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- 18 -

 

Le retour

 

 

On me dit à présent que ces mots n’ont plus cours

Qu’il vaut mieux ne chanter que des chansons d’amour

Que le sang sèche vite en entrant dans l’histoire

Et qu’il ne sert à rien de prendre une guitare

Mais qui donc est de taille à pouvoir m’arrêter

L’ombre s’est faite humaine, aujourd’hui c’est l’été

Je twisterais les mots, s’il fallait les twister ?

Pour qu’un jour les enfants sachent qui vous étiez.

 

 

Jean Ferrat, « Nuit et Brouillard »

 

 Berthel 4

Lucien de retour de déportation en mai 1945 et, ci-dessous,
en 1944 avant de monter au maquis


         Le mardi 24 avril 1945, le matin, a lieu un appel des noms. C’est le départ des Français qui commence. Il se fera en deux temps, les autres quitteront Bergen-Belsen le lendemain.

 

         Ils partent dans des camions militaires, des véhicules de l’intendance qui, emmenant vers l’ouest des déportés, ne repartent donc pas à vide. Ils sont environ une trentaine par véhicule, assis par terre et accompagnés de deux soldats. Ce convoi, composé d’un grand nombre de camions, mettra deux jours pour atteindre Rheine, ville située au nord-ouest de l’Allemagne, non loin des Pays-Bas. Là, se trouve un vaste camp rassemblant des milliers d’hommes aspirés par l’Allemagne nazie au cours de ces années noires : déportés, prisonniers de guerre, ouvriers partis ou capturés dans le cadre du STO.

Berthel 6

         Lucien se rappelle d’arrêts dans les villages pendant lesquels les détenus, les anciens détenus, les plus vaillants pillaient sous l’œil bienveillant des soldats anglais. Après une ou deux autres journées de voyage, l’étape suivante est couverte et ils atteignent Sulingen où ils passent la nuit dans une église. Cet édifice ne semble pas abîmé par la guerre, mais il a été vidé de tout son mobilier, et de la paille jonche le sol. A l’intérieur, ça grouille de monde. Arrivé là-dedans, Lucien se laisser tomber dans un coin. Il en observe d’autres occupés à faire rôtir sur place des poules dérobées précédemment. Lucien ne mangera rien encore ce soir-là, cela lui est toujours impossible d’avaler quoi que ce soit ( Après des mois, voire des années de privations, le corps refuse la nourriture trop abondante et de surcroît celle qui est trop riche. Ainsi la mort survient souvent au moment même de la libération. La découverte des réserves alimentaires abandonnées par les SS, sera souvent fatale aux déportés.).

 

Le lendemain matin, il déambule devant, dans la cour. Curieux, il ne peut rester en place, seul son état ne lui permet pas de faire tout ce qu’il voudrait. A un moment il s’étale de tout son long et il se souvient que c’est une femme en uniforme, qui l’aide à se remettre sur ses jambes.

 

         A partir de Sulingen, le voyage du retour se poursuit dans un train sanitaire.

 

 

 

         Toute cette partie de son histoire est sûrement la plus floue dans sa mémoire. Il vit la fin de son épreuve et, le délabrement physique associé à la précipitation des évènements – la libération, le voyage en camion, puis en train, les prises en charge successives – font qu’il a perdu la notion du temps. Ainsi beaucoup de détails ont été oubliés ou même pas du tout enregistrés. Par exemple, Lucien ne sait pas si le départ de Sulingen s’est fait à partir d’une gare. Il semble que tous les détenus parvenus jusque là avec lui, embarquent dans ce train sanitaire géré par les Anglais.

 

 

 

         Lucien est seul. Depuis le moment où il a quitté les casernes de Bergen-Belsen, il ne connaît plus personne Il a perdu Emile Mura à cause des départs organisés par ordre alphabétique (le rapatriement de celui-ci sera différent.) Et là, pour lui, comme pour beaucoup, la libération est synonyme de séparation autant que des retrouvailles tellement espérées. Les groupes formés dans les camps vont très rapidement se dissoudre, chacun prenant le chemin du retour dans des directions opposées et très souvent les intentions, fermes au départ, de rencontres prochaines resteront sans suite. Lucien qui se retrouve donc seul franchit ainsi le premier pas vers un retour rempli d’embûches et d’incompréhension.

