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- 11 -


 

La journée

 

 

 

« J’étais un squelette de froid avec le froid qui souffle dans

tous ces gouffres que font les côtes à un squelette. »

 

Charlotte Delbo (1)


 

 lede17doraappel.jpg

Léon Delarbre - Dora, l'appel


Au Block 6

 

 

 

     On l’a dit, Lucien loge au Block 6. Dans cet endroit, sur un total d’environ 250 détenus, on compte près d’une cinquantaine de Français.

 

     Les châlits installés ici ont trois étages avec deux hommes par loge et une paillasse de laine de bois. Lucien a toujours occupé un emplacement du bas en compagnie d’Emile Mura d’abord, ensuite avec Raymond Nardin. Ces sortes de casiers ont quatre-vingts centimètres de hauteur, le châlit est donc haut de 2,40 mètres au total. Etienne Lafond qui vécut à Ellrich, dans le Block 3, raconte : « Le désordre était à son comble, sous les poutres du grenier antique et branlant, se chevauchaient, dans une demi-obscurité, des lits à trois étages, si l’on peut appeler lits, cet assemblage de planches non équarries, débordant de paillasses de copeaux de bois. Ils fourmillaient de vermines… ». (2)

 

 

 

     Dans les Blocks 5 et 6, les fenêtres donnent sur le réfectoire qui est séparé du dortoir par une cloison en carreaux de plâtre. Son ameublement consiste en quelques tables et des bancs de bois, mais pas en nombre suffisant, évidemment. Seulement dix hommes peuvent s’installer à chaque table. Le Waschraum, « salle d’eau », est accolé au Block. Il y a dans cet endroit, raconte toujours Lucien, de belles fontaines d’environ 1,20 mètre de long avec une dizaine de robinets chacune. Serait-ce le luxe tout à coup ? Non. L’eau est coupée dès le lever des détenus ! Il n’y a pas d’eau au cours de la journée. Il n’est donc pas possible de se laver, tout juste si dans l’obscurité, on peut aller boire pendant la nuit. Et c’est une expédition risquée comme tous les déplacements de nuit. « Dans cette demi-obscurité, les hommes vont comme des fantômes, heurtant sans les voir des formes grelottantes qui titubent le long des lits. ». (3)

 

     Il n’y a pas assez de couvertures, ce sont les premiers arrivés après l’appel du soir qui se servent. Mais le matin, ces privilégiés doivent déposer l’objet de leur convoitise plié, sur le pied du « lit ».

 

     Chaque Block est administré, en principe, par une même hiérarchie : le chef de Block, le Stubendienst chef de chambrée et un troisième larron qui a le privilège de servir la soupe. Au Block 6, le Stubendienst est un pédéraste. Théoriquement, il est chargé de faire le ménage ainsi que la vaisselle. En réalité, ce travail est effectué par un détenu qu’il a sous sa coupe et qui est devenu carrément son serviteur.

 

     Lorsqu’il parle de l’ambiance de son Block, Lucien n’a pas le souvenir de bagarres. Il y eut des tensions, des coups de gueules, mais pas d’altercations graves. Il existe, bien sûr, des cas où les cris sont obligés. Par exemple, régulièrement, des déportés afin de ne pas se rendre aux latrines en pleine nuit, urinent dans une gamelle glissée ensuite sous le châlit d’un voisin. Au matin, celui-ci ne manquera pas d’exprimer sa colère et d’autant plus que ce sera à lui seul que s’en prendra le Stubendienst.

 

 

 

     Au Block 6, Lucien est avec les camarades déjà cités : Nardin, Perret, Quintain, Folletête, Cucuballon, Colin, Mura et les Stègre. Leur destin est commun et la constitution naturelle de cette petite communauté nationale est un des rares points positifs dans cette jungle régie par des forces diaboliques. Si l’enfer existe, il doit ressembler à l’univers concentrationnaire. Mais cette comparaison n’est pas bonne car si, sur cette terre, Lucien et ses amis étaient innocents, les brutes et les assassins étaient choyés…

 

     Germaine Tillion explique clairement le caractère vital du groupe : « Tous et toutes ont cherché d’abord à ne pas être séparés de leur groupe d’origine … Cela se comprend, car le groupe donnait à chacune une infime protection (manger son pain sans qu’on vous l’arrache, retrouver la nuit le même coin de grabat), mais il vous donnait aussi une sollicitude amicale indispensable à la survie. Sans elle, il ne restait que le désespoir, c’est à dire la mort. ». (4)

 



Une journée


     Lucien raconte le déroulement d’une journée à Ellrich. Le lever a lieu à cinq heures, mais les hommes sont réveillés par le sifflet dès trois heures. Trente minutes après, c’est le départ des mineurs qui vont aux tunnels. Le chef de Block réveille tout le monde toujours au sifflet, mais pas seulement. Il hurle et il frappe aussi, faut-il le préciser ?

