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Souffrir et mourir à Ellrich


davidolere dernierspas
David Olère - Leurs derniers pas

Vous qui savez

 

O vous qui savez

Saviez-vous que la faim fait briller les yeux

Que la soif les ternit

O vous qui savez

Saviez-vous qu’on peut voir sa mère morte

Et rester sans larmes

O vous qui savez

Saviez-vous que le matin on veut mourir

Que le soir on a peur

O vous qui savez

Saviez-vous qu’un jour est plus qu’une année

Une minute plus qu’une vie

O vous qui savez

Saviez-vous que les jambes sont plus vulnérables que

Les yeux

Les nerfs plus durs que les os

Le cœur plus solide que l’acier

Saviez-vous que les pierres du chemin ne pleurent pas

Qu’il n’y a qu’un mot pour l’épouvante

Qu’un mot pour l’angoisse

Saviez-vous que la souffrance n’a pas de limite

L’horreur pas de frontière

Le saviez-vous

Vous qui savez

 

 Charlotte Delbo

 

 

 

 

 

         Du jour où ils arrivèrent à Ellrich, Lucien et ses camarades comtois ne connurent que la souffrance. Ce fut un long calvaire qui les conduisit à la mort pour la plupart, à la délivrance pour quelques-uns uns. Mais la mort ne fut-elle pas une délivrance ?

 

         Le Christ savait pourquoi il devait inéluctablement en passer par la torture et le sacrifice. Mais eux, pauvres humains ? Est-ce, pour certains d’entre eux, à cause de leur engagement politique ? Parce qu’ils prirent les armes contre les nazis ? Et pour les autres ?

 

Devant tant de perversions et de douleurs, au cours des derniers jours, Raymond Nardin, réellement à bout, au comble de l’incompréhension, en arrive à se remettre en question. « Mais qu’est-ce que j’ai fait sur cette terre pour mériter ça ? » souffle-t-il à Lucien.

 

 

 

A Ellrich, contrairement à certains grands camps de concentration, pas question de trouver un emploi susceptible de vous préserver, impossible de se placer sous l’aile protectrice d’anciens. A Ellrich, le portail franchi, c’était aussitôt l’horreur et la folie. A Ellrich, pas de période d’accoutumance. Lucien et les Stègre le comprirent le premier jour, dès qu’ils laissèrent retomber d’effroi le lourd couvercle de la caisse remplie de cadavres. Ces quelques mois passés là, ne furent que souffrances physiques et morales du début jusqu’au retour à Ronchamp et encore après, ne serait-ce que par cette dysenterie qui mina Lucien de longs mois encore.

 

Souffrances le jour, souffrances la nuit : les poux, le froid, la faim, les coups, la fatigue, la saleté, les plaies aux mains, aux pieds, les furoncles qu’il fallait percer avec n’importe quoi, les amis plus malades que vous-même, les amis qui mouraient les uns après les autres, l’incertitude du lendemain …

 

Outre la douleur, la plus petite blessure pouvait avoir des conséquences dramatiques. « La moindre écorchure ou gerçure s’enflammait, suppurait et durait des mois. » note Etienne Lafond.

 

 

 

Charlotte Delbo évoquant, au retour, les « gens normaux » du « monde normal » écrit si justement : «  Tu les entends dire : “ J’ai failli tomber. J’ai eu peur. ” Savent-ils ce que c’est, la peur ? Ou bien : “ J’ai faim. Je dois avoir une tablette de chocolat dans mon sac. ” Ils disent : j’ai eu peur, j’ai faim, j’ai froid, j’ai soif, j’ai sommeil, j’ai mal, comme si ces mots-là n’avaient pas le moindre poids. Ils disent, je vais voir des amis. Des amis … Des gens chez qui on va dîner ou jouer au bridge. L’amitié, qu’en savent-ils. Tous leurs mots sont légers. Tous leurs mots sont faux. ». (1)

 

A Ellrich, Lucien a eu peur, il a eu faim, froid, soif, il a souffert du manque de sommeil, il a eu mal. Mais il ne s’agit pas de la peur, de la faim, du froid, de la soif, de la douleur que nous connaissons parfois. C’est là de l’eau et du vin. Notre peur à nous, notre faim, notre froid … niaiseries que tout cela ! Là-bas, Lucien a eu des amis. Notre amitié est-elle comparable à celle des moments extrêmes ? Certainement pas !