 

 

 

         Dans ce train « C’est le paradis ! » se souvient Lucien. Les plus valides sont assis, les autres couchés. Il est de ceux-là. A intervalles réguliers, toutes les deux heures, on leur propose quelque chose à avaler : deux cuillerées de riz, un bonbon, toujours une petite quantité de nourriture. Parfois, c’est une cigarette qui leur est offerte. Ils sont entourés par des Anglais, hommes et femmes, des infirmières militaires.

 

         Après probablement deux nouvelles journées de voyage, la Hollande et la Belgique ont été traversées, c’est le retour en France et le train arrive à Roubaix. A la gare, c’est la cohue, il y a vraiment beaucoup de monde, des civils, des militaires, ça circule dans tous les sens. Un nouvel appel des noms a lieu et Lucien, il ne sait plus de quelle façon, se retrouve dans un grand bâtiment, une caserne peut-être ou, plus logiquement, un hôpital. Une chose est sûre, c’est l’armée qui domine et qui y règne. Etrangement, à partir de cet instant, se déroule alors le même processus subi au moment de son entrée dans le monde de folie dont il sort à peine : interrogatoires, prise de son état civil, visite médicale … comme s’il était obligé d’en repasser par-là pour avoir le droit de réintégrer le monde « normal », celui qu’il a quitté en octobre 1944. Un rituel incontournable sans lequel vous resteriez un déporté. On verra qu’en fait, les rescapés resteront longtemps, toujours, d’une certaine façon des déportés.

 

         Les médecins font le constat d’un amaigrissement de quarante kilos ! Avant son départ pour l’Allemagne, il en pesait soixante-huit ! Il n’a plus que la cervelle qui fonctionne. Ses jambes sont des bâtons et il marche comme un automate. Il n’a plus grand chose d’un être humain car des hommes de cette sorte, l’histoire en a-t-elle déjà produits depuis les origines ? C’est peu probable. Il a fallu arriver au XXème siècle pour voir cela !

 

         Lucien passe une nuit dans cet « hôpital » et séjourne peut-être deux jours dans cette ville. Approximativement, nous devons être autour du 29 avril. S’il ne peut rien affirmer quant au nombre de jours passés ici ou là depuis le départ de Bergen-Belsen, il garde un mauvais souvenir de Roubaix, une très désagréable impression. En effet, ils sont – les déportés – perçus comme des bêtes de cirque, des curiosités qui intriguent, font peur et attirent les indigènes du cru. Ce sentiment atteint son comble lorsqu’il comprend que les habitants ont la possibilité de prendre en charge un de ces malheureux et de l’avoir tout à soi, pendant quelques heures ! Occasion de faire une « bonne action », de se donner bonne conscience par un geste « humanitaire » ? Etrange. C’est pourquoi, chacun veut avoir « son déporté ». Ainsi, Lucien se voit chaperonné par un Roubaisien qui l’emmène chez lui. Les rescapés restant sous l’autorité médicale, ce brave homme respectera les consignes et ne donnera rien à manger à son « rayé ». Cela fait penser aux conseils reçus lorsqu’on se rend à l’animalerie chercher un petit être vivant à plumes ou à poils, pour faire plaisir à son enfant : « Faites attention à ceci, ne lui donnez pas cela… ».

 

 Berthel 1

 

         De retour à l’ « hôpital », on lui annonce qu’il est prévu de faire défiler les déportés sur les Champs-Élysées, les « plus beaux spécimens ». Le côté « bêtes curieuses » ne faisant que s’amplifier, Lucien, faisant fi de son état physique, décide de « se tirer de là » le plus vite possible. Il s’en va, s’enfuit. A ce moment, il n’est pas sûr de remonter la pente et il considère qu’il lui faut rentrer à Ronchamp sans tarder. Il a perdu suffisamment de temps à toutes ces simagrées légales et officielles.

 

         De retour en ville, il rencontre par hasard un groupe d’anciens prisonniers de guerre fraîchement arrivés en France. L’échange n’a pas besoin d’être très long pour découvrir que l’un d’eux est un « pays », un Haut-Saônois originaire de Raddon, village proche de Luxeuil. Face au désir du jeune garçon qui est de rentrer chez lui, mais réalisant que son corps ne lui permettra pas de mener son projet à bien, le gars de Raddon s’écrie : « Je t’emmène ! » et ils partent pour la gare.

