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Il est des pays

Où les gens au creux du lit

Font des rêves

 

Le Chant des Partisans


 

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   Le lendemain de la journée terrible, le 19 septembre, tôt le matin, arrive un nouveau prisonnier. Il est poussé doucement dans le fournil, cachot improvisé. Il fait suffisamment jour pour voir qu’il s’agit d’un soldat. C’est même un soldat étranger, impossible de communiquer avec, ou si peu. A l’évidence, c’est un militaire anglais ou américain capturé récemment.

 

Fournil
Le fournil des coopérateurs situé derrière l'actuelle auto-école au centre de Champagney. Ce bâtiment est aujourd'hui entièrement rénové.



Encore plus tard dans la journée, survient un second personnage, un garçon d’une vingtaine d’années. On le fait entrer sans violence. Très vite, le nouveau venu amorce la conversation, pose des questions. Les rescapés du maquis du Chérimont sont méfiants, restent vagues dans leurs réponses, réagissent comme lorsqu’ils étaient face aux Allemands en disant qu’ils ne savent pas pourquoi ils ont été arrêtés, racontent n’importe quoi. S’ils n’ont pas été exécutés la veille, il n’en demeure pas moins qu’ils sont entre les mains d’un ennemi terrible, prêt à tout et ce Français affable – mais est-ce un Français ? - est peut-être un mouton, peut-être est-ce un stratagème pour les faire parler, leur tirer des informations en douceur. Tristes années où les Français devaient se méfier de leurs compatriotes.

            Il semble que l’énigmatique prisonnier ne reste pas longtemps, on vient le rechercher en fin d’après-midi de la même façon qu’il était arrivé, calmement. Cela surprend Lucien, encore sous le coup de la violence et de la folie du jour précédent. L’identité du jeune garçon, prisonnier éphémère, ne sera connue que cinquante années plus tard par le fait du hasard. C’était Robert Vissler, Champagnerot bien connu, décédé en septembre 2000.

 

            Ce même 19 septembre 1944, vers 14 heures, Robert Vissler descend la colline du Bermont. Son maquis, le groupe du Plainet étant disloqué, il tente de regagner Champagney. Les hommes du village ayant reçu l’ordre de ne pas sortir de leur maison, il est pris par les Allemands, interrogé à la mairie, puis au PC d’un colonel situé à la maison Labbaye au centre (la Poste jusqu’en 1996). Il se tire de ce mauvais pas en faisant l’idiot.

            Robert raconte cette mésaventure dans le bulletin de liaison du maquis H.O. Ternuay de novembre 1979. Il y écrit : « Après on m’a emmené au cachot dans le fournil de la coopérative, prison sommaire, mais prisonnier, je l’étais quand même.

            J’y ai retrouvé un jeune gars qui avait, si mes souvenirs sont exacts, participé au sabotage de Moffans ou Villersexel, ce très jeune gars, j’aimerais bien le revoir et je ne sais pas ce qu’il est devenu… ».

            « Ce très jeune gars… », c’était Lucien Berthel. La date du 19 septembre 1944 étant sûre quant aux deux témoignages, il reste étonnant que Robert ne parle que d’un seul maquisard et non pas de trois.

 

Dans la soirée, on vient chercher Lucien et ses deux camarades. Un camion militaire est arrêté en face des coopérateurs, devant la pharmacie Vendrely. Les trois prisonniers sont toujours attachés les mains dans le dos et les trois ensemble. Ainsi entravés, ils sont alignés derrière le camion et bien incapables d’y grimper. A ce moment, Lucien, pourquoi lui ? – peut-être parce qu’il est le premier – reçoit une violente bourrade. Il cherche des yeux l’auteur de cette brutalité, le regarde de travers. Ce regard déclenche une pluie de coups à tel point que les autres soldats interviennent pour calmer l’enragé et l’éloigner. Puis, d’autres soudards empoignent les prisonniers sous les bras et les montent l’un après l’autre dans le camion dont le plancher est vraiment haut et difficile à atteindre même pour un homme libre de ses mouvements.


             Les voici à nouveau assis par terre dans un véhicule plein de soldats ennemis sur le pied de guerre. Il y a là également deux soldats indochinois – peut-être les mêmes que la veille – et aussi quelques fûts d’essence.