 

 

 

A Ellrich, comme dans de nombreux autres Kommandos dont le nom ne dit rien aux oreilles du commun des mortels, la souffrance est le lot quotidien des détenus et il leur faut additionner aujourd’hui aux autres jours, et demain à aujourd’hui, sans espérer en voir le bout. Cette souffrance quotidienne n’a pas le spectaculaire de l’imagerie classique et tellement diffusée du système concentrationnaire : crématoires aux multiples cheminées fumantes, chambres à gaz et montagnes de cadavres décharnés, expérimentations sadiques, pendaisons en musique … toutes ces choses susceptibles de satisfaire une curiosité malsaine qui sommeille en chacun de nous.

 

 davidolere arriveeconvoi

David Olère - Arrivée d'un convoi et charrette transportant des cadavres retirés d'un précédent convoi

Le quotidien du déporté est d’une banalité effrayante : le coup de sifflet qui jette dehors les hommes cassés sur les planches du châlit, après une nuit de froidure qui leur a peut-être permis de sombrer quelques heures dans l’oubli - mais pendant laquelle les poux ont toujours été les plus heureux – le « café » vecteur, comme la soupe, de la dysenterie, l’appel dans le vent, la grêle, les pieds dans la boue, le départ pour le chantier, les ordres des Meisters, les cris du kapo et toujours le froid, le froid qui paralyse et encore les poux et les douleurs.

 

En fait, tout cela représente une certaine routine et le déroulement à l’identique des journées, introduit la possibilité pour le déporté de prévoir l’avenir immédiat. Les privations quotidiennes mais prévisibles, les appels interminables, le manque de sommeil, la marche au travail font cette routine et, malgré leur caractère éprouvant, leur régularité réduit d’une certaine manière, le sentiment d’incertitude et, indirectement l’angoisse.

 

A l’opposé, tout ce qui est imprévisible et par conséquent incompréhensible fait ressurgir l’incertain. Cela effraie et menace cet équilibre fragile, car, si trouver un certain équilibre est chose difficile, celui ci est périodiquement remis en question. C’est pourquoi les prisonniers redoutent plus que tout les événements inattendus : la corvée ponctuelle, l’appel de son numéro, la séparation du groupe, le changement d’affectation…

 

Il n’y a pas de véritable adaptation aux conditions de vie du camp et même si les hommes deviennent moins « sensibles », ils ne s’habituent pas à ce monde. Impossible de devenir indifférent à l’omniprésence de la mort associée aux privations, à la faim, à la fatigue, à la douleur, au bruit, à l’odeur …L’objectif du déporté encore « valide » et conscient est de tenir, de passer l’obstacle du temps. Aimé Boniface décrit bien le poids des heures qu’il faut immanquablement vivre pour arriver au terme d’une journée de dingue : « …Les heures, l’interminable poids des heures que l’on traîne comme un boulet, les heures qui ne passent pas ; 9 h 10, 9 h 15, 9 h 20, il y a des jours, et des semaines, et des mois, et des saisons, et des années que l’on attend ainsi ! Est-on plus avancé de grignoter quelques heures quand on ignore si elles finiront jamais ? Chaque fraction du temps n’est pas une fraction de souffrance ; chaque minute contient la totalité de l’angoisse, l’éternité et toute la densité de désespoir humain… ». (2)

 

 

 

A Ellrich, Lucien aura tout connu de la souffrance. Première cause : l’absence totale d’hygiène. Si les déportés sont dans l’impossibilité voulue de se laver, ils sont néanmoins tondus chaque mois. Lucien ne se lavera pas au cours de ces mois de captivité, il gardera tout le temps la veste rayée et ses claquettes infiniment rafistolées. Son premier pantalon sera perdu au cours d’un séjour au Revier et remplacé par un vêtement civil portant des bandes rayées sur le côté.