 

         La traversée de la France dure deux jours avec une nuit passée dans le train. Son compagnon de voyage le veille avec attention, quête un peu de nourriture à chaque arrêt, lui rapporte du bouillon… Et puis, c’est l’arrivée à Lure. A la descente du wagon, une jeune fille – sûrement du service du rapatriement - l’accueille. Il prend un café et reste là assez longtemps pour répondre à de nombreuses questions sur son odyssée, mais aussi – déjà – sur le maquis du Chérimont. Puis, ces services satisfaits, Lucien peut prendre la micheline qui va le conduire enfin au village. Il se rappelle que deux personnes l’aident à monter dans le petit train car il ne peut pas plier les genoux. Maxime Cottet, au sortir des camps de concentration, se décrit ainsi : « J’ai la peau meurtrie à tous les endroits où les os font saillie. Je m’amuse au spectacle de mes articulations noueuses entre deux bâtons décharnés. ».

 

 

 

Le wagon dans lequel Lucien fait irruption est plein, toutes les places sont occupées et il se passe alors quelque chose d’extravagant : personne ne le voit. Il est là, debout dans son habit rayé – sa veste sale et déchirée, son pantalon gris avec une bande rayée cousue -, ses claquettes sans âge aux pieds – seule la chemise qu’il portait à l’arrivée à Roubaix, infestée de poux a été brûlée à l’ « hôpital » - il est donc debout dans ce train local, comme un zombie, fragile, prêt à tomber à chaque secousse, à chaque tour de roue, sa présence est complètement déplacée au milieu de tous ces gens sains, qui sortent tous de la guerre, bien sûr, mais frais, propres, en chair et en os, alors que lui il n’est qu’en os, tel qu’il était là-bas à Ellrich, tel qu’il était au départ de Bergen-Belsen. Pas une réaction, pas un mouvement, pas une parole, sûrement des regards, mais tellement furtifs. L’irruption de Lucien chez ces vivants est brutale, trop brutale, grossière, indécente, presque grotesque. C’est peut-être là l’explication de cette absence totale de réaction. Aussi surprenant, aussi incroyable que cela paraisse, ce qui s’est alors passé ce jour-là – c’est à dire rien – est vrai. Il en va de cette histoire comme de tout ce récit, les faits les plus extraordinaires rapportés ici ne sont pourtant que l’expression de la vérité la plus pure.


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 Les habits que portera Lucien à Ellrich et qu'il portait à son retour à Ronchamp.

 

         A la gare de Ronchamp, Lucien est soulagé que cela se termine car ce fut une épreuve. Il descend seul, avec difficultés, les jambes raides comme si on lui avait brisé les genoux. Les voyageurs peuvent reprendre leur souffle. Il est alors environ 10 heures 30, 11 heures.

 

         Les parents Berthel savent depuis peu que leur fils est vivant car, de Roubaix, Lucien leur a envoyé un télégramme : « …suis en bonne santé. ». Ce qui est une façon de parler cependant assez juste venant d’un « presque-mort » que ses proches croyaient mort ! (Le père de Lucien a visité tous les charniers alors connus de la région. Ses parents savent qu’il n’a pas été fusillé le 18 septembre 1944. Enfin, après la libération du secteur, ils ont poussé jusqu’à Belfort où ils ont retrouvé sa trace sur les registres de la prison.).

 

 

 

         La famille Berthel habite une maison face au café des Sports sur la rive gauche de la rivière, en bordure de la route qui relie Ronchamp à Clairegoutte. Nous sommes au cœur du quartier minier avec non loin de là, les puits du Chanois et du Magny, ainsi que les fours à coke.

 

         De la gare - située sur une hauteur qui domine la route nationale de Lure à Belfort - à la maison familiale, le chemin est long. Arrivé à l’église, au centre du village, Lucien franchit le Rahin par la passerelle. Ronchamp porte encore les traces des combats de la libération. A un moment, le garçon rencontre le ferblantier Balthazar qu’il salue comme il l’aurait fait « avant » :

 

« Bonjour Monsieur Balthazar.

 

-         Qui tu es toi ?

 

-         Je suis Berthel. »

 

Sous le choc – l’association rapide de l’image de l’être qu’il a devant lui, avec celle du souvenir qu’il a du gamin bien connu des Ronchampois et que tous savent disparu depuis plusieurs mois – Balthazar poursuit sa route sans prononcer une seule parole.