            C’est le départ. Lucien quitte ce coin de Haute-Saône, son pays, pour l’inconnu. « Partir pour l’Allemagne ! » avait crié l’autre galonné de la veille. Un moindre mal au regard de tout ce qui s’est passé en vingt-quatre heures. En fait, Lucien ne le sait pas, il part pour un voyage de sept mois pendant lesquels il va lui arriver des choses qu’il n’aurait jamais crues possibles, que personne à l’époque n’aurait pu imaginer.

 

            Dans le flot d’expériences dramatiques que va vivre Lucien, la chance va tenir une place importante, la première. A tel point qu’il n’a jamais raconté cette aventure dans le détail. Trop de chance !

C’est bien connu, souvent la réalité dépasse la fiction. Au cinéma, on s’exclamera : « C’est trop gros ! C’est invraisemblable ! ». Mais nous ne sommes pas au cinéma. Lucien, le 18 septembre a déjà bénéficié d’une veine incroyable. Ce soir du 19 septembre, Lucien, comme à plusieurs autres reprises dans les mois à venir, aura encore la baraka..

 

Ils rejoignent la route nationale par la Passée, au Pied-des-Côtes. Entre-temps, la nuit est tombée. Arrivés aux Barres de Frahier, les premières maisons dépassées, il faut ralentir afin de franchir un barrage de chicanes installé avant le pont du canal. (1) L’endroit domine le port de Frahier.

Que s’est-il passé ? Le chauffeur a-t-il été surpris ? En tous les cas l’obscurité presque complète – il n’y a que le faible rai de lumière autorisé par les règlements de l’époque – ne facilite pas les déplacements. Emporté par son élan, le lourd véhicule freine difficilement, à tel point que l’avant de la cabine s’arrête de biais dans le vide, au-dessus du canal. L’arrêt est si brutal que les occupants du camion sont jetés les uns contre les autres et pire encore, le choc fait se déclencher l’arme que tient le soldat qui se trouve juste à côté de Lucien. Il manque d’être touché, le coup est passé tout près…

Quelle mort stupide cela aurait pu être !

Sous l’effet du même choc, André Mélard cogne violemment de la tête un fût d’essence. Il se fait très mal et la blessure saigne abondamment.

 

La route nationale est encombrée de véhicules allemands de toutes sortes. Leur retraite se poursuit. Le camion qui emmenait Lucien et ses amis était pris dans le flot de la débâcle allemande qui précède la reprise des durs combats de l’automne. Il y a donc là beaucoup de soldats. Si le camion immobilisé ne gêne pas le trafic, il n’est pas possible de le dégager rapidement. Ils changent alors de véhicule et poursuivent leur route jusqu’à Belfort.

 

Arrivés à la ville, ils sont conduits directement au fort Hatry, caserne aujourd’hui disparue, situé le long de la voie de chemin de fer non loin de la gare. André Mélard saigne encore. Sur ce moment de l’arrivée, Lucien se rappelle le geste d’un Allemand qui, s’apprêtant à frapper son camarade blessé, stoppe son geste à la vue du sang.

Les trois garçons passent la nuit dans un local proche du poste de garde. Ils sont assis sur le sol, ont froid car les fenêtres n’ont pas de carreaux. Depuis tout le temps où ils sont ballottés et malmenés, les liens qui les entravaient se sont desserrés, sont devenus plus lâches. Maintenant qu’ils sont seuls, ils en profitent pour se détacher complètement. Petite parcelle de confort que de retrouver la liberté de ses mouvements dans la nuit sinistre qui les recouvre.

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Le fort Hatry où est conduit Lucien le 19 septembre au soir.



        Le lendemain 20 septembre, aux aurores, les miraculés du massacre de Magny d’Anigon sont conduits, les trois serrés sur la banquette arrière d’une voiture, à la caserne Friedrich, ensemble de bâtiments perchés rue d’Altkirch sur le promontoire de la Miotte. Ils y sont rapidement enregistrés puis enfermés dans des cellules différentes. Leur histoire commune s’arrête là.

Lucien se retrouve seul pour la première fois depuis longtemps. Les sentiments qui l’envahissent alors sont complexes, partagé qu’il est entre la satisfaction d’avoir échappé au destin de tous ses amis du maquis, morts assassinés, la détresse de les avoir ainsi perdus et l’incertitude du lendemain. Car il est bel et bien entre les mains des assassins. Alors, est-il sauvé pour autant ?

