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-16 –

 

 

 

Survivre


Chance et Solidarité

 

 

A partir de demain

je serai triste

A partir de demain -

pas aujourd’hui.
Aujourd’hui, je serai gaie,

et chaque jour,

Quelle qu’en soit la dureté,

je répéterai :

A partir de demain, je serai triste,

pas aujourd’hui

 

 Jeune déportée anonyme (1)

 

 

2007-3 dessin-aldebert-carriere

 Gusen II - Rentrée des Kommandos - dessin de Bernard-Aldebert

     « La mise en rang par cinq, avec injures et coups, l’attente debout devant des bâtiments sombres, le défilé de fantômes haves, déguenillés, squelettiques, l’air hagard, l’odeur de tombeau qui les suivait … cela permettait tout de suite de savoir que, pour eux déjà, et maintenant pour nous, tout était fini, que de cet abîme on ne ressortait pas. » (2)

 

Et pourtant, certains en sont ressortis ! Alors comment se fait-il que des hommes et des femmes soient revenus de cet abîme ? Pourquoi Lucien Berthel n’est-il pas mort là-bas ?

 

 

 

     Lucien a eu de la chance, c’est un fait, nous l’avons vu. A chaque étape de son parcours, une chance exceptionnelle. Mais expliquer le retour parmi nous, par cette seule chance serait léger. En fait, l’explication se trouve dans la conjugaison de plusieurs facteurs. Il y a la chance donc, mais aussi la condition physique à l’arrivée, l’aptitude à travailler durement au dehors par tous les temps et enfin, la solidarité.

 

     Si Lucien avait l’habitude des travaux physiques, on le sait, à dix-sept ans c’était déjà un jeune homme fort et plein de vigueur. Il est arrivé à Ellrich avec un capital santé et des ressources physiques importants. Mais tout cela n’est pas encore suffisant pour expliquer le fait qu’il ait pu surmonter l’épreuve de la déportation. Le fait d’arriver là-bas tardivement, fin 1944, non plus, lorsqu’on sait que l’espérance de vie à Ellrich n’était que de quelques mois seulement.

 

     Lucien Bulawko, déporté à Auschwitz, tente lui aussi de comprendre : « J’ai été déporté en juillet 1943. On m’a dit que j’avais eu de la chance d’éviter l’hiver 1942-43, le pire, paraît-il, du point de vue du nombre de morts. Mais combien de convois ont suivi le mien, venant de Belgique, de Hongrie, de Grèce et d’ailleurs, combien de déportés ont été exterminés après ? Alors la survie peut s’expliquer par la chance certainement, la solidarité sûrement, la volonté de s’accrocher à la vie. Mais ces facteurs réunis ne suffisent pas à expliquer pourquoi les uns sont morts et les autres pas. S’il y avait eu une logique dans tout cela, Auschwitz, l’ensemble du système concentrationnaire n’auraient pas dû exister. La seule chose que je puisse dire, c’est que dans cet enfer, une seule chose comptait pour les nazis : obtenir le maximum des détenus encore capables de travailler et en éliminer aussi le maximum, parce que la relève était permanente, ils n’avaient pas de soucis à se faire. ».  (3)

 

     Et Lucien, lui non plus, ne manque pas de souligner l’importance de la solidarité, il va nous en donner des exemples précis, des gestes anodins, mais ô combien vitaux !

 

     Enfin, il ne faut pas omettre le mental, le combat psychologique et, sur ce point précis, Lucien a été d’autant plus impressionnant lorsqu’on songe au jeune âge qu’il avait à l’époque. Etienne Lafond fait état de cet aspect de la lutte lorsqu’il écrit : « En même temps qu’une transformation physique qui tendait à l’anéantissement, il se produisait en nous une évolution morale. Tout sentiment humain s’estompait pour faire place à une énergie farouche qui nous permettait de vivre coûte que coûte. ». Pour être juste, qui ne le permettait qu’à quelques-uns uns ! Car cette « énergie farouche » où la trouver ? Qui pouvait la générer ?