 

 

 

         Lucien arrive enfin chez lui. Il entre sans hésiter. La porte franchie, on est directement dans la cuisine. Sa sœur Marcelle est là, seule. C’est une jeune fille de 22 ans qui ne le reconnaît évidemment pas. Comment serait-ce possible ? Elle embrasse cette apparition qui est donc son jeune frère absent depuis huit longs mois, ce fils qu’on croyait mort mais dont on n’avait pas fait le deuil.

 

On envoie vite chercher Ernest Berthel avec comme avertissement « qu’il ne devra pas avoir peur ». Dans l’intervalle arrive Marc, le frère de Lucien, un gamin qui a treize ans à l’époque. A la vue de son aîné, effrayé, il se sauve carrément. En fait, il n’a pas vu son frère, il n’a aperçu qu’un fantôme, un mort-vivant. Il nous est impossible de comprendre, d’avoir une simple idée de l’aspect physique du rescapé. Même la photo que nous avons de Lucien datée de mai 1945, ne correspond pas à cette vision du premier jour.

 

         Ernest Berthel ne retrouvera son jeune fils que tard dans la soirée et il aura encore de la peine à le faire rentrer. Longtemps encore, Marc refusera de se mettre à table en présence de Lucien et, instinctivement, il prendra l’habitude de le contourner, de garder ses distances à l’égard de ce frère métamorphosé et, d’une certaine façon, effrayant.

 

         Marc ne comprenait pas pourquoi sa mère ne s’employait pas à gaver Lucien afin qu’il retrouve rapidement une apparence humaine. « Mais, donne-lui donc à manger ! » disait-il impatient.

 

         Les nouvelles vont vite, rien d’étonnant à cela, d’autant que le retour du rescapé est un évènement. Survient alors le voisin Joseph Charmy, patron du Café des Sports. C’est un ancien mineur, un homme d’une soixantaine d’années. Apparemment, il sait que Lucien est rentré, il vient pour le voir, le saluer, l’embrasser et, dans son esprit, ce retour ne peut qu’être joyeux. Innocent et ignorant, Joseph Charmy pousse la porte. Apercevant aussitôt Lucien, il reste figé, n’entre pas, ne le peut pas. Saisi, il tourne les talons et disparaît en pleurant.

 

 

 

         Le père arrive enfin. Il était à la fonderie. Ernest Berthel étreint ce fils au destin tragique, cet être devenu tellement fragile, cet être unique. Un lourd silence s’est abattu dans la pièce. Que dire ? Quelles pauvres paroles prononcer ? C’est comme si Lucien était mort. Les larmes et le chagrin l’emportent sur la joie. Quel paradoxe !

 

La famille a retrouvé un fils, vivant certes, mais comment trouver la force de se réjouir devant ce « qu’ils en ont fait ». C’est tellement inimaginable. Et les visites qui vont se succéder les jours suivants auront bien des points communs avec celles que l’on faisait, en ce temps-là, à une famille en deuil.

 

On approche de midi lorsque Marie Berthel rentre. La maman s’effondre en pleurs. Au-delà de l’aspect général de son gamin, elle remarque aussitôt que son regard clair n’est plus et, devant ses pupilles foncées, elle s’exclame : « Mais qu’est-ce qu’ils ont fait à tes yeux ? ».

 

Marie Berthel ne tarde pas à aller chercher le docteur Mathey qui habite quelques maisons plus loin. L’ancien docteur des houillères a tôt fait d’examiner le revenant, son diagnostique est encore plus rapide. Il tâte le bras de Lucien comme pour argumenter de manière définitive ce qu’il va dire et, s’adressant à la mère, assène : « Il est foutu votre gosse ! ». Lucien entend une deuxième fois cette phrase froide comme un couperet, lorsque le vieux médecin dans le couloir, prend congé. Là, cependant, il ajoute : « S’il peut manger, il s’en sortira peut-être… »

 

C’est la consternation. Quant à Lucien, il est presque soulagé, il a atteint son but : mourir chez lui (De nombreux rescapés des camps de la mort, amaigris et épuisés, resteront de longs mois, suspendus entre la vie et la mort. Ils passeront souvent, de longues périodes à l’hôpital ou en sanatorium.).

 

La cousine de Lucien, Andrée Berthel, se rappelle avec douleur et peine de cette époque et de l’aspect physique du jeune revenant : « Je n’osais même pas le regarder. Il pesait à peine 28 kg ! » (1)

 

Pendant toute cette période et depuis longtemps déjà, nous l’avons vu, le garçon n’a aucun appétit. Il ne peut pas manger. Il n’en a ni l’envie, ni les possibilités physiologiques. De plus la dysenterie est toujours là, le seau est au pied du lit en permanence.