 

Le « coiffeur » du Block 6, un Belge en parfaite santé, rase les déportés une fois en leur ménageant une large bande au milieu du crâne – l’Autostraße – et, la fois suivante, ils ne sont rasés que sur les côtés seulement. Celui qui n’est pas rasé, reçoit une correction.

 

 

 

Les hommes sont dévorés par des milliers de poux. C’est un fléau. Chaque soir, ils essaient d’en éliminer quelques-uns de leur corps, de leurs hardes, le revers de la veste grouillant de cette vermine.

 

Une fois, Lucien remarque un compagnon qui, apparemment, néglige cette chasse quotidienne. « -Tu n’enlèves donc pas tes poux ? -Non, je n’en ai pas et d’ailleurs ça ne me démange pas. ». Lucien n’est pas convaincu et, à quelque temps de là, avec quatre autres camarades, ils entreprennent de déshabiller le prisonnier apparemment indifférent au problème. Les malheureux sont effrayés de ce qu’ils découvrent : le dos de l’homme n’est qu’une plaie, la peau ayant disparu, littéralement mangée par la vermine. Lucien et ses amis regretteront cette tentative, ce geste relativement violent à l’encontre d’un camarade, même si l’intention de départ était bonne, car celui-ci mourra peu après.

 

 

 

A trois reprises seulement, les vêtements, les hardes des déportés seront passées à l’autoclave. Pendant le temps que durera cette opération, les prisonniers resteront nus à l’intérieur de leur Block et les paillasses seront brûlées. Le pantalon et la veste roulés en boule, avec le numéro en évidence, leur seront rendus ensuite. Mais les poux nullement détruits, reprendront à chaque fois du service, comme revigorés, envahissant à nouveau tout le Block.

 

Lucien a souffert de la faim. Et pourtant, lorsqu’il l’évoque, il parle d’une sorte d’accoutumance. Il va plus loin encore : « On a tellement de soucis encore plus graves, que les plus importants gomment les autres. ». C’est le cas pour la faim qui, paradoxalement, passe au second plan même si, bien sûr, elle participe largement à l’état de délabrement général des hommes. Etienne Lafond écrit pour sa part : « J’ai beaucoup plus souffert du froid que de la faim… ».

 

Il semble que les privations aient été si fortes que le réflexe même de manger s’est amenuisé, à tel point qu’au moment de l’évacuation, Lucien qui a reçu un petit morceau de pain pour le voyage, n’a aucune envie de le manger, et le donne à un Polonais.

 

A cette époque, depuis longtemps déjà, le camp connaît une véritable famine. Vers le 15 février, la fabrique de pain qui ravitaillait Ellrich a été détruite et la seule nourriture proposée aux détenus est cette soupe, ce liquide inconsistant qui contraignait les hommes à rechercher n’importe quoi à ingurgiter. Lucien se rappelle avoir mangé un pissenlit et une autre fois avoir avalé un escargot cuit sur un feu de chantier. Ce fut véritablement une vraie famine qui mit hors d’état de travailler plusieurs centaines de déportés. Dans le même temps, il y eut une pénurie de vêtements (nous reparlerons de cet épisode appelé les « nus d’Ellrich ») Il arrivait même que la « soupe » ne soit pas servie du tout ou qu’elle le soit au milieu de la nuit ! C’est aussi à ce moment que des prisonniers égarés par la faim, s’emparèrent de débris humains pris sur des cadavres.

 

Et toujours on assiste à des bizarreries dans les comportements humains, comme ce Français dont le seul souci, ce jour-là, fut d’échanger sa ration de soupe contre une cigarette. Lucien l’engueule et pourtant, dans ce contexte d’indigence alimentaire extrême, tirer quelques bouffées n’a-t-il pas procuré plus de satisfaction que de boire ce lavement qu’on ne sentait plus une demi-heure après l’avoir avalé, et qui obligeait à uriner plus que de coutume ?