 

     Si l’expérience concentrationnaire oblige ceux qui la subissent à mobiliser des ressources inexplorées en temps ordinaire, celles-ci varient considérablement suivant l’origine sociale, la nationalité, le passé et plus particulièrement les engagements politiques ou religieux de chacun. Les hommes et les femmes plongés dans cet univers sont donc contraints à aller au plus profond d’eux-mêmes, à prendre conscience de leur capacité insoupçonnée de résistance. Cette recherche est d’autant plus difficile qu’ils sont confrontés avec l’humanité tout entière rassemblée là, ce condensé du genre humain, condensé de nationalités, de cultures et de langues, une humanité dont on a largement décrit la violence et les conditions d’existences imaginées par les nazis.

 

     Cette capacité d’adaptation est donc inégale et elle est le premier palier à franchir. Car il faut s’adapter vite, très vite. Lucien le confirme : « A Ellrich, devant toutes les horreurs qui vous assaillent, on apprend très vite, on n’y croit pas, mais il faut vite avoir l’esprit concentrationnaire. C’est à dire être vigilant, toujours sur le qui-vive. ». Il semble que cette indispensable force de caractère, que cet esprit combatif était celui de ceux qui avaient déjà choisi la lutte, de ceux qui étaient entrés en résistance sans s’attarder sur les conséquences de cet engagement. Certes, ces hommes et ces femmes, s’ils n’ignoraient pas qu’ils risquaient la torture, voire la mort, ne savaient pas ce qui les attendait en Allemagne. Alors, même là-bas, dans les pires conditions de maltraitance et d’humiliations, c’est cet esprit de résistance qui les guidera, les tiendra ! Par exemple, Marie Jo Chombart de Lauwe le prouve quand elle écrit : « Cette vie du Block 27 marque le niveau le plus bas, sans doute, auquel nous descendons. La mort semblerait presque la délivrance, mais plus que jamais, je pense que se laisser aller équivaudrait à une défaite, à une lâcheté. ». Et plus loin : « Ils ne m’auront pas …ils auront la graisse, mais pas les os ! ». (4) Quant à Germaine Tillion, elle écrit carrément :  « Nous étions presque toutes de la Résistance et aucune ne flanche devant les Allemands, mais le soir, dans la solitude du dortoir, il y eut des larmes. ». (5)

 

     Nous avons affaire à des personnalités exceptionnelles. Dans cette catégorie il y a donc les gens connus, des meneurs, des chefs et puis les autres, les anonymes. Lucien est de ceux-là. A Ellrich, il use d’une stratégie d’objectifs successifs à atteindre, de la journée entamée à achever, de ne pas penser au lendemain. Il explique cette obstination : « On arrive encore à vaincre le froid, la faim, la misère, à la seule condition de se dire et de se répéter sans cesse “ je veux vivre, je veux vivre, je veux sortir de là ! Je veux rentrer !” . Toujours se fixer un but. Et plus tard, lorsque la déchéance physique sera presque totale : « Je veux mourir libre ! . A Ellrich, entre deux moments d’abattement, Lucien redressait la tête, se ressaisissait, repensait à l’objectif fixé. « D’abord, mourir libre, ensuite mourir à Ronchamp, mourir chez soi. ». Un incroyable travail mental qui fait absolument abstraction du corps ; une volonté rare. Aurions-nous été capables de réagir ainsi ? Impossible de répondre.

 

     Rentré à Ronchamp au mois d’avril, Lucien se voit contraint de poursuivre cette stratégie afin de ne pas mourir à la maison. C’était pourtant un de ses objectifs lorsqu’il était à Ellrich, un but qu’il était alors à deux doigts d’atteindre. Dans l’extrême état de lassitude et d’abandon dans lequel il se trouvait alors, la poursuite de cette stratégie va le conduire sur le bon versant. Mais nous reparlerons du retour.

 

 

 

     Bien sûr, Germaine Tillion a observé avec précision ce phénomène de la survie dans le monde concentrationnaire. « Survivre à Ravensbrück entre 1939 et 1942 était à la fois la preuve d’une grande robustesse morale et physique et d’un concours de circonstances. ». Elle fait donc aussi la part des choses entre chance et destin comme le montrent encore ces deux passages de son livre consacré à Ravensbrück. « Jusqu’à la fin de l’année 1944, où le travail intensif était le principal mode d’extermination, les plus robustes survécurent à la condition de recevoir des colis, de n’avoir aucune malchance (par exemple une Blockova ou une chef de colonne vous prenant en grippe) et de ne pas être isolées : une Française “ politique ” échouée dans un Block de “ triangles verts ”ou “ noirs ”, n’avait guère de chances de pouvoir raconter ensuite son expérience, mais elle en avait davantage qu’un “ politique ” masculin. Des hommes sensibles comme l’étaient mon ami Louis Martin-Chauffier, ou Robert Antelme, ou Primo Lévi n’ont survécu – de justesse – que grâce à quelques mains tendues. ».