 

Quelques jours après la sinistre visite du docteur Mathey, Marie Berthel qui n’a pas l’intention de rester assise à regarder ce fils mourir, sollicite le docteur Bertrand de Lure. Ce dernier s’attaque aussitôt aux deux problèmes qui ont détruit Lucien. « Je ne veux pas arrêter la dysenterie brutalement, c’est mieux d’attendre. » annonce-t-il. Il faudra beaucoup de temps, sept à huit mois, pour que ce mal disparaisse entièrement, pour que les muscles redeviennent actifs. Le docteur Bertrand prescrit du fortifiant et met en place un programme afin que le malade réapprenne complètement à manger. C’est ainsi que Lucien absorbe, jour et nuit, à intervalles réguliers, de toutes petites quantités de nourriture : du riz, des laitages … Il est redevenu un nourrisson qui concentre sur lui toutes les attentions, tous les soins.

 

 

 

Beaucoup de Ronchampois lui rendent visite, tous des amis, on est à cent lieues de la curiosité malsaine qui lui a fait fuir Roubaix. Un jour, la femme du boucher Vuillemenot a une idée. Elle propose aux Berthel, du sang de veau comme reconstituant. Pourquoi pas ? Ainsi, pendant plusieurs mois, chaque semaine, le jour de l’abattage, elle apportera à Lucien un verre de sang tout droit sorti de l’animal sacrifié.

 

Le goût de la nourriture sera très lent à revenir. Si boire ne présente aucune difficulté, l’action de manger sera longtemps encore une chose pénible pour le jeune homme, de plus il est en proie à un profond dégoût à l’encontre de la viande.

 

La plupart du temps, Lucien reste couché dans sa chambre à l’étage. Très tôt, après son retour, il réalise que le lit pose un problème. Il a des difficultés à renouer avec le confort, la literie et le bien-être l’étouffent.

 

 

 

Parmi les visites qui se succèdent après son retour chez ses parents, il en est une de remarquable, celle du père d’un garçon déporté et mort à Ellrich, un dénommé Pétain. Cet homme désespéré, en quête de renseignements sur la destinée de son fils Jacques disparu, au cours de ses recherches, a découvert Lucien, « ancien » d’Ellrich. Il viendra alors, régulièrement à Ronchamp, afin de le questionner, tous les quinze jours en moyenne, et ceci pendant plusieurs mois. Car Lucien a effectivement rencontré Jacques Pétain à Ellrich. Malheureusement, il n’a pu que confirmer au père la mort de son garçon. Le jeune homme est décédé à Ellrich en mars 1945 dans un état d’extrême épuisement. Il errait alors, squelettique parmi les nus. Le père, malgré ce récit, refusera d’admettre cette fin, et Lucien de répéter : « Je l’ai vu mort ! ».

 

Jacques Stègre confirme ce décès. L’extraordinaire est que ce dernier avait rencontré Jacques Pétain en 1944, à Vy-lès-Lure ou la famille Pétain s’était réfugiée. Elle logeait dans la maison de maître située à l’entrée du village et appelée communément « Château de Vy-lès-Lure ». Jacques Pétain, jeune homme d’une vingtaine d’années, s’était alors joint aux jeunes du village. Jacques Stègre se souvient de parties de baignades en sa compagnie, mais tout à leurs virées et sorties insouciantes, leurs échanges ne furent que superficiels et lui ne permirent pas d’en savoir plus sur ce réfugié et sa famille. (2)

 

A Ellrich, c’est par hasard, au cours d’un appel, qu’ils se retrouvèrent côte à côte. Un regard et quelques mots les firent se reconnaître puis, après la dispersion, ils n’eurent plus d’autre contact. L’extraordinaire de l’histoire atteint un autre degré quand on apprend que le père de Jacques Pétain se présentant à Lucien pour la première fois, lui précisa qu’il était un petit cousin du Maréchal Pétain, Philippe Pétain, chef de l’Etat Français …

 

 

 

Lucien n’est pas un convalescent comme les autres parce que son esprit n’est pas exclusivement concentré sur la remise en état de son corps. Cela est impossible. Tout d’abord, il y a le camp de concentration qui est là, si proche encore. Chaque soir, dans le silence de la chambre « On rentre à nouveau dans le camp » affirme-t-il. (3)