 

En ce qui concerne la soif, cela fut moins problématique car les détenus se relevaient la nuit pour aller boire et Lucien se souvient aussi d’avoir mangé de la neige dans le but d’étancher sa soif.

 

 

 

Nous l’avons déjà expliqué, le manque d’hygiène est le fruit de la volonté des dirigeants du camp qui coupent l’eau dès le lever du jour. Si Lucien ne s’est donc jamais réellement lavé pendant cinq mois, il a cependant eu une occasion, une seule, grâce au « vieux », d’avoir accès à l’eau d’un Block. Il s’est alors mouillé et frotté très vite le visage.

 

La dysenterie s’est donc rapidement abattue sur le groupe arrivé avec Lucien. « Ne vous laissez pas gagner par la dysenterie ! » leur lance un gars du Revier au tout début. Oui, merci pour le conseil, mais comment l’éviter alors que toutes les conditions sont justement réunies pour que tous en soient victimes très rapidement ? En décembre, tout le groupe a la diarrhée, puis la dysenterie. Ils sont condamnés à se vider dans leur pantalon parce qu’au cours de la journée, il est interdit de s’arrêter pendant le travail, de même que lorsqu’on est parmi une troupe en mouvement. Alors, c’est en marchant qu’on fait ses besoins. Quelquefois, en cachette, Lucien place un morceau de sac de ciment au fond de son pantalon. Une fois, il sera surpris par l’ingénieur en train de déchirer du papier de sac de ciment. Cet Allemand s’apprête lui aussi, à le frapper et y renonce en s’exclamant également : « Junge ! Junge ! ». Il se contentera de relever le numéro du « voleur », mais cette affaire n’aura pas de conséquences.

 

A un moment, avant le mois de décembre, Lucien et son groupe seront occupés, derrière le premier Revier, à la construction d’une chaufferie. Ces détenus eurent l’occasion de passer fréquemment devant « l’infirmerie » et d’obtenir à plusieurs reprises une espèce de plâtre destiné à combattre la dysenterie.

 

En fait, il n’y a pas de médicaments dignes de ce nom. Un des rares remèdes dont parle Lucien, c’est tout simplement du charbon de bois pour lutter contre cette dysenterie qui épuise tous les déportés.

 

 

 

Vers le mois de mars, alors que des amis sont déjà morts, Lucien en est au même stade que tous les autres, il est épuisé. Ce jour-là, à bout de forces, il est tombé à plusieurs reprises et il décide d’aller au Revier. S’il reste au chantier, il n’en reviendra pas vivant.

 

Au Revier, il est accueilli par un Polonais qui lui demande :  « Est-ce que tu fais du sang ? . C’est non, mais Lucien reçoit cependant le haricot et la consigne d’aller s’exécuter dans les wc de l’infirmerie. Le Polonais ajoute : « Reste là-bas, je viendrai voir. ». Après examen, il annonce aux autres employés : « Il fait du sang ! . Ce qui était faux. En réalité, ce Polonais – ayant autrefois étudié en France et éprouvant des sentiments apparemment positifs à l’endroit de ses ressortissants – a permis à Lucien d’entrer au Revier, lui offrant ainsi une chance inouïe, la possibilité de faire une pause. Car, Lucien, ce jour-là, avait absolument besoin de s’arrêter. Un besoin vital.

 

 

 

Au Revier, les malades sont nus, lorsqu’ils y entrent – tout comme au Schonung – leur numéro est inscrit à l’encre sur la poitrine. C’est là que Lucien va perdre son pantalon rayé. Son « voisin de lit » est un mort et il va dormir allongé à ses côtés durant trois nuits. « C’est froid un mort ! » assène Lucien. Les morts sont là quelques jours, le plus longtemps possible car les planqués du Revier, qui ne sont pas obligatoirement des médecins ou de vrais infirmiers, reçoivent la soupe de ces morts. Les privilégiés se débrouillent, ils ont l’esprit entièrement à ça …

 

Lucien est dans cet endroit pour se reposer, il y retrouve Désiré Denis en train de mourir (il y est mort le 11 mars 1945). Au bout de trois jours, il prend le risque de se plaindre de la cohabitation du mort, il fait comprendre que c’est trop, qu’il y en a marre ! Son interlocuteur, un Français qui « travaille » là, le gifle méchamment et le jette dehors en déclarant, sûr de lui et de sa prophétie : « Tu iras crever ailleurs ! ».