 

     « Ce monde d’horreur nous apparaissait aussi comme un monde d’incohérence, plus terrible que les visions de Dante et plus absurde que le jeu de l’oie. Au départ, les chances étaient peut-être égales pour le déporté d’être entraîné dans une voie plutôt que dans une autre, mais, passé l’aiguillage du destin, il n’échappait plus à la pente sur laquelle il allait dévaler vers la vie ou vers la mort : dans tel groupe, cinq chances sur cent de survivre ; dans tel autre, cinq chances sur cent de mourir. ».

 

     Quant à Jacques Brun, il donne un avis très proche de celui des autres déportés déjà évoqués : « Pour survivre à cet enfer, il a fallu, en plus d’une volonté sans défaillance, un concours de circonstances favorables, ce fut, à bout de force une affectation autre que les terribles Kommandos du B3 et du B12 ; ce fut l’admission au Revier et un transport à Dora où quelques-uns purent se rétablir. ». (6) Mais Jacques Brun continue ainsi : « Dans cet univers, la solidarité organisée était impossible. Il y eut cependant de nombreux actes d’entraide individuelle entre détenus d’un même groupe, parfois aussi d’origines différentes. C’est grâce à cette entraide, aussi minime fut-elle, que bien des survivants doivent le retour à la Liberté. ».

 

     Cette conclusion nous ramène au vécu de Lucien. La chance, la jeunesse, mais aussi la solidarité. Lucien en est convaincu, il doit autant à l’une qu’à l’autre et il raconte cette solidarité qu’il n’a pas oubliée. Chaque histoire est unique et Lucien, pour ce qui le concerne, affirme qu’il a toujours eu de très bons rapports avec tous les détenus de son Kommando. Il n’a pas été victime du mélange des nationalités qui pouvait, parfois, tourner au racisme. Lucien est définitif lorsqu’il déclare : « A Ellrich, il n’y avait pas de nationalités, on était tous des déportés ! » ou encore : « La vraie solidarité, c’est quand on n’a rien et qu’on partage tout. ». Au sujet des Russes à propos desquels les jugements les plus contradictoires existent, ce sont eux – du moins, ceux de son groupe – qui le sauvent le jour où il sort du Schonung. On se rappelle qu’il est exclu de ce mouroir car jugé trop « vaillant » par les responsables. On n’a pas oublié la peine qu’il a alors, à gravir l’escalier qui mène au Block 6.

 

     Comble de malchance, ce jour-là, c’était son tour d’aller à Woffleben chercher la nourriture des civils allemands. Lucien était dans un trop grand état de faiblesse pour rejoindre son poste et effectuer cette corvée. Il est évident qu’il n’aurait pas pu faire cette marche. Il y serait allé bien sûr, mais n’en serait sûrement pas revenu …

 

     Ce sont deux Russes de son groupe, Yvan et Simon, qui ont alors pris l’initiative de le cacher soigneusement au milieu d’un amoncellement de sacs de ciment et c’est encore l’un des deux compères qui a pris sa place pour faire l’aller retour Ellrich-Woffleben. Lucien passera la matinée ainsi, allongé, à ne rien faire et cette demi-journée lui permettra de récupérer, de reprendre haleine et ainsi de pouvoir atteindre le terme de cette expérience : « Si j’avais été découvert, nous étions les trois condamnés. » nous dit Lucien et de conclure : « Après un tel acte de solidarité, je n’avais plus le droit de mourir. ».

