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Le voyage

 

 

«  Alors on les mit dans des trains qui roulaient …

Roulaient … les emmenant vers une terre hostile.

Beaucoup mouraient encore. Les voix pourtant

Ne se taisaient pas. Toutes répétaient au rythme

Des roues sur les rails :

Espoir … espoir … espoir »

 

 

Paul Eluard


train

 

            Dans ce wagon à bestiaux, parmi les hommes qui entourent Lucien, certains ne reviendront pas. Là-bas, dans des conditions qui dépassent l’imagination, ils mourront d’épuisement.

            On l’a vu, le destin de Lucien, a déjà croisé celui de nombreux autres jeunes. A cette date du 3 octobre, beaucoup ont donc péri de mort violente. Maintenant la mort qui les prendra, dans un environnement certes toujours brutal, mais d’une violence surréaliste et infernale, sera lente et vicieuse.

 

            Si Lucien laisse ce récit, c’est aussi pour eux, pour les amis morts à ses côtés, pour ceux dont il n’a pu que serrer la pauvre main au moment ultime, pour ceux dont il a recueilli les derniers murmures d’incompréhension, pour ceux auxquels il n’a pu dire que de pauvres paroles d’humanité alors que lui-même était prêt de basculer dans cet autre monde assurément meilleur, quel qu’il soit.

            A Emile et Fernand morts à la suite le 9 et le 15 janvier 1945, à Raymond disparu le 24 février, à Joseph parti le 19 mars, à Michel qui abandonne Lucien le 23 mars, et encore à Roger et Edgar disparus dans la spirale meurtrière de l’évacuation d’Ellrich.

 

            Tous les déportés ont écrit ou parlé, aussi et peut-être surtout, pour ceux qui sont restés là-bas. Ainsi Maurice Cling déporté à Auschwitz lorsqu’il avait quinze ans, s’il interroge : « la montée en puissance des provocations négationnistes et néo-nazies, la résurgence des insinuations racistes, des accusations perfides aux relents de “ guerre froide ” lancées contre des résistants qui ont combattu jusque dans les camps, tous ces facteurs conjugués ne suffiraient-ils pas à justifier ce récit ? », ajoute : « “Les morts sont sans défense” a écrit Aragon. Il appartient donc aux témoins oculaires de les protéger contre l’oubli, contre l’erreur, contre l’incompréhension, voire la malveillance et le mensonge quand les passions politiques en font les enjeux. ». (1) Il faut également citer Charlotte Delbo : « Oublier ce serait atroce. Non que je m’agrippe au passé, non pas que j’aie pris la décision de ne pas oublier. Oublier ou nous souvenir ne dépend pas de notre vouloir, même si nous en avions le droit. Etre fidèles aux camarades que nous avons laissées là-bas, c’est tout ce qui nous reste. Oublier est impossible de toute manière… Je ne suis pas vivante, je suis morte à Auschwitz et personne ne le voit. ». (2)

Charlotte Delbo qui a fait beaucoup plus que de laisser un simple témoignage, va plus loin encore dans un autre ouvrage : « Je ne suis pas vivante. Je suis enfermée dans des souvenirs et des redites. Je dors mal et l’insomnie ne me pèse pas. La nuit, j’ai le droit de n’être pas vivante. J’ai le droit de ne pas faire semblant. Je retrouve les autres. Je suis au milieu d’elles, l’une d’elles. Elles sont comme moi, muettes et dépourvues. Je ne crois pas à la vie éternelle, je ne crois pas qu’elles vivent dans un au-delà où je les rejoins la nuit. Non. Je les revois dans leur agonie, je les revois comme elles étaient avant de mourir, comme elles sont demeurées en moi. Et quand revient le jour, je suis triste. ». (3)

 

Au départ de Belfort chacun a reçu un morceau de pain. Une tinette – un fût sectionné – a été installée dans le wagon. Les hommes sont assis sur le plancher. On n’est pas dans les conditions de voyage décrites souvent par d’autres déportés où, à cent par wagon, il est impossible de se coucher, de s’asseoir, où la mort commence son travail dès le transport.

 

En haut, il y a deux lucarnes qui permettront aux prisonniers de suivre l’alternance du jour et de la nuit. Dans ce wagon où tous sont jeunes – « les vieux » d’une quarantaine d’années sont rares ; il y a Begey, Dujin, peut-être quelques autres - le moral est plutôt bon. On parle beaucoup, on se soutient mutuellement, par moments on chante aussi. Car on reste plein d’espoir. Comment oublier que la guerre qui a repris à l’Ouest, en France, est maintenant une guerre de libération et, s’ils sont conduits en Allemagne, c’est bien pour y travailler.

 

Dans cette ambiance relativement positive, Lucien se souvient pourtant du bémol que constitue l’avertissement de Pierre Bordenet, ancien prisonnier de guerre qui en outre avait fait du renseignement. L’ancien soldat de 1940 qui se retrouvait là pour ce retour au pays de l’agresseur avait modéré la sérénité aveugle de ses jeunes compagnons par ces énigmatiques paroles : « Si on va là où je pense, on ne va pas rigoler. ».

 

Le convoi après une halte à Mulhouse au cours de laquelle est décroché le wagon attenant à celui où se trouve Lucien, donc le wagon des femmes, suit un itinéraire étrange puisqu’il traverse dans le sens nord-sud, la Ruhr. La guerre et la nécessité de laisser les voies principales aux mouvements des trains militaires expliquent probablement ce parcours d’abord vers le nord, puis enfin vers le sud-est.

