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Dessin de Léon Delarbre
" Le transport de Dora à Bergen : cinq jours et quatre nuits dans la pluie et le froid. Nous étions cent par wagon, sans toit, sans eau et presque sans vêtements "

 

 
Préface
 
Lucien avait dix-sept ans, l’âge où l’on veut consacrer sa vie à faire quelque chose de bien. Enfant, adolescent, Lucien a toujours été épris de liberté et en révolte contre l’injustice.
 Depuis quatre longues années, l’occupation nazie sévissait et, comme sa famille, ses amis, il n’avait qu’un but : chasser l’occupant pour recouvrer la liberté. Aussi, pas d’hésitation lorsqu’en cet été 1944, les résistants de son village rejoignirent le maquis, il en fut.
Une tragédie inoubliable l’attendait. Il échappera, « par miracle », au massacre de Magny d’Anigon – quarante hommes fusillés ou tués au combat -.
Déporté à Buchenwald, puis transféré à Ellrich, il connaîtra l’horreur des camps de la mort. Il survivra à cet enfer grâce à sa volonté à toute épreuve et aux gestes de solidarité d’autres détenus.
 Plus d’un demi-siècle s’est écoulé. Il n’a pas oublié et n’a cessé de témoigner, en particulier auprès des jeunes. Au moment où de prétendus historiens s’emploient à nier les faits les plus incontestables, à tracer un signe d’égalité entre les victimes et les bourreaux et à malmener ainsi la vérité historique, jetant le trouble dans les esprits, Lucien nous livre ses mémoires.
Aussi longtemps que des hommes et des femmes pourront témoigner, l’entreprise des falsificateurs de l’histoire sera tenue en échec.
 
Son témoignage permet également de mesurer l’importance du mouvement de solidarité qui se créait entre les résistants déportés de toutes nationalités pour tenter de survivre. Même dans le dénuement le plus profond, avec la mort comme seule mission quotidienne, ils continuèrent d’affirmer leur dignité face aux humiliations de la barbarie nazie qui voulait les déshumaniser et les anéantir.
Merci à un ami, fidèle au serment fait à nos martyrs.
 
Odile Bogé
Résistante déportée à Ravensbrück
(matricule 79933)
 
 Pourquoi je laisse le récit de mon histoire

 165 6531

Raymond, puis Michel, la veille de leur mort, tous deux, m’ont dit : « Si tu rentres, tu diras, tu raconteras. Il faut qu’on sache ce qu’on nous a fait. ».
Témoigner n’est pas chose facile, même aujourd’hui, cinquante-six ans après. Tous les souvenirs sont encore vivaces. Mais le temps passe si vite. Aussi, avant de disparaître, je me devais de le faire. J’ai promis de dire l’indicible, moi qui ai eu cette chance incroyable de revenir.
Essayer de lever cette chape de silence qui pèse sur tous ces morts, je le dois pour mes sept camarades du convoi du trois octobre 1944 et tous les autres disparus dans l’enfer d’Ellrich. Enfer, que le mot est faible !
      Aujourd’hui, il ne reste que leurs noms gravés dans la pierre, personne ne sait comment ont disparu mes compagnons de misère.
      Face aux perfidies des négateurs, des falsificateurs, c’est un devoir de témoigner, de dire et de redire que cela a existé, que demain tout peut recommencer si nous oublions ceux qui ont donné leur vie et pourquoi on peut vivre libre aujourd’hui.
Le combat que nous avons mené contre le nazisme dans la Résistance, nous l’avons continué dans les camps malgré les dures conditions qui nous étaient faites pour nous déshumaniser et nous amener à l’état de bêtes. Mes camarades ont su rester des hommes jusqu’à leur dernier souffle. Quelle victoire ils ont remportée sur leurs bourreaux ! Quant à moi, il me reste à témoigner.
Alfred Canet, le huit août 1945, à Magny d’Anigon s’exprimait en ces termes : « Ces monuments à la mémoire de tous les résistants tués à l’ennemi ou fusillés, déportés morts en camps de concentration, ne prennent toute leur signification que lorsqu’ils sont entourés d’une foule apportant aux martyrs qu’ils rappellent, leurs souvenirs, leurs prières et leur admiration. ».
 
Voilà pour la mémoire mais ce n’est pas suffisant à mon sens. Pour ce qui est de l’idéologie qui nous a aspirés dans cet enfer, je veux encore citer cette phrase de Hitler : « Le mélange des sangs, avec l’abaissement du niveau racial qu’il entraîne est la seule cause de l’agonie des civilisations anciennes… Tous ceux qui en ce monde n’appartiennent pas à la bonne race ne sont que rebut. » et encore celle-ci de Rausching, un de ses complices : « J’ai en vue l’extermination de groupes ethniques entiers …La nature est cruelle, et c’est pourquoi nous pouvons nous permettre d’être cruels. Si je peux envoyer la fleur du peuple allemand dans l’enfer de la guerre sans regretter le précieux sang allemand qui sera versé, combien ai-je le droit d’exterminer des millions d’hommes de race inférieure qui se multiplient comme de la vermine. . Après ça, je ne regretterai jamais le choix que j’ai fait en août 1944, malgré tout ce que j’ai enduré ensuite.
 
Vigilance de tous les instants. Il ne faut surtout pas croire que cette idéologie est morte. Et encore, comment oublier que ce sont les partis conservateurs qui ont toujours permis aux fascistes d’arriver au pouvoir avant d’être détruits eux-mêmes par ces alliés mortels : Pinochet au Chili, Franco en Espagne et Hitler en Allemagne. C’est exactement ce qui s’est passé en France, lors des élections régionales de mars1998. Que la mémoire de nos politiques est courte ! Je n’ai pas oublié les compromissions qui ont fait le bonheur du front national pendant vingt ans au « pays des Droits de l’Homme », front national sans majuscule, le véritable Front National étant un pur et glorieux mouvement de la Résistance. Il faut dire la vérité !
 
Et que dire de ce début de XXIème siècle ? J’ai peur. Oh ! Pas pour moi. La situation est plus effrayante que dans les années trente. La dictature n’est plus le fait d’un seul homme ; elle est beaucoup plus sournoise et puissante. Qui voulait lire ou écouter Hitler, était largement renseigné. Aujourd’hui, sous prétexte d’une économie libre qui méprise l’être humain, on jette dans la misère et la précarité des milliers de salariés avec l’accord des politiques qui sont à la merci des forces de l’argent. Le fric pourrit notre société et détruit notre monde.
Est-ce pour voir cela que nous avons tant souffert ? Est-ce pour laisser une pareille société à nos petits enfants que nous avons combattu et que tant de compagnons – hommes et femmes - sont morts ? Avons-nous lutté à mains nues, contre cette dictature raciste aux yeux de laquelle l’homme ne comptait pas pour, près de soixante ans plus tard, laisser triompher cette nouvelle dictature qui méprise autant l’être humain ?
Le combat contre la pauvreté qui est la conséquence du libéralisme doit nous mobiliser tous, nous les vieux et toutes les autres générations. Ce doit être la nouvelle résistance, car les valeurs qui nous ont mobilisés en 1944 sont éternelles et nous ne baisserons jamais les bras !
 Lucien Berthel,
 
 À Champagney, le 5 avril 2001

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Lire la suite :   Partir pour l'Allemagne ! - Avant-propos
     
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