 

 2007-3 dessin-aldebert-retour-kommandos-gusen-1946

 

Gusen II, la carrière - dessin de Bernard-Aldebert

 

Il faut encore évoquer d’autres petits riens essentiels pour le moral, comme par exemple l’évocation de la France. C’est toujours futile, furtif mais tellement important. Paradoxalement, c’est le Russe Yvan qui repère à chaque fois les Français. Il les « sentait » dit Lucien. Ce sont le plus souvent des STO rencontrés au hasard des corvées effectuées à l’extérieur du camp. Une fois, à Nordhausen, Yvan s’exclame : « Franzose ! . Parmi les hommes qui étaient là, à cueillir des pissenlits, un lève la tête et dit à l’adresse de Lucien « Tiens bon ! . A une autre occasion, eux quatre comme à leur habitude derrière le chariot, et une fille qui les suivait. C’est Yvan qui le premier affirme qu’elle est française et, bien sûr, il a raison. Originaire de Nevers, elle était venue jusque là, à la recherche de son fiancé alors en Allemagne dans le cadre du STO. Les échanges sont toujours très brefs, laconiques car il ne faut pas oublier qu’il était interdit de parler aux déportés.

 

     Au cours d’une autre corvée, la veille de Pâques, Lucien a l’occasion de repérer un autre gars du STO. Mais il ne saura jamais rien de plus, la sentinelle intervenant très vite avec la douceur verbale habituelle.

 

     Rien que des petits faits, des petits riens, des bribes de contacts.

 

 

 

     Pour les nouvelles de l’extérieur, c’est la même chose, on ne sait rien, ou si peu, seul le « Vieux » lâche un « Krieg fini ! » ou un détenu affirme « On sera bientôt libérés. . Il y a des bobards qui circulent « Mais on n’y croit pas. » dit Lucien. Il n’y croit pas car les fausses nouvelles ont fait du mal à bien des esprits aux corps délabrés. Si Lucien n’y croit pas, d’autres s’en emparent avec fébrilité. Etienne Lafond décrit le phénomène ainsi : «  Alors que nos corps étaient déjà presque morts, seule l’âme nous permettait de rester debout, de survivre. Il fallait donc une volonté de vivre, un moral d’acier, moral qui était entretenu par l’espoir en une fin prochaine de la guerre. Et lorsqu’une bonne nouvelle qui avait circulé se révélait fausse, alors ceux qui s’y étaient accrochés lâchaient prise et mouraient de désespérance. ». (7) Il disait déjà la même chose en 1945 dans son livre « Survie » : « Il était pourtant un ennemi à redouter : les fausses nouvelles. Elles se propageaient avec une rapidité déconcertante et normale puisqu’elles étaient toujours bonnes. Combien de nos camarades sont morts de découragement, d’avoir été trop souvent déçus ? ».

 

Mais ces espoirs déçus, sans cesse renouvelés, ne pouvaient-ils pas être non plus un moyen de tenir au jour le jour ? C’est ce que suggère Germaine Tillion lorsqu’elle écrit : « … Au bout de deux ou trois jours, plusieurs essayèrent de nier la réalité, de lutter contre elle avec leurs pauvres moyens – les bobards, les chimères, les recettes de cuisine… - et elles se mettaient en colère quand on leur révélait une nouvelle horreur. “ Et même si c’est vrai, je ne veux pas savoir ”, m’ont dit des camarades que j’essayais d’éclairer. ».

 

 

 

     Pour des gens comme Lucien, qui avaient quitté la France au moment des combats pour la libération, l’ambivalence des sentiments ne fut-elle pas plus dure encore ? Savoir que la liberté était si proche et se retrouver si vite dans un tel délabrement physique, et voir ses amis mourir un à un, et voir sa propre mort approcher inexorablement … Lorsqu’ils sont pris à l’automne, les Haut-Saônois savent que les « Américains » - en fait les Français de la 1ère Armée – sont devant Belfort. Cette information, ils l’apportent donc aux déportés, aux anciens. Ce qu’ils savent du déroulement de la guerre à l’Ouest est une certitude. A partir de là, toutes les suppositions, toutes les extrapolations seront possibles.

 

En octobre 1944, Lucien et ses compagnons ne comprennent pas : « Pourquoi nous emmènent-ils en Allemagne ? On va être libérés dans peu de temps ! ». A Ellrich, il arrivera à Lucien, lorsqu’il songera à la France presque entièrement libérée, de penser que ça ne peut plus durer longtemps. S’il espère s’en sortir, il est aussi conscient que la mort est probable, qu’il est possible qu’il meure là, dans les mêmes conditions que Michel Stègre et tous les autres. Alors il se bat encore, il se bat et en même temps, il stimule verbalement Emile Mura qui, tout seul, aurait abandonné depuis longtemps.