 

 

 

Lucien se rend alors au Block de convalescence dit Block Schonung. Infirmerie, convalescence … évidemment, ce vocabulaire souffre toujours du décalage énorme dont on a déjà parlé quant au sens réel des mots. La vérité est que le Schonung est un mouroir.

 

Il y a deux salles séparées par un couloir. Une pièce est attribuée au « personnel », celle de gauche est remplie de malades. Il y a, là aussi, trois étages de châlits et le sol est recouvert d’une épaisseur de dix centimètres de sang et d’excréments. La soupe qui est servie, l’est à l’entrée. Si on veut manger, il faut donc pouvoir se déplacer jusque là. Beaucoup sont incapables de marcher.

 

 

 

Dans ce mouroir, Lucien retrouve Michel Stègre son ami du maquis. Ils auront vécu tous les deux la même histoire depuis le début, le même calvaire, la même expérience. De plus, ils ont le même âge. Mais pour Michel, tout s’arrête là. Vidé de toutes ses forces, il meurt en ce lieu infâme le 23 mars 1945. Sa seule chance, si on ose parler ainsi, c’est d’avoir Lucien à ses côtés. Combien dans cette inhumanité imaginée pourtant par des hommes, combien sont partis seuls, tellement loin de leur pays, des êtres qui leur étaient chers, dans des circonstances qui dépassent l’entendement ?

 

Et ensuite faut-il encore rappeler ce que devenaient les dépouilles de ces hommes qui avaient pensé, lutté, ri, espéré, aimé, embrassé … dans une autre vie ? La manipulation des corps, leur chargement sur un camion pour finir au crématoire de Dora. Le témoignage de Myriam, rescapée d’Auschwitz, explique bien toute l’obscénité dans le traitement des morts : « Les gens qui mouraient, ils mouraient comme des mouches, ils étaient traînés…quand on dit toujours qu’on a un tel respect pour les morts de sa famille, pour tout…et là un mort c’était rien, il était traîné tout nu hors du Block, et mis par terre devant l’entrée du Block comme ça. Les matins, il y avait très souvent, presque tous les jours, des piles de morts entassés les uns au-dessus des autres…avec leurs membres n’importe comment… C’était absolument horrible et il y avait un Kommando qui venait avec des chariots et posait ces morts dessus.

 

En général, je ne sais pas pourquoi, ça se trouvait comme ça, c’était toujours la tête qui traînait par terre et les pieds en l’air.

 

En les voyant passer, je me suis dit :“ Tout, mais je ne veux pas être un mort qu’on promène comme ça sur ce chariot. ”, c’était pour moi la pire des choses. Vous savez au point de vue de la dignité humaine, je disais : “ Mais ce n’est pas possible qu’on traîne les gens comme ça ”, enfin des gens qui ont été vivants et puis qu’on promène comme ça à travers le camp où personne ne fait attention. ». (3) Les mots simples et l’indignation de Myriam font référence à l’ensemble des civilisations qui se sont succédées sur cette terre et qui ont toujours eu le plus grand respect pour les morts. Sur ce point précis, les nazis ont aussi touché le fond de l’innommable.

 

 

 

A Ellrich, les morts étaient traités de la manière décrite par Myriam. Plus de cinquante ans après, Lucien retrouve Robert Lançon qui dit : « Tu te rappelles le bruit à Ellrich ? ». Le bruit qui n’avait pas quitté ce camarade de déportation, était celui produit par la tête des cadavres qui cognait le sol lorsqu’ils étaient traînés de la caisse jusqu’au camion qui, tous les deux ou trois jours, effectuait un transport jusqu’au crématoire de Dora.