 

     Un liquide appelé « café » est rapidement avalé. Puis c’est l’appel qui, le matin, ne s’éternise pas. Le travail commande ! Les prisonniers sortent du camp, en rangs par cinq, par la porte principale où ils sont comptés par un SS. Les Kommandos qui – comme celui de Lucien - travaillent à l’intérieur du camp, paradoxalement, sortent aussi par la grande porte. Ils effectuent une boucle qui les ramène aussitôt dans le camp par un autre accès situé derrière le Block 6. A 18 heures, lorsque la journée de travail est enfin terminée, le Kommando auquel appartient Lucien effectue le chemin inverse, c’est à dire qu’il ressort du camp pour rentrer de suite par la grande porte, puisque c’est à cet endroit qu’a lieu le comptage. Cette logique impose à Lucien autant d’entrées et de sorties qu’aux autres qui travaillent à l’extérieur du camp.

 

     A midi, le travail s’arrête et les hommes retournent à leur Block pour y recevoir la « soupe ». Lucien retrouve les camarades au réfectoire du Block 6. Cette soupe est très liquide. Là aussi, l’expérience, c’est à dire l’ancienneté, est capitale. Il y a une stratégie à connaître. Il est donc préférable de ne pas arriver parmi les premiers car à cet instant, on ne recevra que de l’eau. A l’inverse, si on arrive parmi les derniers, il n’y a plus rien. A un moment précis de la distribution, c’est plus épais. Mais celui qui sert prend soin de ne pas remuer car il garde systématiquement le fond plus « riche », pour lui-même et ses amis de la hiérarchie du Block. Parfois ce salaud, sans motif, arrête tout bonnement la distribution et ceux qui n’ont pas été servis devront attendre le lendemain en espérant arriver au bon moment.



leon-delarbre-07-mai-44-la-derniere-soupe-a-auschwitz-300x3Léon Delarbre - La dernière soupe à Auschwitz

     Comme pour les couvertures, il n’y a pas assez de gamelles. A l’arrivée, c’est la cohue pour s’emparer d’un récipient dans la pile qui se trouve en haut de l’escalier conduisant à l’étage. On aura compris qu’être à l’heure pour les repas a une très grande importance. Malheureusement, les détenus ne maîtrisent évidemment pas le facteur temps. C’est la chance qui les fait arriver au bon moment. Chance et malchance, l’avers et le revers de la vie du déporté…

 

     Lucien ajoute encore ce détail dans la description de la folie cynique du système. S’il n’y a pas assez de gamelles, chaque prisonnier dispose cependant d’une cuillère. Il faut l’avoir sur soi et elle est généralement glissée dans la doublure de la veste.

 

    Aimé Boniface raconte ainsi le moment de la soupe : « Chaque distribution de soupe devient une corvée. Il faut faire la queue pour se faire servir, et cela peut durer une demi-heure, trois quarts d’heure. Tout le monde voudrait passer avant son tour. Presque chaque fois, il arrive aux derniers de n’avoir plus rien. Schmidt est souvent là qui fait la police à sa façon, tapant à tour de bras sur ceux qui se bousculent… ». (5)

 

     Le soir, l’appel peut être plus ou moins long. Si tout se passe bien, les détenus peuvent espérer être couchés vers 21 heures. Un appel normal se termine vers 19 heures 30, il est suivi du repas. On a compris que notre vocabulaire n’a rien a voir avec ce monde-là : soupe, café, lit, repas, chaussures… là-bas, c’est autre chose.

 

     On reçoit du pain – un bout gros comme une biscotte - seul ou avec un peu de margarine. Celle-ci peut être remplacée par une rondelle de saucisson, attention, l’épaisseur de celle-ci approche les cinq millimètres. Il est également possible que les détenus ne reçoivent rien. Tout ceci est théorique, les mois passant, le camp d’Ellrich connaîtra jusqu’à la famine. Nous le verrons plus loin.