 

 

 

     Parallèlement à l’épuisement total qui aurait pu, qui aurait dû, l’emporter, Lucien a manqué à plusieurs reprises être tué brutalement. Et là, c’est la chance pure, celle qui l’a déjà sauvé à Magny d’Anigon qui est à nouveau intervenue.

 

     Ce jour-là, en plein hiver, toujours au cours de ces corvées de transports de matériaux qui les emmenaient à l’extérieur du camp, dans la campagne, il y avait tellement de neige que des sabots métalliques – sortes de skis – avaient été fixés sous les roues du chariot de son Meister, le « Vieux ». Les déportés suivent derrière, bien sûr, tous au pas tranquille du cheval, lorsque brusquement, un des sabots se détache et tombe sur la route. C’est Lucien qui le ramasse mais, du chariot personne ne s’est rendu compte de rien et, l’équipage, mais aussi les autres détenus, poursuivent leur route sans s’arrêter. Lucien se retrouve alors seul, une vingtaine de mètres en arrière. Brusquement, le soldat assis à côté du Meister, s’aperçoit qu’un détenu est en arrière, isolé. Obéissant à un réflexe pavlovien, sans essayer de comprendre quoi que ce soit, il arme son fusil et met en joue. Tout va très vite, le « Vieux » réalise, stoppe son cheval et, l’arrêt brutal de l’attelage fait partir le coup de fusil en l’air.

 

Cela s’est passé en plein cœur de la ville d’Ellrich. Si Lucien avait été abattu là, c’est bien évidemment une tentative d’évasion qui aurait été la justification de sa mort.

 

 

 

A une autre occasion, Lucien aurait également dû mourir. Cette fois-là, peut-être en mars 1945, littéralement épuisé, au bout du rouleau - il a les pieds gonflés à l’extrême - des pieds douloureux, couverts de plaies. Accroupi, il est occupé à percer des abcès à l’aide d’un morceau de fil de fer.

 

C’était encore une journée passée à charrier des briques – car jusqu’à la fin les matériaux arriveront – et s’asseoir était inimaginable ! Et pourtant, Lucien en est arrivé à un tel point d’épuisement, qu’il s’en fiche. Il a fallu s’arrêter, faire quelque chose, se soulager, percer ces abcès qui le minent.

 

Tout concentré qu’il est à se « soigner », brusquement il voit arriver devant ses pauvres pieds exsangues, l’extrémité vernie de deux bottes. Il lève la tête et n’est pas tellement surpris, car la seule apparition de ces belles bottes brillantes était sans équivoque quant à l’identité de leur propriétaire. C’est un SS. Il est planté devant le sous-homme, campé bien droit sur ses jambes solides et il le regarde en souriant. Contre toute attente, l’homme en uniforme noir, se contente de demander son numéro à l’inconscient qui a osé s’asseoir pendant le travail, il le note et tourne les talons.

 

Lucien n’en revient pas d’être encore vivant car, à partir de la toute première seconde où il a réalisé la présence du SS, il a réellement cru sa dernière heure venue. En effet, la logique de l’endroit exigeait que l’Allemand abatte sur l’instant ce détenu ayant commis une triple faute. En effet, Lucien aurait dû être au travail, il aurait dû se lever et saluer le SS, il aurait dû se raidir et déclamer son numéro. Vraiment, la mort seule était encore bien trop douce pour un pareil individu ! D’ailleurs, Lucien se rappelle très bien la main du seigneur posée sur la crosse du revolver.

 

Jacques et Michel Stègre, non loin de là, se sont arrêtés de travailler et figés, ont vraiment pensé sur le moment, que Lucien était perdu. Ils le lui diront après. Sur l’instant, le garçon est convaincu que le SS va le tuer et il en est presque content, heureux que tout ça s’arrête, maintenant, de cette manière-là, pourquoi pas ? Puisque c’est ainsi, qu’on en finisse ! C’est bien. En plus sur un acte de désobéissance, c’est presque une victoire !

