Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

- 15 -

La folie et la mort à Ellrich

 

Le pire

 

Le pire, c’est la faim,

Avoir faim, attendre la coulée chaude.

Le pire, c’est le froid,

Le froid quand on a faim,

Le froid des affamés qui tendent l’écuelle

Attendant tout du temps, n’attendant rien d’eux-mêmes.

 

Le pire, c’est les coups,

Les coups dans les reins.

C’est aux reins que les genoux s’articulent.

Douleur des coups, des corps sans genoux,

Douleur aux reins après deux heures d’appel,

Coups au réveil.

 

Le pire c’est savoir

Qu’on ne sait pas quand ça finira,

Au matin de la libération

Où chaque soir du désespoir.

Le pire, c’est le voisin

Qui tend sa face.

Et sous nos yeux s’entrechoquent les dents.

 

Le pire, c’est qu’on marche à reculons

Dans des souliers pour

Géants,

Et que la nature nous coupe l’appétit.

Et nous faisons des pas petits petits

Comme des enfants

Rêvant d’espaces

Plus grands

 

Le pire, c’est le pyjama rayé

Pour affronter la nuit polaire,

Et tout ce que cette étoffe légère

Peut garder des seaux d’eau

Printanière

 

Le pire, c’est d’être ici.

Le pire, c’est d’y penser.

Le pire, c’est d’écouter

Le temps qui ne s’écoule pas.

 

         Maurice Honel – Auschwitz

 

  delarbre8


Le camion quotidien de cadavres venant du commando d'Ellrich est déchargé près du crématoire
,
Léon Delarbre - mars 1945




 

         Le 18 juin 1994, jour de l’inauguration d’une stèle érigée à Ellrich, Jean Mialet parla en ces termes de Dora et d’Ellrich : « … L’horreur, ce mot qui, tant il a été employé dans le langage courant, a perdu de sa force, reprend cependant toute son effrayante vigueur dès qu’il est associé au nom des camps de concentration nazis. Car il est vrai que, tous, et chacun d’entre eux ont été marqués pour toujours par de terrifiants souvenirs.

 

         Certains, cependant, ont été entourés d’un tel halo d’horreur que le seul énoncé de leur nom remplissait d’effroi les déportés qui pouvaient craindre d’y être, un jour ou l’autre, à leur tour, envoyés […] Tel fut, de l’automne 1943 à l’été 1944, le cas de Dora, ce camp déjà étrange par son nom, le nom de femme qui le distinguait de tous les autres ou presque, définis par le lieu auprès duquel ils étaient implantés. Dora devint très vite, à partir de Buchenwald, l’expression même de l’enfer SS, le monstrueux tunnel percé dans la montagne du Harz et qui, en quelques mois, en quelques semaines parfois, broyait dans d’indicibles souffrances, les hommes qui y entraient. Il restituait ceux qui avaient succombé, sous la forme de cadavres qui, pour y être brûlés dans le crématoire, revenaient à Buchenwald sur des camions, dans lesquels repartaient, pour Dora, de nouveaux contingents de détenus, appelés à subir le même sort tragique. La vue de ces cadavres semblables à ceux que nos ancêtres peignaient sur les murs des églises, dansant des rondes macabres, provoquait l’angoisse et la panique parmi les déportés restés dans le grand camp des environs de Weimar.[…]

