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L’au revoir

 

La nuit était tombée. Simon et les enfants s’étaient retrouvés ensemble, dehors, devant la ferme, un peu par hasard. Le père était sorti comme il le faisait tous les soirs pour fermer les portes et voir si tout était normal. Le ciel, vide de tout nuage, était rempli d’étoiles.

 

-         Il veut* faire froid cette nuit, dit Simon. Heureusement qu’on a un toit, du feu et un bon lit.

 

-         Et une brique* bien chaude pour mettre dedans, compléta René.

 

A la belle saison, ils se seraient assis les trois sur le vieux banc de pierre placé entre la porte et l’auge, les quatre si Louise avait eu une minute de répit. Ce banc de l’âge de la maison avait entendu bien des conversations. Ah, s’il avait pu parler !

 

 

Simone, le nez en l’air, s’extasia :

-         Toutes ces étoiles ! Qu’est-ce qu’il y en a !

-         Connaissez-vous au moins l’étoile qui indique le nord ?

-         C’est l’étoile polaire, affirma René.

Simone qui ne voulait pas être en reste, un bras dressé vers le ciel, précisa :

-         Elle est là, au bout de l’espèce de casserole que forme la Petite Ourse.

-         Bravo à tous les deux ! Et celle-là, un peu plus à gauche, plus petite, mais très brillante aussi, la connaissez-vous ?

Devant le silence des deux enfants, Simon affirma sans attendre :

-         C’est l’étoile de Hans.

René s’exclama :

-         C’est une blague !

-         Non, non, je pense que cette étoile veille sur notre ami allemand.

sous-les-etoiles.jpg 

Hans avait disparu depuis une dizaine de jours. Simon avait d’abord gardé le silence, puis le premier samedi qui avait suivi, il avait tout expliqué à sa famille en recommandant à chacun de rester discret.

 

René très intrigué par l’affirmation de son père insista :

-         Tu le penses vraiment ?

-         Mais oui. Est-ce que j’ai l’air de rigoler ?

-         Le Bon Dieu aurait aussi fait une étoile pour Hans ?

-         Je ne sais pas si c’est le Bon Dieu qui a fait cette étoile et toutes les autres, mais si ce n’est pas Dieu, c’est quelqu’un qui lui ressemble.

Se rapprochant de son père, Simone lui prit le bras, se serra tout contre et déclara :

-         Ce que tu dis là, me fait penser à quelque chose que nous avons appris en histoire.

-         Dis moi voir, ma grande.

-         Mademoiselle Grandjean nous a expliqué que certains philosophes du XVIIIème siècle, s’ils ne croyaient pas en Dieu, croyaient pourtant en un créateur qu’ils appelaient le « Grand Horloger ».

-         « Grand Horloger » ?…C’est vrai que l’univers est une belle mécanique. Cette idée de « Grand Horloger » me plaît…

 

Louise ouvrit la porte interrompant brusquement la songerie de son homme :

-         Voulez-vous rentrer ! Vous allez attraper la mort* et c’est pas les philosophes qui vous soigneront !

-         On est bien habillés, maman, tenta René.

-         Taratata ! Vous pouvez aussi bien causer vers* moi.

-         Oui, mais dans la cuisine y’a pas d’étoiles.

-         Y’a moi !

Simon mit tout le monde d’accord.

-         De toute façon, on allait rentrer. Allez, je vais m’asseoir, je ne peux plus arquer*.

-         Et il est grand temps de se ramasser*, ajouta Louise, manière d’avoir le dernier mot.

C’est vrai qu’à l’intérieur, il faisait bon chaud.

 

La famille était à peine réunie au cœur de la maison que Simone continua la conversation commencée dehors :

-         Cette histoire de « Grand Horloger » me rappelle un article que j’ai lu dans les « Petites Affiches ». Ça remonte à quelques semaines.

Bonne élève, Simone était au Cours Complémentaire*. S’il n’y avait pas beaucoup de livres à la maison, elle en empruntait à la bibliothèque municipale et elle lisait entièrement le journal local.

 

-         On trouve de tout dans les « Petites Affiches », dit Simon pendant que sa grande fille farfouillait dans la pile de journaux posée sur la caisse à bois. Après lecture, ils servaient à emballer les œufs, protéger la table quand les femmes épluchaient les légumes et bien sûr à allumer le feu.

-         Ouf ! Voilà, j’ai trouvé. C’est un article sur Albert Einstein.

-         Rien que ça ! fit Simon.

Les bras écartés, tenant le journal déployé, l’adolescente lut :

-         « Albert Einstein né à Ulm en 1879 … », tiens ce n’est pas loin de l’endroit où vit la famille de Hans, dit-elle… « a obtenu le Prix Nobel en 1921 … Il lutte activement contre la multiplication des armes nucléaires … ». Ah, voici ! Il a écrit – elle reprit sa lecture - : « L’idée que l’ordre et la précision de l’univers dans ses aspects innombrables serait le résultat d’un hasard aveugle est aussi peu crédible que si, après l’explosion d’une imprimerie tous les caractères retombaient par terre dans l’ordre d’un dictionnaire. »

-         Ma foi, c’est très intéressant, dit Simon, un aussi grand scientifique qui rejette l’idée du hasard, ce n’est pas étonnant. Mais cette phrase laisse entendre bien autre chose…

-         Moi, j’ai rien compris, fit René.

-         Ça veut dire qu’Einstein croit en Dieu, expliqua Simone

 

Simon qui avait pris le journal, corrigea :

-         S’il ne croit pas en Dieu, il est comme tes philosophes du temps*, il croit en quelque chose de supérieur qui nous gouverne.