 

Cette scène se déroulait à environ quatre-vingts mètres du bâtiment des SS et peut-être que celui-ci avait aperçu de loin Lucien, assis, absorbé par ses pieds douloureux. Quoi qu’il en soit, c’est terminé. Tout a été si rapide cette fois encore. Le nazi est loin et les amis sidérés de voir leur camarade vivant.

 

Le soir, au Block, le SS de l’après-midi réapparaît. Il appelle le numéro de Lucien et, devant le garçon médusé, vide un grand sac de souliers, des chaussures de ville, choses complètement anachroniques en cet endroit. Tout autour, c’est le silence, la scène est surréaliste. L’homme à la tête de mort, exige de Lucien qu’il choisisse une paire de chaussures, qu’il les mette et qu’il marche avec. Bien sûr, à cause de l’état dans lequel se trouvent ses pieds – il a déjà eu des difficultés pour chausser ces souliers – c’est une vraie torture. Dès que Lucien a effectué le tour du Block, le SS, satisfait, s’en va.

 

S’il n’a pas tué Lucien dans l’après-midi, c’est qu’il lui réservait cette mise en scène. Lucien a eu la chance de tomber sur un esprit pervers qui, à l’instant même où il le regardait en souriant, imaginait ce prolongement vicieux, cette bonne idée du cadeau des belles chaussures de cuir impossibles à enfiler et avec lesquelles marcher ne serait que souffrances. Ah, la bonne blague à raconter aux collègues ! A se taper sur les cuisses ! « Tu aurais vu la tête de ce cochon de Français ! ».

 

Le SS parti, Lucien s’empresse d’ôter les chaussures et le chef de Block se précipite aussitôt pour lui propose de les échanger contre un litre de soupe. Quelle aubaine pour Lucien et ses compagnons ! Et le SS pouvait-il soupçonner cette conclusion positive à la moquerie qu’il avait imaginée ?

 

En matière de souliers, il faut préciser que Lucien gardera toujours aux pieds les galoches de bois reçues à Buchenwald. Rafistolées de multiples fois avec du fil de fer, il les portera encore lorsqu’il rentrera à Ronchamp ! C’est sa mère, Marie Berthel, qui les jettera au feu.

 

 

 

         Voilà donc les quelques éléments qui pourront faire comprendre pourquoi certains en sont revenus, pourquoi Lucien n’est pas mort entre janvier et avril 1945. Pour ma part, je crois qu’on ne pouvait que mourir en ces lieux parce que tout était pensé pour que le déporté y meure. Mais, force est de constater que les nazis ont justement omis ces quelques facteurs que sont la chance, la solidarité et la force de caractère dont les rescapés ont bénéficié ou fait preuve. Car, tous devaient mourir. Seuls sont revenus ceux dont le destin était d’en réchapper pour pouvoir raconter, témoigner et pérenniser l’échec des nazis dans leur entreprise de mort.

 

A partir du trois avril commence l’évacuation d’Ellrich et un nouveau calvaire pour les prisonniers concernés, et d’autres morts, d’autres morts dans les trains, et des morts encore dont on a perdu la trace au cours des marches, et la mort encore sur les lieux de destination, et des morts après la libération. Tous les facteurs évoqués pour l’ensemble du temps de déportation vont encore opérer pour que certains survivent à cette période de folie qui dure une quinzaine de jours. Lucien va de nouveau franchir toutes les étapes. Ses efforts seront d’autant plus grands que la dégradation physique est à ce moment à son paroxysme, mais aussi parce que la motivation s’accroît devant l’imminence de la libération, parce que ce serait trop injuste de mourir si près du but !

 

 

(1) dans « Le bonheur en 36 vertus » de Jacques Duquesne, Albin Michel - 1998

(2)  Germaine Tillion, « Ravensbrück », déjà cité

(3) dans « Patriote Résistant » N° 725 - mars 2000

(4) Marie Jo Chombart de Lauwe, « Toute une vie de résistance », déjà cité

(5)  « Ravensbrück », déjà cité

(6)  Discours prononcé à Ellrich le 18 avril 1994, déjà cité

(7)  Discours prononcé le 28 avril 1996 à Villecerf/ Bulletin N° 22 de l’Association des Déportés de Dora, Ellrich, Harzungen et K°

 

 cérémonie à Ellrich

 

 Cérémonie au crématoire du camp de Dora en avril 1954 (photo Robert Lançon)


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