         Au cours de l’été 1944 et jusqu’à la fin de la guerre, une preuve supplémentaire de la fonction d’élimination à terme mais certaine des détenus confiée aux camps de concentration nazis fut apportée. Elle le fut par la création du camp d’Ellrich dont la réputation de terreur s’étendit à l’intérieur du grand camp que devient Dora à partir d’octobre 1944. Les anciens de Dora, d’Harzungen, Wieda et autres Kommandos n’ont pas oublié l’effroi que suscitait en eux l’idée de partir à Ellrich. ». (1)         La mortalité à Ellrich s’emballe avec la dégradation des conditions d’existence. On dénombre 29 décès en septembre 1944, 107 en octobre, 144 en novembre, 381 en décembre, 198 en janvier 1945, 541 en février, 1021 en mars. Ces chiffres significatifs sont pourtant loin de la réalité car dans le même temps des transferts de musulmans, ces détenus squelettiques, ont lieu vers Dora. Au 29 janvier 1945, L’Arbeitseinteilung du camp indique que sur un total de 6571 Häftling, 467 se trouvent au Revier, 983 au Blockschonung et 203 sont des malades prêts à être transférés ; soit le quart de l’effectif inapte au travail. C’est énorme. Enfin, il ne faut pas oublier que les hommes sur les chantiers sont, en règle générale presque tous en mauvaise santé. (2)

         Ces statistiques établies par les Allemands eux-mêmes donnent une idée de la folie meurtrière qui règne dans le camp au cours de ces mois vécus par Lucien. Mort lente ou mort brutale, elle est partout présente, elle est quotidienne. Les déportés meurent sur les chantiers, pendant l’appel, la nuit ou lors de séances organisées dans le but de tuer (nous verrons plus loin celles vécues par Lucien).

         La caisse, l’énorme caisse confectionnée par Robert Lançon qui était menuisier-ébéniste avant - sur notre planète à nous - est vite pleine. Etienne Lafond décrit de cette manière ce que Lucien a déjà conté : « Tous les deux jours arrivait le camion de Dora et nous devions le remplir des corps enfermés dans la morgue (la caisse en bois) : quarante ou cinquante camarades nus et mutilés, que nous balancions à bout de bras dans le camion. Un prisonnier montait dessus pour mieux les tasser de ses pieds. ».

         Les chiffres le prouvent, la mortalité s’accélère, les cadavres s’entassent à l’extérieur des Blocks. « Il en meurt au Revier, il en meurt dans les Blocks, il en meurt dans les Kommandos de travail, il en meurt pendant les appels. On entasse tous ces morts squelettiques dehors. » (3)

         Il y a désormais trop de morts pour les envoyer à Dora et des bûchers sont édifiés sur la place d’appel pour brûler les cadavres. Lucien en verra deux flamber, un premier en décembre, l’autre courant 1945. Trois cents à trois cent cinquante cadavres furent incinérés à chaque fois. Pour commencer, une couche de bûches de un mètre à un mètre vingt de hauteur est constituée, puis elle est aspergée de goudron, enfin les morts sont jetés dessus. Le tout se consume durant quatre à cinq jours. Lucien se rappelle qu’une des désinfections a eu lieu le même jour que la combustion d’un de ces bûchers et qu’ils en ont profité pour vider le contenu de leurs paillasses sur le brasier.

                   L’histoire du camp d’Ellrich précise qu’un crématoire a bien été construit sur le site mais, d’après les témoignages des déportés, il n’a été utilisé que tout à la fin, au mois de mars. Lucien ne se souvient pas l’avoir vu fonctionner.

 
delarbre7On emporte un camarade qui s'est écroulé pendant l'appel, Dora - Léon Delarbre - décembre 1944

 

         L’année 1945 sera aussi marquée par la présence de nombreux prisonniers qui seront mis nus, les « ohne Kleider », les « nus d’Ellrich ». Les détenus étaient, en règle générale, vêtus de haillons, le manque de vêtements et de « chaussures », tout comme le reste – nous l’avons expliqué - étant la stratégie générale employée par les nazis.

