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Avant-propos

 

« Quand la mémoire faiblit, quand elle commence, comme une fragile falaise rongée par la mer et le temps à s’effondrer par pans entiers dans les profondeurs de l’oubli, c’est le moment de rassembler ce qui reste, ensuite il sera trop tard. »

Vercors

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    "Plus jamais ça" de Sonja Brissoni -
Vesoul  


Un livre de plus sur la déportation ? Non. Non, parce que l’histoire que nous allons rapporter est unique. C’est l’histoire vraie d’un seul homme et, au regard des atrocités qui ont jalonné l’histoire de l’humanité depuis 1945, en songeant aux thèses négationnistes, aux travaux des révisionnistes, à la vigueur du racisme et du fascisme, il n’y aura jamais assez de témoignages sur l’horreur du système concentrationnaire nazi.

       Rien ne remplacera jamais le témoignage direct – et pas seulement sur ce sujet-là – alors, profitons de la présence des derniers survivants pour les écouter, les interroger et pérenniser leurs souvenirs.

 

 

       Nous allons conter une histoire inimaginable. D’ailleurs, souvent, les anciens déportés font ressortir l’idée que leur expérience concentrationnaire, c’était dans un autre monde, que cette parenthèse de leur existence, c’était sur une autre planète. Et c’est précisément sur cette remarque que commence le travail du négationniste : une histoire tellement inimaginable qu’elle n’a pu exister. Et pourtant …

 

 

       En 1994-1995, grâce à Lucien Berthel, j’ai pu raconter l’histoire du maquis du Chérimont. Nous nous étions arrêtés à cette journée fatale du 18 septembre 1944 qui a vu l’extermination de ce maquis. Sauvé ce jour-là par un extraordinaire coup du destin, Lucien allait être déporté en Allemagne.

       Très vite, après cette première étude, j’ai su qu’il fallait aller plus loin avec ce témoin à l’histoire extraordinaire. Le temps d’achever d’autres travaux, je demandais à Lucien – homme discret mais militant d’une juste cause – s’il voulait bien faire ce chemin – en réalité refaire un voyage qu’il a accompli de multiples fois dans son esprit depuis la fin de la guerre – avec le naïf que je suis, digne représentant d’une génération choyée.

       Nous avons donc beaucoup parlé de ces quelques mois passés dans le berceau de Goethe. Candide a poussé Lucien dans les retranchements de sa mémoire. Ce fut difficile parfois, mais Lucien Berthel, « jeune » ancien déporté est bousculé par l’histoire. S’il témoigne depuis des années dans les établissements scolaires comme beaucoup de ses camarades, il sait qu’un jour ce témoignage direct ne sera plus possible. Aussi, cette trace écrite de son histoire sera comme le prolongement de sa victoire sur le fascisme.

Car survivre, rentrer, vivre à nouveau, se marier, avoir une descendance et témoigner, dire ce que fut son engagement à un moment donné et encore dire ce que le nazisme a pu générer comme crimes au nom d’une pseudo supériorité d’une race, fut une victoire sur une idéologie unique dans l’histoire des hommes, une idéologie pour laquelle la destruction d’êtres humains fut une finalité.

 

 

 

       La déportation de Lucien Berthel à Ellrich est indissociable de son engagement comme résistant, tout comme cet engagement est étroitement lié à une éducation et à un tempérament. En effet, si Lucien est issu d’un milieu ouvrier à la culture politique certaine, son caractère indépendant et entier est, lui aussi, à l’origine de cet engagement.

D’être contrarié de la présence sur le sol national d’un ennemi toujours plus menaçant en cette année 1944, au fait de tout quitter, employeur et famille, dans le but de prendre les armes contre cet ennemi, il y a un pas que beaucoup ne franchirent pas.

Certains esprits ajouteront cependant, qu’à dix-sept ans on est inconscient, que rejoindre le maquis pour cette jeunesse fut synonyme d’aventure, voire de romantisme, que sais-je encore ? D’engagement irraisonné et inutile en cet été d’enthousiasme qui succède au débarquement en Normandie ?

Mais dans les situations les plus désespérées, faut-il faire preuve de cartésianisme ? D’attentisme ? Faut-il évaluer l’importance et le nombre des obstacles, hésiter, peser le pour et le contre ? Ou faut-il entreprendre d’abord ? Faut-il agir ? De Gaulle a montré ce qu’il fallait faire. Des milliers d’anonymes de même.

Sur ce point de l’engagement, je ne peux m’empêcher de rapporter ce mot de Pierre Dac : « Les plus grands résistants sont les résistants de la dernière heure, parce qu’ils ont résisté très longtemps à l’idée de résister. ».

Ce n’est vraiment pas un hasard si la résistance fut d’abord le fait de la jeunesse, grande jeunesse des maquisards, jeunesse des cadres et des chefs nationaux. Les contre-exemples sont rares (au niveau national le général Delestraint qui succède à Jean Moulin, a 65 ans en 1944 et, sur le plan local le Capitaine Nicolas qui crée le groupe Camille dont dépend le maquis du Chérimont, a 62 ans).

 

Quant aux sept mois passés dans l’enfer concentrationnaire, Lucien n’en est jamais vraiment sorti. Sept mois d’existence, cela n’est rien. Les sept premiers mois de la vie, un éclair ! Sept mois de nos vies d’enfants gâtés, sept mois de travail, de bonheur, de niaiseries, rien … Sept mois à Buchenwald, à Ellrich, ce sont des mois qui comptent pour une vie entière.

La psychanalyste Hélène Piralian explique très bien ce que Lucien et moi avons tenté de faire ici : « Survivants et descendants restent aux prises avec un bourreau imaginairement tout-puissant, contre lequel ils ne peuvent que maintenir ces morts déniés en eux en une survivance intemporelle. Cette situation, ils ne peuvent en sortir sans l’appui d’un tiers resymbolisant.

C’est là qu’apparaît, me semble-t-il, la fonction incontournable et vitale du témoin-tiers, celui qui n’est pas pris dans la relation duelle bourreau-victime.

En effet, si être témoin se dit à la fois de celui qui parle de ce qu’il a vu, vécu ou entendu, et de celui qui l’écoute, entend et recueille son témoignage, il ne peut y avoir de véritable témoignage que si ces deux sortes de témoins sont réunies. Ce qui implique la nécessité, pour qu’un témoignage soit possible, de l’existence pour le survivant ou son héritier d’un autre, un autre qui ne soit ni exterminateur ni victime, mais qui, par son existence, témoigne d’un ailleurs. ».(1)

 

Enfin, encore ces quelques mots de Primo Lévi : « C’est arrivé, cela peut donc arriver de nouveau : tel est le noyau de ce que nous avons à dire. Cela peut se passer, et partout. ». (2)

 

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Lucien Berthel témoigne dans les classes


(1) « Travail de mémoire 1914-1998, une nécessité dans un siècle de violence », éditions Autrement

(2) Primo Lévi, « Les Naufragés et les Rescapés », Paris, Gallimard - 1989

Lire la suite : Partir pour l'Allemagne ! - Les fusillés du maquis du Chérimont

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