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Sur ce blog, je ne veux - voulais - diffuser que mes photos. Et voilà soudain - déjà - qu'arrive l'anniversaire de la mort de Philippe.

 

Philippe est mort le 14 mai 2010, en quelques semaines, victime d'un cancer foudroyant.

 

"Le temps passe, le souvenir reste " . Rien n'est moins sûr ...
swd

 

Champagney, le 28 novembre 2010

 

 

Je diffuse ici, l'article que j'avais publié à l'époque.

 

« Mourir face au cancer par arrêt de l’arbitre… » Vieillir - Jacques Brel

 

Cette évocation de Philippe Andrey, mort le 14 mai 2010, touchera - me semble-t-il - beaucoup de ceux qui l’ont connu. Ils sont nombreux. Ils pourront le compléter de leurs propres souvenirs …

Enfant de Lure, fils des Vosges saônoises, acteur dynamique de l’Aire urbaine, Philippe était mon ami. L’amitié est rare d’où sa grande valeur. C’est très banal mais je ne peux m’empêcher de le rappeler.

Ne venant pas du même collège, le hasard nous a posés dans la même salle d’examen, le jour du BEPC, en 1974. Notre amitié remonte à cette date. « Une amitié de trente ans ! » disait-il en riant, parodiant deux hommes de pouvoir qui eux, en vrais politiques – se sont trahis.

Déjà l’année suivante, en 1975, nous étions à Paris, dictant nos choix et notre rythme aux adultes qui nous accompagnaient : Le Louvre bien sûr, mais aussi des lieux déjà plus ciblés pour les amoureux d’histoire que nous étions, le musée Carnavalet, la Conciergerie …

 

Très jeune, Philippe s’était plongé dans André Castelot et Alain Decaux, la petite histoire pour arriver plus tard à Lucien Febvre, Fernand Braudel, Marc Bloch et Albert Soboul. De l’histoire événementielle à l’histoire des hommes, de la Grande Histoire au quotidien de nos ancêtres de la vallée de l’Ognon, en passant par les souffrances de nos aïeux dans la boue des tranchées.

Toutes les expositions qu’il a montées à la bibliothèque de Belfort puis à la médiathèque de Héricourt étaient à chaque fois l’aboutissement de cette volonté de partager, de ce désir de montrer et d’expliquer ce que fut la vie de ceux qui nous ont précédés.

    07-07-1985 Tournus

A Tournus, le 7 juillet 1985. Philippe vient de visiter la très belle église romane

 Saint-Philibert. Elle est dans son dos, lui face à la Saône.

 

Il aurait voulu enseigner. Il n’en aurait pas eu la patience, d’autant moins à une époque où il n’est plus possible d’enseigner pour l’amour de la matière aimée. Par chance, sa profession lui aura permis de le faire avec la sérénité et la passion que ne peuvent plus avoir les professeurs dans notre société en cours de délitement. En fin pédagogue, Il adorait recevoir les classes, dans cette salle d’exposition à Héricourt qui était comme son second domicile.

Parfois il était déçu, voire en colère, lorsque les enseignants ne répondaient pas comme il l’aurait souhaité à ses invitations. Des prétextes comme : « Ce sujet arrive trop tôt dans l’année » faisaient grogner le faux calme qu’il était.

 

Philippe a toujours eu le verbe facile. A une époque, ne laissant rien au hasard, il préparait ses interventions – d’une écriture fine et régulière qui ne changera jamais - avec la minutie d’un horloger. Puis avec l’expérience et les connaissances, il improvisait ses visites, toujours emporté par la passion.

Passionné, il le fut très tôt, à tel point qu’au lycée de Lure en classes de seconde , première et terminale, il prolongeait le cours d’histoire en posant plusieurs questions au professeur - André Lemercier, puis Alain Coppié - à la grande joie des autres élèves qui voyaient ainsi écornée la durée du cours suivant. Je revois encore un certain prof de math, agacé d’attendre que Philippe cesse d’évoquer avec André Lemercier la Grande Peur de 1789 ou la position de Robespierre, seul à s’opposer à la guerre en 1792.

Philippe était nostalgique du lycée, non pas parce que c’était le temps de sa jeunesse, mais parce que ce fut le temps des études et de sa formation intellectuelle : « Mes humanités » disait-il, un brin désuet.

A cette époque, nous avons préparé ensemble un exposé consacré à l’entre deux-guerres. Ce fut un exposé fleuve qui dura plusieurs heures, à la surprise et à la joie du professeur Coppié dont nous avons finalement fait le travail. Tout y était : politique intérieure, internationale mais aussi toute la culture de cette époque, de la peinture au cinéma en passant par la chanson.

Nous avons récidivé en traitant du système concentrationnaire avec la même précision. C’est bien sûr Philippe qui parlait. Il avait une réelle proximité avec les professeurs. Ce naturel à l’endroit des maîtres allait au-delà de sa matière préférée. Il était à l’aise avec Michel Redoutey, prof de philo, avec le professeur d’allemand Paul Rohmer mais aussi avec Christian Deloche, le prof de math. Sur la photo de classe de terminale, il pose à côté de Michel Redoutey de telle façon qu’on dirait deux amis épanouis, à tel point qu’on se demande qui est le prof.