         Arriva le jour où les SS décidèrent de déshabiller les malades et les hommes les plus faibles au profit de ceux pouvant encore se rendre sur les chantiers. « Nous allions en loques. Si bien qu’une grande partie du camp fut déshabillée pour permettre l’équipement du restant. Quelle vision ! Ces hommes décharnés et nus, errant sous la neige, fantômes hallucinants. » témoigne encore Etienne Lafond. Des centaines de déportés nus déambulent. Lucien en parle avec précision : « Les trois premiers mois de 1945 furent catastrophiques. En plein hiver, 30% de l’effectif était devenu inapte au travail. Les chiasseux, les blessés, les tuberculeux, ceux qui souffraient de plaies purulentes, les sans vêtements. Il y en avait plus d’un millier qui étaient nus toute la journée dehors quel que soit le temps. Quelques-uns uns sont à l’intérieur de leur Block si le chef n’est pas trop con ! ». Finalement, les nazis trouvent la solution, la plupart de ces malheureux seront du Transport parti le trois mars. Ce jour-là, près de 600 Français seront de ce voyage sans retour.

 

         Ce système dément a aussi pour conséquence de faire perdre la raison à ceux qui en sont les victimes. C’est ainsi qu’à Ellrich, au cours de ces mois où tout s’accélère - c’est comme une course à l’abîme - plusieurs cas de « cannibalisme » se produisent, marquant fortement et durablement les esprits. Les témoignages des survivants sont nombreux sur ce sujet mais ils sont aussi pleins de différences. Par exemple, Maxime Cottet qui situe ces évènements au mois de mars écrit : « Un Polonais a été pris, il est amené sur la place d’appel et exécuté à coups de pieds par des volontaires, des “ verts”  ivres de sadisme. ».

         Lucien pour sa part, se souvient précisément de l’exécution d’un déporté surpris au cours d’une nuit en train de prélever de la chair humaine sur un bûcher. Ce jour-là, ils rentrèrent un peu plus tôt des chantiers afin d’assister, comme c’était l’usage, à la mise à mort. Auparavant, le commandant du camp leur explique largement les raisons de l’exécution. L’interprète traduit un discours dont l’esprit laisse entendre que le haut degré de civilisation du Reich pour lequel ils travaillent tous, ne saurait tolérer la bestialité de l’acte dégénéré du sauvage qu’est ce détenu. Cet anthropophage ne mérite que la mort. Le condamné est ensuite massacré à coups de pieds par des prisonniers désignés au hasard parmi les slaves, une dizaine de Russes et une autre de Polonais. En vérité, il s’agit de « volontaires » qui ne savaient pas pour quelle besogne ils s’engageaient.

         Car à Ellrich, même les exécutions ont ce caractère de folie sadique. Là-bas, Lucien n’a jamais assisté à des pendaisons. Les condamnés à mort sont toujours tués à coups de bâtons en présence de tous les détenus rassemblés sur la place d’appel. Ce sont les SS, l’encadrement, les chefs de Blocks, les Kapos qui s’acharnent avec furie sur le condamné. Nous avons rapporté la mort dans de telles circonstances du Kapo homosexuel et celle de l’interprète tchèque. Lucien a aussi assisté au matraquage par les SS, d’un détenu de peau noire.

         Dans ce chapitre du pur sadisme destiné à détruire les hommes, il faut encore évoquer le « Kommando du bois ». Là, cinq prisonniers étaient attelés comme des animaux à une énorme charrette remplie de bois. Il s’agissait d’approvisionner les cuisines. Lorsqu’ils arrivaient, épuisés, sur la place d’appel, il fallait encore courir. C’était obligé. Et encore des coups et des cris. On ne tenait guère plus de quinze jours à ce travail, en fait, on l’aura compris, ce n’était pas un travail mais une torture, une mise à mort. Lucien Obéri, de Champagney sera affecté à ce Kommando dès son arrivée à Ellrich. Il ne devra son salut qu’au seul fait d’être arrivé là peu de temps avant l’évacuation du camp. L’interprète, avant d’être exécuté, sera lui aussi condamné à être attelé à ce chariot.