Le jour suivant, ou peut-être le surlendemain, il est interrogé à nouveau et sévèrement battu. Trois brutes sont après lui. Ce sont encore les mêmes questions qu’à Clairegoutte, des questions sur le maquis, ses membres et ses chefs. En fait, il est questionné et rossé pour la forme, cela faisant partie du scénario. Les raclées sont incontournables. En effet, les Allemands savent tout, ils possèdent le journal de marche du maquis, un document rédigé par un maquisard qui a ainsi bravé l’interdiction faite aux combattants de produire des documents écrits.

Lucien ne subira qu’une seule séance de cette sorte à la caserne Friedrich. Dans les murs de cette prison, Zeggiato poursuit son sale travail de délateur et renseigne les Allemands sur les activités des prisonniers. Il va et vient librement, sans souci, comme s’il était évident qu’aucun ne pourra jamais témoigner ultérieurement contre lui.

 



20070711 Belfort 17
Le 20 septembre, c'est le transfert à la caserne Friedrich


registre d'écrouLa page du registre d'écrou de la caserne Friedrich de Belfort où l'on trouve le nom de Lucien Berthel. A noter aussi les quatre maquisards - parmi les 20 fusillés à Offemont  - partis "pour l'exécution" à la date du 26 septembre 1944.


         Lucien Berthel restera quatorze jours en cellule. Il reçoit trois repas par jour, le premier étant constitué le matin, d’un ersatz de café. A midi et le soir, la Croix-Rouge assure la distribution d’une soupe qui mérite ce nom en comparaison de ce qu’il recevra en guise de nourriture dans les semaines à venir. Une toute petite lucarne est percée dans ce local, la cellule 65, où Lucien est seul au monde. Ce qu’il voit, par un trou de la porte, le 26 septembre, va l’enfoncer davantage encore dans la solitude et le désarroi.

Tôt le matin, il aperçoit les vingt derniers hommes du Chérimont qui étaient enfermés au même étage, chacun dans une geôle différente. Lucien voit passer Georges Mélard très marqué par les sévices et les coups. Tous ont été également torturés et, triste distribution des destinées, André Mélard et Robert Lamielle sont là aussi en partance pour la mort. Sauvés le 18 septembre pour endurer deux semaines de tortures physiques et morales supplémentaires.

Les Allemands emmènent les vingt condamnés à quelques kilomètres de la ville, à Offemont. Ils vont commettre leur forfait, en secret, à l’écart du bourg, dans la campagne. Ce n’est qu’au printemps 1945, qu’un agriculteur mettra à jour par hasard ce charnier supplémentaire. Sur le registre d’arrivée, à côté de chacun des noms de ces condamnés à mort, l’administration allemande, avec ce souci typique de laisser des traces écrites, d’appliquer des règlements, de remplir froidement des fiches, a noté la date du «  départ » et aussi cyniquement dans la colonne « destination », «  I.A d.SD Abgeholt » c’est à dire : « a été emmené sur ordre de SD » (La SD – Sicherheits Dienst - est la police de sécurité de la SS).

Dans un autre document, le registre d’écrou, on peut, par contre, lire dans la colonne « destination » les mots manuscrits : « pour l’exécution »

Au soir du 26 septembre, il ne reste plus en vie, à la caserne Friedrich, que cinq hommes du maquis du Chérimont : Lucien, Gilbert Clerget de Courchaton, Robert Véjux, Jacques et Michel Stègre de Vy-lès-Lure.

 

Les quatre derniers jours passés là, Lucien voit arriver un gamin d’Etobon, garçon de seize ans, André Faivre rescapé du massacre des hommes de ce village de Haute-Saône. (2)

André Faivre raconte à Lucien son angoisse quant au sort des hommes restés à Chenebier. En fait, il ne sait rien du massacre de Chenebier, mais il se doute d’une issue sanglante. La quarantaine d’hommes d’Etobon immolés fait comme un écho sinistre aux quarante sacrifiés de Magny d’Anigon.

Les Allemands ne savent-ils qu’assassiner des innocents ? Cela va-t-il bientôt finir ? Pourquoi, malgré la veine dont ils ont bénéficié jusque là grâce à leur jeune âge, en dépit des sévices, pourquoi leur tour ne viendrait-il pas maintenant très vite ? L’angoisse se dispute à la résignation. Si Lucien n’en sait rien, il se doute que le 26 septembre a eu lieu une nouvelle exécution groupée.