Lucien se rappelle un arrêt à Essen au cours duquel avec Gaston Begey, accompagnés d’un soldat allemand, ils sont allés dans la gare, chercher un bouteillon de soupe destiné aux occupants de leur wagon. Eugène Misselin et un autre compagnon ont également été réquisitionnés pour assurer pareillement le ravitaillement de l’autre wagon.

Le voyage se poursuit avec des pauses interminables, la priorité étant, à n’en pas douter, donnée aux convois militaires. Il fait froid, les petites lucarnes laissent entrevoir un ciel gris et sale. L’automne est sinistre aussi en Allemagne. Si Maxime Cottet, qui effectue le même voyage de Compiègne à Buchenwald en mai 1944 écrit : « La chaleur est intenable, nous étouffons littéralement. », c’est tout le contraire pour les hommes du transport parti le 3 octobre de Belfort. (4)

Le nombre et la durée des arrêts font qu’il faut trois jours entiers pour arriver à Buchenwald, camp proche de Weimar, la grande cité intellectuelle. Mais, faisant fi de la culture et, à l’instar de tous les grands camps de concentration toujours construits à proximité de centres industriels importants, les Nazis ont installé Buchenwald près des usines de Saxe voisines.

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Le 6 octobre, Lucien arrive – faut-il dire enfin ?- à Buchenwald. Parti de Belfort la nuit, il arrive à ce terminus-là, en pleine nuit. A cette époque, pour les ennemis du Reich nazi, il existe des centaines de terminus disséminés sur le territoire de l’Allemagne.

 

Il est peut-être 22 ou 23 heures lorsque ce train s’immobilise le long d’un quai isolé. Il n’y a pas de bâtiments à proximité, l’endroit est situé à l’extérieur du camp, à quelques centaines de mètres de son entrée.

Il faut descendre, sauter du wagon. C’est difficile, les hommes sont maladroits, engourdis par l’inactivité des jours passés dans leur prison roulante. Des SS et leurs chiens accueillent les prisonniers sans trop de brutalité raconte Lucien. Ils crient, évidemment, pour ces chiens c’est naturel, mais ces hommes-là, savent-ils s’exprimer sans gueuler ?

Les jeunes Français sont dociles bien sûr. Mais ils sont aussi sereins. Toujours cette idée d’être là en tant que main-d’œuvre au service du plus fort. Ils sont rapidement, pour la toute première fois, rangés par cinq et mis en route en direction du camp tout illuminé. C’est une image unique et surnaturelle. C’est comme une ville, une cité comme il n’en existe pas, carrée, géométrique, droite et froide qui transpire déjà l’inhumanité. Cette clarté viole la nuit, la transperce comme ce n’est pas permis. En fait, il s’agit de l’éclairage du chemin de ronde qui fait le tour de l’ensemble et qui matérialise ainsi la frontière entre ce vaisseau inconnu et mystérieux, et la noire forêt qui le cerne. Tous sont saisis par cette vision, pas un ne dit mot.

 

Le camp de Buchenwald, en fonctionnement depuis 1937, l’un des grands camps du système concentrationnaire nazi, est situé dans un massif montagneux, au cœur d’une belle forêt, l’Ettersberg. Perché à 800 mètres d’altitude, balayé par le vent, il surplombe la vaste plaine d’Iéna.

 

Encore sous le coup de ce premier contact visuel, nos hommes sont vite arrivés à l’entrée du camp, matérialisée sans équivoque par deux larges et imposantes tours en pierres apparentes. Cela fait penser à un château, une forteresse moderne, à une prison aussi. Entre ces deux tours carrées, il y a une largeur parfaitement calculée pour permettre le passage de cinq hommes de front, serrés, bras dessus, bras dessous. Dans tous les camps, les prisonniers se déplacent ainsi en rangs, par cinq, et au pas. De chaque côté encore, un trottoir a été pensé afin d’y placer un SS chargé du comptage.

Au passage, chacun a le temps de lire l’inscription de fer forgé intégrée dans le portail : « Jeden das Seine », A chacun son dû. Bien plus tard, les nouveaux venus comprendront tout le cynisme qu’on mis les nazis dans ces trois mots.


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A cet instant, Lucien et ses compagnons s’ils sont estomaqués par l’immensité du site, pensent encore pénétrer dans un camp de prisonniers digne de ce nom. Passée la porte, ils remarquent un vaste espace dégagé : la place d’appel.

 

Mais il est tard, il ne se passera plus rien ce jour-là. Tous les hommes partis de Belfort sont conduits aux douches pour y passer la nuit. C’est un local immense qui pourrait accueillir facilement entre deux cents et trois cents personnes. Ils y retrouvent une soixantaine d’Italiens qui en sont au même stade qu’eux, ce sont aussi des nouveaux. Le ventre creux et, comme ils ne recevront aucune nourriture ce soir-là, dans la chaleur de ce vaste et étrange bâtiment, il ne leur reste plus qu’à s’allonger et à s’endormir. Demain sera un autre jour et, désormais, Lucien va vivre au jour le jour.

 

(1) Maurice Cling, « Vous qui entrez ici, un enfant à Auschwitz », Graphein, FNDIRP - 1999

 

(2) Charlotte Delbo, « Le convoi du 24 janvier », Les Editions de Minuit, - 1998

 

(3) Charlotte Delbo, « Mesure de nos jours », Les Editions de Minuit - 1998

(4) Maxime Cottet, « Un an à Buchenwald, Dora, Harzungen, Ellrich », Champagnole - 2000

La suite : Partir pour l'Allemagne - 7 - A Buchenwald

Début du texte : Partir pour l'Allemagne ! - 1 - A Magny-Vernois      
Dédicace : Partir pour l'Allemagne ! - dédicace

 

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