  Smulevic-1.jpgDessin de Serge Smulevic


         La folie des Allemands était totale et imprévisible. Et Lucien de raconter cette autre histoire. Ce jour-là, après l’appel du matin, le premier travail programmé était de déplacer un gros tas de planches de l’entrée du camp à l’intérieur. Le premier détenu à se saisir d’une planche se retrouve, par la force des choses, à l’extérieur de la limite du camp. Aussitôt, sans la moindre sommation, la sentinelle perchée dans le mirador tout proche, l’abat. Le déporté suivant, effectuant les mêmes gestes et le même déplacement est, sans plus de façons, tué de la même manière. L’encadrement civil se met à crier après la sentinelle qui, butée, applique les consignes aussi froidement. Et les civils allemands doivent s’interposer physiquement afin que le tas de planches soit effectivement transporté dans le camp à l’endroit prévu !

 

         Et puis, il y a le vol ! « Nous faisons l’apprentissage de la lutte sauvage pour survivre. Il faut constamment être sur ses gardes et se défendre. Le vol est la règle générale et nous sommes entourés d’artistes en la matière. ». Lucien complète ces paroles d’Aimé Boniface : « Ça volait tout le temps, n’importe où. ». Mais il n’est pas réellement d’accord avec le terme de vol si l’on fait référence au fait que dès le départ tout est faussé. Il serait, en effet, injuste d’oublier que le système est conçu dès l’origine pour que les détenus s’agressent : pas assez de paillasses, de couvertures, de vêtements, de chaussures … Lucien, au risque de choquer ses camarades déportés, va même beaucoup plus loin, puisqu’il rejette carrément ce terme. Il n’est pas question de justifier mais de comprendre et, seul celui qui a vécu cet enfer peut avoir des éléments pour comprendre.

         Et pourtant, Lucien aura été victime, lui aussi des voleurs, à plusieurs reprises ! Ainsi cette histoire qui se passe pendant son séjour au Schonung. Ce jour-là, aux côtés de Michel Stègre allongé, il tient un carré de pain qu’il destine à l’ami accablé. Et puis, l’espace d’une seconde, plus de pain ! Cela a été tellement rapide, tellement inattendu en cet endroit, il n’a pas eu le temps de réaliser, le pauvre morceau de pain - une miette - envolé, volatilisé, ne laissant que l’intention stérile de secourir un ami.

         Lucien n’a pas oublié également ce Russe, un gars de son groupe de travail et aussi du Block 6, qui volait tout le temps, un homme très mobile qui ne donnait pas l’impression de travailler, mais qui était toujours en mouvement. Il volait même ses camarades et aurait probablement volé ses père et mère. C’était sa nature. Dans cette promiscuité permanente et entretenue, le moindre déchet devenait trésor, un peu comme dans les pays du Tiers-monde d’aujourd’hui où l’imagination engendre des prodiges. La richesse et le confort, quant à eux, accouchent toujours de la paresse d’esprit.

 

         Parmi tous ces souvenirs épars, difficiles à mettre en forme parce que c’est tellement loin, parce que la mémoire est fragile, ingrate, traîtresse, il est des évènements pour lesquels il n’y a pas de doute, il n’y aura jamais, jusqu’au dernier souffle, la moindre hésitation parce que ce fut tellement fou et horrible que le film de ces journées est resté intact.

         Noël 1944 par exemple. Ce jour-là, les nazis, conscients de l’impact de ce jour de fête sur le moral de tous, quelle que soit la nationalité, en firent une folle journée dont il fallait se souvenir. C’est pourquoi, ce jour-là, l’appel dura dix heures d’affilée. Lucien s’en souvient si bien. Il faisait si beau. Un temps clair, très froid. Les hommes s’effondraient dans les carrés de détenus. Il y eut beaucoup de morts. Depuis la place d’appel, Lucien, voyait très distinctement les gosses d’Ellrich faire de la luge et du ski sur la pente de la colline juste en face. De là, la vue était bien dégagée et le fait de se concentrer sur ce spectacle joyeux occupa son esprit une partie de la journée. L’appel terminé, tous les déportés durent se déshabiller pour une fouille surréaliste et les voilà nus dans le froid, avec les morts éparpillés autour d’eux. Cette commémoration de la naissance de l’enfant Jésus s’acheva par une distribution de soupe pour les survivants. Un Noël impossible à oublier.