 

Ce bruit, Lucien l’avait déjà repéré à Buchenwald lorsqu’il était en quarantaine. Du Block 43, il entendait le bruit que faisaient les corps raidis tirés en bas des escaliers du Block-typhus.

 

 

 

         Lucien précise que dès les premiers jours passés à Ellrich, unanimes, ils pensaient « à la vue de tout ça », ne pas survivre dans cet endroit très longtemps, être tous morts avant Noël.

 

         Lorsqu’il accompagne Michel Stègre dans ses derniers moments, plusieurs autres compagnons sont déjà morts. Emile Folletête meurt d’épuisement le 9 janvier. « Il se laisse aller » selon les termes de Lucien, car survivre dans un tel endroit, c’est réellement mener un combat de chaque instant. Germaine Tillion est claire sur cette mort : « Quand une femme brave et intelligente était au bout de ses forces, elle cessait de lutter contre les poux et elle ajoutait foi à de folles histoires contre lesquelles, jusqu’alors elle avait été capable de lutter. Cela ne traînait pas ; en tout cas pas plus de quelques jours. Etait-ce parce qu’elle avait cessé de lutter qu’elle mourait ou parce qu’elle était mourante qu’elle cessait de lutter ? » (4)

 

         Si Lucien confirme le fait qu’il fallait réellement très peu de temps pour mourir, il est clair sur la réponse à la question de Germaine Tillion : « C’est parce qu’on cesse de lutter que la mort vous emporte ! . Emile Folletête « abandonne », Fernand Perret fait la même chose, il jette l’éponge peu après et meurt le 15 janvier. Il n’a que vingt ans.

 

Folletête était un homme de 44 ans. Lucien se rappelle qu’au moment de Noël, celui-ci a perdu tout espoir d’en sortir vivant. « Je ne reverrai pas mes gosses ! » confie-t-il au gamin qu’est Lucien. Emile Mura est alors dans le même état d’esprit et Michel Stègre très défaitiste lui aussi. Comment remonter le moral à ses compagnons d’infortune lorsqu’on est soi-même à bout, lorsqu’on est soi-même à deux doigts de basculer ?

 

Au mois de février, les survivants sont tous très maigres, le mot est faible. Raymond Nardin, jeune homme de 23 ans, meurt le 24 février. A chaque fois, le décès a lieu au cours de la nuit. Les camarades l’apprennent, au plus tard, pendant l’appel parce que les corps des hommes morts pendant la nuit ne sont pas amenés sur la place d’appel. Le chef de Block est le premier au courant et il a déjà noté les morts sur sa feuille. Si les corps ne sont pas là, les numéros sont cependant appelés et Lucien connaît les numéros de ses amis.

 

Dans ce monde, les sentiments sont proscrits.

 

  Smulevic-2.jpgDessin de Serge Smulevic

 

Roger Cucuballon a un flegmon. Au Revier on lui a coupé les tendons sous le genou et il se déplace la jambe repliée en arrière. Il est très handicapé, trop pour vivre dans ce milieu et bien sûr, il est inapte au travail. Edgar Quintain a souffert lui aussi, très vite écrasé par ces conditions de vie effroyables. Tous les deux seront du convoi parti d’Ellrich le 3 mars 1945. Ce jour-là, les Allemands vident l’infirmerie et le Schonung, ils raflent également tous les détenus qui ne sont plus capables de travailler et qui errent dans le camp. 1602 déportés sont ainsi réunis pour constituer ce transport. Edgar Quintain est content de partir, il ne le cache pas. Il croit à la version officielle du déplacement vers un camp de repos.