 

 

 

     Après 21 heures, l’électricité fonctionne quelques instants. Les détenus en profitent pour se mettre nus et faire, très vite, la chasse aux poux car ils sont constamment dévorés par la vermine. Après ça, il faudra essayer de dormir, les chaussures servant d’oreillers. En réalité, les hommes dorment très peu. La grande quantité de liquide avalée au cours de la journée ainsi que la dysenterie que tous ont rapidement attrapée, les contraignent à se relever sept à huit fois par nuit. Le voisin est, à chaque fois, dérangé. De toute façon, Lucien, pendant qu’il est aux latrines, a besoin de son camarade pour assurer la surveillance de ses godasses. Faut-il ajouter qu’il n’était pas question d’ôter ses vêtements pour la nuit. Là aussi, les vols l’interdisaient. Et si on rentrait trempé de pluie de sa journée de travail, on « dormait » ainsi.

 

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Auguste Favier - visite journalière entre déportés pour éviter les poux et les épidémies


     On dort si peu, aussi parce que l’état physique ne le permet pas. Impossible de rester couché sur le dos, celui-ci est couvert d’escarres, les os sont saillants, les plaies et les infections sont multiples. Jacques Brun place le manque de sommeil en premier dans la liste des lacunes voulues par l’organisation : « Dans l’écoulement de chaque instant d’une journée, tout semble avoir été organisé pour aboutir à l’anéantissement physique et moral dans les plus brefs délais. ». Il évoque alors l’encadrement constitué de prisonniers de droit commun dont on reparlera plus loin. « La privation de sommeil, seulement trois à cinq heures par journée, quel que soit le rythme des Kommandos de travail, dans les Blocks, des châlits et des couvertures toujours en nombre insuffisant, des gamelles en nombre insuffisant pour la distribution de la soupe sur le lieu de travail ou camp ; des conditions d’hygiène déplorables ; absence d’eau aux robinets des Waschraum, des vêtements et des galoches jamais remplacés quand ils étaient hors d’usage. ». Et il cite encore les attentes interminables aux Transports et les appels conçus eux aussi pour torturer et faire mourir.



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Le camp d'Ellrich en avril 1954. Les blocks 5 & 6, 1 & 2, la place d'appel, à, droite les latrines, à gauche le poste de garde SS. (photo Robert Lançon).



L’appel

 

 

 

Maxime Cottet évoque justement l’appel dans ses souvenirs d’Ellrich : « Tous les jours en partant au travail et en revenant, éternel refrain, toujours les voix “ nazillantes ” gueulant : “ Zu fünf, Eine Hacke, Zurück !”  Nous sommes rangés, comptés, alignés une douzaine de fois par jour. “ Zu fünf ” : par cinq ; c’est l’ordre traditionnel des marches. “ Eine Hacke ” : une chaîne ; nous devons sous la menace éternelle des coups de bâton, nous donner le bras dans chaque rang de cinq. “ Zurück”  : reculez, car une troupe de sept à huit cents hommes massés en tas, ne s’ordonne pas sans qu’il soit nécessaire de reculer sur 200 mètres. ». (6)

 

 

 

      Le soir, les Kommandos regagnent donc le camp et se dirigent vers leurs Blocks respectifs. Le chef de Block compte ses hommes. Il tape sur l’épaule du premier de chaque rang. Avec le Stubedienst, ils vont et viennent entre les rangs, les Kapos, comme des hyènes, sont à l’affût en arrière. Quant le comptage est terminé, arrive le SS auquel les chefs de Block présentent les résultats. Le SS vérifie, recompte et disparaît au poste de garde. Tous attendent. Si tout est correct, il ne revient pas, il donne un coup de sifflet depuis son local pour marquer la fin de l’appel. Malheureusement pour les détenus, il y a souvent des problèmes. Les comptes ne sont pas bons ou il manque un homme ou simplement c’est du vice. Alors tout est à recommencer.

 

Tout ce qui est sorti du camp doit y revenir, mort ou vif. Dans cet esprit, les morts de la nuit doivent être présents à l’appel, les cadavres sont donc emmenés sur la place d’appel.