Pour ce qui concerne les hommes d’Etobon, André Faivre apporte des précisions sur ce qu’il a vu et vécu. S’ils sont bien arrivés à la caserne Bellevue, après des travaux de terrassement, un tri s’est opéré et leur groupe s’est trouvé dispersé entre Bellevue et Friedrich. Les hommes emprisonnés à la caserne Bellevue se retrouveront travailleurs en Allemagne, ceux détenus à la caserne Friedrich seront déportés en camps de concentration, la différence étant de taille. Il semble donc y avoir eu à ce niveau, un tri grossier entre les prisonniers politiques et les autres.

 

Cette sinistre attente et ce désœuvrement morbide prennent fin le 3 octobre. Il est près de dix-neuf heures et la nuit est déjà là, lorsque des cris jaillissent et des portes claquent. C’est le branle-bas à la prison. Le transfert à la gare va avoir lieu. Il se fait en camions escortés de voitures. Dans l’esprit de Lucien, puisqu’il a échappé à la mort brutale qui a emporté tous ses amis, la situation est limpide, voire rassurante, il part travailler en Allemagne. D’ailleurs, c’est bien ce qu’on leur laisse entendre. Alors pourquoi s’en faire ? C’est comme l’épilogue d’une période de folie, d’un cauchemar vécu éveillé.

 

Arrivé à la gare, il aperçoit les wagons à bestiaux, sinistres symboles maintenant que nous connaissons toute l’histoire. Une soixantaine d’hommes est répartie dans deux des wagons, un troisième est destiné à des femmes originaires de Belfort, de Montbéliard et plus largement du Doubs. Ce wagon sera détaché du convoi à Mulhouse et ses occupantes vivront leur destin commun.

           

            Lorsqu’il monte dans le wagon, Lucien qui est toujours avec André Faivre, aperçoit les rescapés du maquis, Robert Véjux, Michel et Jacques Stègre. Ils le rejoignent. Se trouvent également là, Pierre Bordenet, Paul Dujin et Gaston Begey de Plancher-les-Mines, Gilbert Clerget de Courchaton qui, on se rappelle, a également vécu le drame du 18 septembre à Magny d’Anigon, Raymond Nardin d’Etobon, Edmond Fesselet curé à Montbéliard, le pasteur Jacques Roulet de Sochaux et le pasteur Pierre Marlier d’Etobon.

Dans le second wagon, Lucien se rappelle de Gilbert Deloye et d’Ernest Reingpach de Plancher-les-Mines, de Fernand Perret, d’Edgar Quintain et de Gilbert Nardin d’Etobon, d’Emile Mura de Belfort. Nous allons retrouver un certain nombre de ces noms plus loin, plusieurs de ces hommes allant vivre la même expérience que Lucien de Buchenwald à Bergen-Belsen, en passant par Ellrich. Certains mourront à Ellrich.

 

Au cours de ces journées où le destin de Lucien et de tous ces hommes emprisonnés ou assassinés s’est joué à peu de chose, les troupes françaises n’ont pas beaucoup progressé. Entre le 25 et le 30 septembre ont été libérés les villages de Palante, Lyoffans, Andornay, Frédéric-Fontaine, Clairegoutte, la chapelle de Ronchamp et le jour même du départ de Lucien pour l’Allemagne, ce 3 octobre, la cité minière où ses parents résident : Ronchamp. Ce qui veut dire qu’à quelques jours près, le maquis du Chérimont était sauvé. Ensuite, le front se stabilise jusqu’à la date de la reprise de l’offensive, le 19 novembre.

 

Ces évènements militaires, on l’a vu, auront été fatals pour les populations civiles et les hommes des maquis arrières. Des hommes comme Lucien vont apporter les nouvelles de la progression des libérateurs aux déportés plus anciens, de bonnes nouvelles en somme que l’approche de la fin de la guerre. Mais que les derniers mois sembleront longs à tous ces êtres touchant le fond de la souffrance. Dans quelques mois, Lucien et les compagnons qui vont partager son sort, en seront au même point de déchéance mais aussi d’espérance.

 

 

(1) A cette époque, le canal de la Saône au Rhin pour lequel a été creusé le réservoir du Bassin de Champagney, traverse la route nationale et bien évidemment un pont enjambe la route au-dessus de ce canal.

 

(2) Le 27 septembre, trente-neuf hommes d’Etobon sont fusillés contre le mur du temple de Chenebier. Vingt-sept sont conduits sur des voitures à échelles à Belfort. André Faivre est de ceux-là.

 

convoi 3 oct 44

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Début du texte : Partir pour l'Allemagne ! - 1 - A Magny-Vernois

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