 

Lucien mettra aussi beaucoup de temps à perdre certains réflexes liés à la déportation. Par exemple, à l’instar des enfants battus, ce geste de protection déclenché instinctivement au moindre mouvement brusque de son entourage. Un rien rappelle un ami mort là-bas alors qu’il faut vivre, qu’il faut faire comme si. « J’ai des images derrière les yeux. Que je relâche mon attention, elles jaillissent, passent au premier plan, s’imposent… ».(4) Car, finalement, au bout d’une dizaine de jours, Lucien bascule du côté de la vie. La volonté de vivre l’emporte car beaucoup de choses se bousculent depuis son retour. Il y a les soins, il y a toujours le camp de concentration et il y a encore le maquis qui le rattrape. Ainsi, dès le lendemain de son retour à Ronchamp, la police de Dijon est déjà à son chevet pour l’interroger sur les circonstances de l’anéantissement du groupement du Chérimont. Il est quasiment le seul survivant de la journée du 18 septembre 1944. Deux policiers en civil lui font conter le déroulement de ce jour tragique. Bien sûr, Louis Jacques, puisqu’il n’a pas été fusillé, est un traître en puissance. Lucien défend le « Potier » et raconte tout ce qu’il sait, ce qu’il a vécu et que nous avons rapporté dans ce livre. Ce premier contact dure une heure environ et les policiers reviendront régulièrement au cours de cette année 1945, une quinzaine de fois, poser toujours les mêmes questions.

 

Parallèlement Lucien accueille à la maison des « anciens » du maquis, le « potier » justement et Canet. Et puis un beau jour, et l’adjectif convient fort bien, il apprend l’arrestation de Zeggiato en Allemagne. Tout cela contribuera à faire fonctionner son mental et sera sûrement aussi important que les soins apportés à son corps (En 1946, Lucien ira à Vesoul, témoigner au procès de Zeggiato.).

 

La reconstruction physique de Lucien connaîtra des hauts et des bas. Il sera, parfois complètement bouffi et il lui faudra une année complète pour reprendre une vie normale. Le fait de vouloir sortir, bouger et retravailler, jouera aussi un rôle important dans le retour vers la normalité. C’est pendant l’hiver 1945/1946 qu’il ira se faire embaucher à la fonderie Laurent comme mouleur. On peut dire qu’à la fin de l’année 1946, il aura récupéré physiquement de son épreuve subie dans les bagnes nazis. Physiquement seulement…

 

La vie ne lui laissera pas le temps de tergiverser. Lucien aurait aimé renouer avec la nature et le travail en plein air comme à l’époque – pas si lointaine - où il était commis de ferme, devenir garde-forestier par exemple. Mais pour ça, il aurait fallu retourner étudier et se retrouver enfermé entre quatre murs. Pas question !

 

Son beau-frère lui proposera d’être « flic » à Strasbourg. Mais, là également, les barreaux aux fenêtres le feront fuir. Et peut-être pas seulement cela ! Alors, il sera ouvrier-fondeur.

 

Le 1er février 1945, Lucien a dix-huit ans. Il est alors à Ellrich et nous savons maintenant ce que cache ce nom. Il était parti très jeune au maquis, il rentre de déportation, toujours tellement jeune. Dix-huit ans ! C’est l’âge de tous les espoirs, le temps de l’amour et de tous les projets. En réalité, en 1945, à cause de l’expérience vécue, Lucien n’est plus la même personne. Il est vieux et il va lui falloir vivre avec tout ça.

 

 177-7791 IMGSquare de la Résistance à Belfort

 

(1) Andrée Berthel, pendant ces années de l’Occupation était agent de liaison du mouvement de résistance « la Marseillaise ». Elle rejoindra les FTP en 1943 et sera décorée de la Légion d’Honneur en 1999

 

(2) Renseignements donnés par Jacques Stègre à l’auteur en février 2001.

 

(3) Au cours de cette longue période de questionnement, de travail et de retour sur cette terrible expérience, nécessaire à la rédaction de ce livre, Lucien me répète encore : « Le soir, je rentre à nouveau dans le camp. ». Là, c’est de ma faute, mais il le faut bien.

 

(4) Charlotte Delbo, « Mesure de nos jours », déjà cité


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Dédicace : Partir pour l'Allemagne ! - dédicace

 

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