         Parmi les nombreux témoignages de déportés, il est courant de rencontrer des histoires similaires concernant en particulier Noël. Ainsi le Noël de 1943 à Ravensbrück raconté par Marie-Jo Chombart de Lauwe : « Noël approche et on nous promet des merveilles, une part de miel, des pommes de terre, du chou rouge, du goulache. Hélas, la veille, nous sommes prévenues qu’une punition est infligée au Block 32 : privation de manger toute la journée … Motif : nous avons souillé les alentours du Block. ». De plus l’appel durera de 13 h à 17 h avec devant les prisonnières alignées, un sapin orné de guirlandes. (4)

 

         Il y eut encore le « dimanche de repos », peut-être – mais qu’en sais-je ? – le pire souvenir de Lucien ? En fait, il y eut deux dimanches de cette sorte à une quinzaine de jours d’intervalle. Cela se passe au début du mois de février. Quelques jours avant, le « vieux » avait dit à Michel Stègre : « Dimanche, schlaffe ! . Lucien se fait confirmer par son Meister, cette perspective inattendue d’un dimanche de sommeil. Rassurés, ils font déjà des projets qui se résument à dormir et à se laver. Une espèce d’euphorie les gagne lentement. Le dimanche arrive, le lever a lieu à sept heures, ce qui est exceptionnel et qui conforte les détenus dans leur idée de journée de repos. L’appel se déroule normalement, pourquoi pas ? Mais, tout à coup, ils s’aperçoivent que tous ceux de l’encadrement, chefs de Blocks, de chambrées et tout le ban des Kapos, tous ont une arme en main : gourdin, câbles électriques et triques en tous genres. Les prisonniers sont vite fixés sur la suite. Il faut gravir la colline et en redescendre avec des pierres pour combler cette saloperie de marais. Mais, car ce serait trop facile, trop simple, trop banal. Pour grimper là-haut, le chemin imposé est une haie constituée des « verts » postés tous les deux ou trois mètres et qui frappent au passage de chaque détenu. Et gare si la pierre est trop petite ! Si l’on tombe, les coups redoublent et c’est la mort. Des chiens enragés ! Cela dure sans interruption jusqu’à la tombée de la nuit, c’est une folie furieuse et des dizaines d’hommes sont ainsi tués au cours de la journée, car tel était bien l’objectif, tuer, faire du vide…

         Comme nous avons retrouvé d’un livre de souvenirs à l’autre, des histoires similaires concernant les Noëls passés là-bas, des Noëls destinés à casser, à faire souffrir, il en est de même pour certains sévices. Ainsi, Charlotte Delbo a vécu un semblable dimanche à Auschwitz. Son Block étant surpeuplé, il fallait faire de la place. Et l’on découvre le même scénario fait de Kapos en serre-file, prêts à frapper comme des bêtes les détenues obligées à transporter de la terre : « Les hommes sont en place, le long du fossé, les pelles en mains.

         Les colonnes s’allongent en file indienne. Des milliers de femmes sur une seule file. Une file sans fin. Nous suivons. Que font celles qui nous précèdent ? Nous les voyons passer devant les hommes, tendre leur tablier. Ils y mettent deux pelletées de terre enlevée au fossé qu’on a creusé. Pourquoi faire, cette terre ? Nous suivons. Elles se mettent à courir. Nous courons. Voilà que les coups de bâton et de lanière s’abattent. On essaie de se protéger le visage, les yeux. Les coups tombent sur la nuque, sur le dos. Schnell. Schnell. Courir. De chaque côté de la file, Kapos et Anweiserines hurlent. Schneller. Schneller. Hurlent et frappent. Nous faisons remplir notre tablier et nous courons. Nous courons. Il faut garder la file, pas de débandade. Nous courons. La porte. C’est là où les furies sont le plus serré. SS en jupes et en culottes se sont joints à elles. Courir… ». (5)

