’autres l’acceptent sans se poser de questions. Tous les aspects positifs de cette mainmise du patron sur le quotidien des ouvriers et de leur famille, gomment chez beaucoup ce que Lucien avec son âme d’enfant ne supporte pas. Cette ingérence – Émile Girardot surveille les études des jeunes de la Cité jusqu’au certificat d’études – qui contraint les enfants à s’humilier - même si d’autres ne sont pas choqués - hérisse le gamin et le fait réfléchir plus que de coutume pour un garçon dont le destin semble tracé.

Cette perception des choses ne va pas sans heurts à la maison. Mais tant pis, Lucien a son caractère, une tête en bois, et face à ce qu’il observe, il décide très tôt, qu’il ne travaillera jamais à la fonderie Girardot.

 

1936 se passe mal pour la famille Berthel à Magny-Vernois. Ernest et son frère Émile créent un syndicat à la fonderie. L’expérience tourne court. A l’instar de Jules Dorget, le propriétaire du tissage de Champagney qui, après la longue grève du printemps, abandonnera carrément l’usine comme par mesure de représailles, Émile Girardot licencie les frères Berthel. Cette réaction est cohérente dans le sens où le paternalisme du patron a bien pour but de tuer dans l’œuf tout désir de revendication.

            Il y a pour les évènements de 1936, deux aspects bien distincts : l’enthousiasme évoqué dans les livres ainsi que dans les films et la réalité brutale du terrain. Toute la famille Berthel en fera les frais puisqu’elle doit rendre le logement. Ernest Berthel retrouve vite du travail dans une autre fonderie à Luxeuil. En fait, si la famille ne peut pas être mise à la rue violemment, du jour au lendemain, il faut cependant que son chef trouve un autre logement. Ce n’est pas facile et il faudra du temps. Pendant près de quatre années, Ernest Berthel fera la navette en train, entre Luxeuil et Magny-Vernois. Finalement, c’est à Ronchamp qu’il découvrira un nouveau toit pour loger les siens. C’est ainsi, qu’à la fin de l’année 1940, la famille Berthel s’installe dans la cité minière et que le père va travailler à la fonderie Laurent.

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            Entre-temps, Lucien quitte Monsieur Bruchon, son maître de Magny-Vernois et, avec le certificat d’études en poche, il abandonne l’école. Non seulement il n’ira jamais travailler chez Girardot, mais il n’ira pas non plus se donner dans une autre fonderie et, parce qu’il faut bien gagner son pain, il devient commis de ferme. A cette époque, trouver un emploi, si on en a la volonté, est chose aisée.

 

            Après l’été quarante, il trouve à s’employer dans une ferme de Vy-lès-Lure dont la patronne, Madeleine Goux a bien besoin d’aide, son mari étant prisonnier en Allemagne. Lucien travaille et loge à la ferme. C’est la vie qu’il mènera jusqu’en août 1944.

            Les parents de l’adolescent acceptent bon gré, mal gré cette situation qui a même du bon, dans le sens où Lucien est bien placé pour les faire profiter d’un ravitaillement intéressant en cette période de restrictions et de privations. Pendant ces années de l’Occupation, Lucien changera plusieurs fois d’exploitation, toujours dans la région luronne, pour se retrouver enfin à Arpenans où son dernier patron sera Jules Joyant.

 

 

(1) « Le livre unique de Morale & d’Instruction Civique » – 15ème édition – 1919

Berthel Commu
En 1943, Autour de Gilberte Berthel le jour de sa communion. Les parents, Marie et Ernest, avec à gauche Marc et à droite, Lucien.



Lire la suite : Partir pour l'Allemagne ! - 2 - L'engagement


Début du livre : Partir pour l'Allemagne ! - dédicace

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