Il s’intéressait tant à la politique qu’un camarade qui se disait déjà de gauche – Etienne Mérique, de Plancher-les-Mines – l’accueillait le matin par un « Bonjour Monsieur le député ! » prémonitoire lorsqu’on sait qu’il aura des responsabilités au sein du parti socialiste ainsi qu’au conseil municipal de la ville de Lure. Ces expériences furent d’abord sources de joies puis de désillusions.

 

Philippe appréciait les Anciens, toujours prêt à les faire parler, curieux de leur passé et de leur expérience. Ses premiers témoins furent ses grands-parents Andrey qu’il adorait à  l’instar de mon propre grand-père Théo, engagé à l’âge de 18 ans à la veille de la Grande-Guerre. Un acteur et un témoin, quelle aubaine ! Et puis, il aura la nostalgie des « vieux » qu’il  connut.

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En octobre 1987, avec André Olivier, conservateur de la Maison de la Négritude de Champagney. Pause culturelle au musée d'Orsay après la rencontre avec le Président Senghor et un rendez-vous à l'UNESCO.


A l’époque de la rédaction de nos exposés lycéens, il venait travailler à la maison (Champagney) le mercredi et (ou) le samedi. Il arrivait de Lure à vélo car c’était là une de ses autres passions. Le corps et l’esprit. Excellent cycliste, il parcourait les Vosges à un rythme d’amateur éclairé et puissant.

Son premier vélo - taillé sur mesure et signé Jean de Gribaldy -  puis les suivants impressionnaient Théo par leur extrême légèreté. La surprise du vieil homme qui soulevait le vélo de deux doigts amusait Philippe.

Nous travaillions donc sur l’affaire Stavisky ou les accords de Munich et, après avoir bu un café et avalé avec gourmandise deux morceaux de tarte - « N’insistez pas, je vais me laisser tenter »  (l’une de ses phrases fétiches) -  il repartait pour Lure à toute allure, en mettant toujours moins de temps qu’à l’aller. « Ҫa descend ! » disait-il. Il tentait à chaque fois d’être plus rapide que lors du parcours précédent.

 

Plus tard, il m’introduisit chez Jean Girardot, l’historien local dont le bureau semblait être une annexe des archives départementales. Nous étions là, petits disciples face à un vieil homme ouvert et bienveillant. Philippe m’entraîna en haut du clocher de l’église de Lure et je lui montrai le carillon de Champagney. Et nous poursuivîmes nos explorations : Verdun, la Sainte-Chapelle, l’Assemblée Nationale un mercredi après-midi, Versailles (Ah la grotte dans le parc où semblait frémir l’ombre de Marie Antoinette !) … sans omettre la découverte de notre coin des Vosges saônoises. Il me revient à la mémoire un retour précipité sous une pluie d’orage ayant transformé le sentier entre la Planche des Belles Filles et la Croix du Choléra en véritable torrent.

Naturellement, Philippe fut un membre actif de la Maison de la Négritude. C’est grâce à lui qu’en 1985 cette structure s’exporta à la bibliothèque municipale de Belfort. L’exposition fut inaugurée par le maire de la Cité du Lion, alors ministre de l’Education nationale. La directrice Agathe Bischoff lui donnait carte blanche. Puis ce fut, au même endroit, une exposition consacrée à l’histoire du jazz. Il avait le sens de l’organisation et des relations publiques.

Les responsabilités politiques de ce fils d’ouvrier furent à l’origine d’une succession de visites de personnalités - toutes socialistes évidemment - à la Maison de la Négritude : Michel Rocard, Laurent Fabius, Danielle Mitterrand, Jean Noël Jeanneney et j’en oublie. Il était alors doublement enthousiaste : pour la publicité faite à l’œuvre mais aussi, il faut le reconnaître, pour  le « coup » dont il était à l’origine.

A l’aube du bicentenaire du Vœu de Champagney, nous nous retrouvâmes au domicile parisien du Président Senghor, puis le lendemain à l’UNESCO et le troisième jour à la Sorbonne chez l’historien de la Révolution Française Michel Vovelle. C’est peu dire que Philippe était sur un nuage.

Philippe était aussi un musicien, un clarinettiste de talent, amateur de musique d’harmonie, de chant choral et un mélomane. Son compositeur préféré restera un français : Berlioz pour sa musique symphonique mais aussi pour la partition de l’alto dans Harold en Italie. Lorsqu’il était particulièrement en joie, il n’hésitait pas à reprendre avec sa chaude voix de baryton les paroles de Brassens ou de Brel, ses artistes fétiches. Il fallait l’entendre chanter avec force et conviction : « Les bourgeois, c’est comme les cochons, plus ça devient vieux … »

 18-05-04

Le 18 mai 2004, Philippe participe à la marche du Plainet avec nos élèves. A droite, il lève le bras et donne des explications ...

Ces derniers temps, l’ancien militant politique et associatif était amer et désabusé devant la casse programmée des fondements de notre république et le démantèlement des services publics. Mais ses projets professionnels restaient nombreux.

Sa disparition brutale, cet abandon de poste qui ne lui ressemble pas, laisse perplexe sur la finalité des choses.
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  L'hommage de la ville de lure le 18 décembre 2010.

 

 

 

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