 

La nuit qui suivit le deuxième dimanche de folie à Ellrich, Raymond Nardin perd complètement le moral, il n’en peut plus, c’en est trop. Il ne peut envisager de revivre une nouvelle journée de cette sorte. Allongés côte à côte, avec Lucien, il leur est impossible de trouver le sommeil, ils chuchotent toute la nuit. C’est à ce moment précis que Raymond s’interroge très sérieusement sur lui-même, sur le mal, l’acte impardonnable qu’il aurait pu commettre, cause d’un pareil châtiment. Lucien rejette autant qu’il le peut, toutes ces interrogations et lui demande de ne se concentrer que sur lui-même, de ne pas se poser toutes ces questions inutiles. « Pense à toi ! » répète-t-il. Malheureusement, c’est bien trop tard. Au petit matin, Raymond est mort. Il avait vingt-trois ans. C’était le 24 février 1945. Et Lucien, une nouvelle fois, quitte ainsi un compagnon pour se rendre à l’appel.

 

         « Il arrive un soir qu’un copain vous confie son désespoir : “ C’est fini, je n’en peux plus, je ne reverrai pas ma femme, mes parents ”. Il n’ose ajouter ce qu’il pense :“ Toi non plus. ” Celui qui s’abandonne est déjà condamné, il ne veut plus vivre, il se laisse glisser dans la mort ; elle vient vite dans ce cas… » telle est l’analyse d’Aimé Boniface.

         Raymond Nardin qui aura lui aussi, tout vu, qui en aura trop enduré, ne supportera pas ces séances de massacre collectif, cette invention perverse – une de plus - venue s’additionner à tout le reste !

         Comment ne pas s’interroger une fois de plus, sur l’incohérence de tout cela, sur ce paradoxe : le besoin et la volonté d’utiliser cette main d’œuvre venue de toute l’Europe et ce désir de détruire les hommes que ce soit brutalement ou par épuisement. C’est encore Germaine Tillion, déportée qui, avec son regard d’ethnologue, tente cette analyse : « Dans la mort par épuisement, un moment survient à partir duquel on ne peut plus rien tirer du pauvre être humain à bout de force, et, pendant cette période – qui peut aller de quelques jours à quelques mois, selon sa vigueur mais plus encore selon les appuis effectifs qu’il reçoit –, il coûte, si peu que ce soit, à l’employeur.

Pour que l’“ extermination par le travail ” soit rentable, il aurait fallu précisément ne pas exterminer par le travail, parce qu’il vient une phase où, quoi que l’on fasse, le travail diminue tandis que la vie continue. ». (6)

 

         Mais au diable tous les commentaires, toutes les tentatives d’explication, le constat de Jean Mialet que nous avons déjà cité au début de ce chapitre, coupe court à toute autre considération car, lorsqu’il évoque les cadavres venus de Dora pour être incinérés à Buchenwald « sur des camions dans lesquels repartaient, pour Dora, de nouveaux contingents de détenus, appelés à subir le même sort tragique. », tout est dit …

 

(1) Bulletin « La Mémoire de Dora-Mittelbau », N° 15 - 3ème trimestre 1994

(2) Sources : « Histoire du camp de Dora », André Sellier, déjà cité

(3) Max Oesh dans le livre d’André Sellier, « Histoire du camp de Dora », déjà cité

(4) Marie-Jo Chombart de Lauwe, « Toute une vie de résistance », éditions Graphein-FNDIRP - 2000

(5) Charlotte Delbo, « Aucun de nous ne reviendra », déjà cité

(6) Germaine Tillion, « Ravensbrück », déjà cité



Lire la suite : Partir pour l'Allemagne - 16 - Survivre
Retour au début de l'histoire : Partir pour l'Allemagne ! - 1 - A Magny-Vernois
Dédicace : Partir pour l'Allemagne ! - dédicace



NAZICARTALLE0004

Tag(s) : #Partir pour l'Allemagne ! livre