 

 paint leon delarbre appel

Léon Delarbre - L'appel, morts compris



Comme nous l’avons déjà dit, l’appel du matin est rapide. Par contre, celui du soir s’éternise et peut durer plusieurs heures. On peut dire qu’un appel d’une heure est expédié. Pendant l’appel, il faut se tenir droit sous peine de coups. Le hasard fait qu’on se retrouve à côté de détenus qu’on ne connaît pas. Lucien raconte : « Pour lutter contre le froid, lorsqu’on est immobile, on faisait bouger nos muscles. On a appris à remuer les doigts, les orteils, les épaules, tout en restant sans bouger. ». Il arrive aussi que les prisonniers urinent sur leurs mains pour désengourdir les doigts raidis par le froid. Charlotte Delbo parle ainsi du froid : « Chaque bouffée aspirée est si froide qu’elle met à vif tout le circuit respiratoire. Le froid nous dévêt. La peau cesse d’être cette enveloppe protectrice bien fermée qu’elle est au corps, même au chaud du ventre … ». (7)

 

Tauzin quant à lui écrit : « Cette attente sur la place d’appel … après une journée tuante d’un travail prolongé, et au-dessus de nos forces et de notre résistance physique, est peut-être pour moi personnellement la chose la plus terriblement triste que j’ai vécue, le point le plus extrême, non de la souffrance, mais de la détresse humaine […] comme cette attente se prolongeait pendant des heures et des heures sous la pluie qui souvent tombait, avec nos vêtements complètement trempés, une immense lassitude nous prenait et cependant nous réagissions quand même. ». (8)

 

 

 

Lucien explique qu’au cours de l’appel du soir, une vingtaine d’hommes pouvait s’effondrer, morts. Le commandant du camp observe tout cela de loin, il est d’ailleurs rarement dans le camp. Tout cela n’est que formalité pour ce grand personnage.

 

Une fois, au milieu de la nuit, tous les détenus sont jetés dehors pour un appel surprise. L’encadrement compte, recompte et compte à nouveau. Des chiens enragés ! Il paraît qu’un gars est manquant dans un Block. Finalement, on s’aperçoit qu’il y a un prisonnier en trop dans un autre Block. Retrouvé, le malheureux, en guise de punition, sera bastonné à mort le lendemain devant tous les détenus réunis. On leur fait comprendre – l’interprète – que c’est un mauvais camarade qui leur a fait perdre du sommeil et qu’il mérite son sort. Ce mode d’exécution était le moyen de mise à mort couramment utilisé à Ellrich.

 

 

 

Sur l’appel, Charlotte Delbo, encore elle, lance ces phrases indispensables : « Je suis debout au milieu de mes camarades et je pense que si un jour je reviens et si je veux expliquer cet inexplicable, je dirai : “ Je me disais : il faut que tu tiennes, il faut que tu tiennes debout pendant l’appel. Il faut que tu tiennes aujourd’hui encore. C’est parce que tu auras tenu aujourd’hui encore que tu reviendras si un jour tu reviens. ” Et ce sera faux. Je ne me disais rien. Je ne pensais rien. La volonté de résister était sans doute dans un ressort beaucoup plus enfoui et secret qui s’est brisé depuis, je ne saurai jamais. ». (9)

 

« Quand on rentre du travail, harassé, il faut encore se battre et se faire battre pour tout – et refuser de lutter, c’est être vaincu d’avance. Il faut rester debout à l’appel, se camoufler pour éviter les corvées et les coups. Pas un moment de repos, de calme, de conversation avec les camarades retrouvés ; sans cesse, on est sur le qui-vive, les nerfs tendus. .  C’est Aimé Boniface (10) qui résume ainsi ce qu’ont vécu journellement Lucien et ses camarades.

 

« Refuser de lutter, c’est être vaincu d’avance », Lucien n’a jamais cessé de lutter. Et lutter, c’est apprendre en quelques semaines, tous les trucs tels que, comme nous l’avons vu, faire bouger ses muscles lorsque le corps est immobile. Quant à « se camoufler pour éviter les corvées », il s’agit là d’une chose vraiment exceptionnelle mais que Lucien – on le verra plus loin – va expérimenter une seule fois, mais une fois suffisante qui lui permettra de reprendre haleine afin de ne pas rester là-bas.



Lire le début de l'histoire : Partir pour l'Allemagne ! - 1 - A Magny-Vernois
La dédicace : Partir pour l'Allemagne ! - dédicace

 

(1) Charlotte Delbo, « Aucun de nous ne reviendra », déjà cité

(2) déjà cité

(3) Louis-Clément Terral dans « Histoire du camp de Dora », André Sellier, déjà cité

(4) Germaine Tillion, « Ravensbrück », déjà cité

(5) déjà cité

(6) Maxime Cottet, déjà cité

(7) « Aucun de nous ne reviendra », déjà cité

(8) dans « Histoire de Dora » de André Sellier, déjà cité

(9) « Aucun de nous ne reviendra », déjà cité

(10) déjà cité