-         Moi, je crois en Dieu, affirma Louise, mais je ne suis pas savante, alors bien sûr, c’est pas dans le journal.

 

Tous rirent de bon cœur. Mais Louise continua très sérieusement :

-         Le Bon Dieu nous a créés à son image et si nous sommes sur la Terre, c’est pour bien se comporter. Y a pas à sortir de là ! Et si les gens étaient plus raisonnables, y aurait pas de guerre et on n’aurait pas vu tout ce qu’on a vu*.

-         Et on n’aurait jamais rencontré Hans, lança René malicieusement.

-         Comme c’est étrange, murmura Simone, tout à coup songeuse.

-         Bien des choses nous dépassent, dit encore Simon, le plus important, c’est que nos actes correspondent à ce qu’on croit.

-         Et moi, je crois au Bon Dieu, à Jésus et à tous les Saints, insista son épouse.

Simon qui n’avait pas l’habitude de lui faire des compliments, sans réfléchir, laissa tomber :

-         C’est bien pour ça que tu es bonne et serviable.

-         Je ne sais pas si je suis bonne, mais je suis sûre que si les gens étaient moins fiers*, le monde tournerait plus rond.

 

Grand-mère Hermance qui semblait assoupie au fond du fauteuil prouva qu’elle ne l’était pas en déclarant :

-         Aux gens, on devrait leur faire lire ce que j’ai vu sur une ancienne tombe au cimetière, l’autre jour.

-         Qu’était-ce donc, grand-mère ? interrogea Simon.

-         Attendez-voir, que ça me revienne. Je l’ai relu plusieurs fois pour bien m’en rappeler. Ça y est, voilà. Et elle récita, l’index dressé : « Passant, souviens-toi, je fus ce que tu es, tu seras ce que je suis :  poussière. »

-         Oille ouate, ça fait froid dans le dos.

-         Peut-être, mais ça veut bien dire ce que ça veut dire.

René qui n’avait rien perdu de l’échange entre son père et l’aïeule, dit :

-         Moi, je ne suis pas pressé de devenir poussière !

-         Personne n’est pressé d’en arriver là, mais c’est bon de se rappeler que nous sommes mortels, reprit Simon.

Louise en accord avec son époux, continua :

-         Oui, ça permet de ne pas être égoïste. C’est comme vous, les gosses, on vous façonne* du mieux qu’on peut, mais devenus grands vous vous comporterez comme vous voudrez et vous croirez bien ce qu’il vous plaira de croire.

Simon poursuivit sur le même sujet :

-         Tenez, Hans par exemple. Je sais qu’il était très croyant.

-         Pourquoi « était » ? Il n’est pas mort, lâcha René avec sa logique habituelle.

-         Tu as raison. Hans, donc, croit en Dieu et je pense que ses convictions lui ont donné la force de s’enfuir et que grâce à cela il réussira son évasion.

-         Moi aussi, je suis sûr qu’il réussira, dit joyeusement René. Et je suis même sûr qu’on le reverra un jour.

-         Bien sûr qu’on le reverra. Si ça se trouve, on aura même l’occasion de rencontrer sa femme et sa fille. Qui sait ?

 

Louise se leva, se dirigea vers le buffet et s’adressant à ses hommes, elle dit :

-         Vous êtes pleins d’espoir, c’est bien. Mais c’est pas ça qui va nous remplir le ventre.

Emboîtant le pas à sa mère, c’est Simone qui répondit :

-         Non, mais on dit que l’espoir fait vivre.

-         Moi, j’ai plus que de l’espoir, lança son frère, sûr de l’effet qu’il allait produire.

Tous le regardèrent, étonnés de cette affirmation lancée d’un air mystérieux.

Simone, une pile d’assiettes entre les mains, se tourna vers le gamin et lui demanda :

-         Si c’est plus que de l’espoir, qu’est-ce que c’est donc ?

Triomphant, René s’exclama :

-         C’est ça ! Et il sortit de sa poche un papier jaunâtre plié en quatre qu’il tendit à sa sœur. Elle le prit après avoir posé les assiettes sur la table. Surprise et curieuse, elle hésitait pourtant ? Il fallut que René dise encore :

-         Vas-y, lis !

 

Elle déplia le papier. Quelques secondes passèrent, son visage s’éclaira, ses yeux s’illuminèrent. A haute voix, elle lut ce court message destiné à toute la famille : « Merci, revoir tous un jour, auf Wiedersehen*, Hans ».

 

-         J’ai trouvé ce papier dans la poche de ma veste, expliqua René avec un large sourire.

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  h

 

Il veut faire froid : il va faire froid.

Une brique : une pierre chaude emballée dans un linge qu’on plaçait dans le lit l’hiver pour le réchauffer.

Vous pouvez aussi bien causer vers moi : auprès de moi.

Je ne peux plus arquer : je suis fatigué, j’ai mal partout, je ne peux plus marcher.

Il est temps de se ramasser : c’est l’heure de rentrer.

Le Cours Complémentaire : autrefois, la suite de la scolarité après l’école primaire.

Du temps : d’autrefois

On n’aurait pas vu tout ce qu’on a vu : on n’aurait pas vécu, souffert…

Si les gens étaient moins fiers : égoïstes, méchants.

On vous façonne : on vous éduque.

Auf Wiedersehen : Au revoir


   Lire le chapitre 11 : Simon & Hans - chapitre 11

 

 

 

 

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