 

Lorsqu’ils sont rangés sur la place d’appel avant le départ, Lucien et Michel Stègre passent devant eux, sans s’arrêter, pour leur dire au revoir – adieu - et ils se serrent rapidement la main. Ce convoi qui emporte des détenus de toutes nationalités aboutit non loin de là, à la Bœlcke Kaserne de Nordhausen. Le 6 mars un autre transport quitte cet endroit avec 1184 des 1602 arrivés d’Ellrich. Il semble avoir été dirigé vers le camp-mouroir de Bergen-Belsen et pratiquement tous les détenus sont morts, soit pendant le trajet, soit à l’arrivée. Quintain et Cucuballon sont donc morts lors de ce second transport.

 

 

 

Lucien ne fera qu’un bref passage au Revier et une seule expérience au Schonung. Dans les deux endroits le séjour prendra fin d’une façon particulière. On a vu de quelle manière il quitte l’infirmerie. Au Schonung, après la mort de Michel, ils est nommé « gardien de nuit » car il a été repéré comme le moins fragile parmi les faibles. On constate encore une fois, le désir des gens bien en place, les privilégiés, de travailler le moins possible et de faire effectuer leurs tâches, celles pour lesquelles ils ont été désignés, par des plus faibles, par des membres du prolétariat du camp.

 

Lucien reçoit donc des consignes. Il ne doit laisser entrer personne. C’est ainsi qu’il se retrouve deux nuits dehors, à la porte du Block. Au cours de la troisième, il est attaqué et a une dent cassée. C’est suffisant pour abandonner cette fonction qui ne rapporte rien, bien au contraire !

 

Face aux conditions d’existence de l’endroit qui devrait théoriquement – aux yeux des naïfs – favoriser le repos et non pas conduire à la mort, un groupe se révolte Ça crie et ça proteste. La contestation ne peut être que verbale. Ils sont environ une vingtaine à se plaindre et Lucien en est. Les employés du Schonung les punissent sans tarder : les contestataires doivent rester accroupis sur la pointe des pieds, bras tendus. Une gageure pour ces hommes tellement diminués physiquement.

 

Lucien est parmi les cinq qui tiennent le plus longtemps ainsi. Le chef du Block en déduit qu’ils n’ont rien à faire là et il les renvoie chacun à leur Block d’origine. Pour dire la vérité, Lucien n’a pas réalisé un exploit, c’est plutôt que les autres râleurs étaient des épaves. Lucien est faible, très faible et il se cramponne des deux mains à la rampe de l’escalier qui mène au Block 6. Il tombe sur son chef de Block qui, le voyant là, a ce premier réflexe systématique, toujours le même, qui est de frapper. Mais il s’aperçoit de la fragilité du garçon qui peine à gravir l’escalier. Il ne le tape pas et se demande alors pourquoi il réintègre le Block.

 

Approximativement, à cette époque, Lucien doit encore tenir un mois, autant dire une éternité. Aimé Boniface précise bien : « On conçoit mal à quel point nous étions des êtres diminués, vidés. Les camps de concentration ne donnent guère le loisir à l’intériorisation. C’est un monde habité par des puissances maléfiques, un monde où grouille le mal, le monde des ténèbres et de la mort, celle qui s’attaque non seulement au corps mais à l’âme. ». (5)

 

Et pourtant à côté de cette description mortifère, paradoxalement, Lucien rencontrera – on va le découvrir plus largement – la solidarité. Oh, peu de chose ! Mais dans ce contexte, on comprendra que les plus petits gestes d’humanité auront des conséquences énormes.

 

 Ellrich 1 et 2

Camp d'Ellrich, les blocks 1 & 2 en avril 1954 - photo Robert Lançon

 

(1) Charlotte Delbo, « Mesure de nos jours », Les Editions de Minuit

(2) déjà cité

(3) Témoignage oral publié dans « l’Expérience concentrationnaire », Michael Pollak, déjà cité

(4) Germaine Tillion, « Ravensbrück », déjà cité

(5) Aimé Boniface, déjà cité

Lire la suite : Partir pour l'Allemagne - 15 - La folie et la mort à Ellrich
Retour au début de l'histoire : Partir pour l'Allemagne ! - 1 - A Magny-Vernois
Dédicace : Partir pour l'Allemagne ! - dédicace


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