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Ultimes retrouvailles

 

Hans était devenu un vieil homme. Il venait d’avoir 79 ans. Malgré cet âge respectable, il ne donnait pas vraiment l’image de la vieillesse. Grand, mince et se tenant droit, le plus souvent, il souriait et c’était agréable.

Les rides n’avaient pas trop envahi son visage dans lequel on retrouvait les yeux bleus du jeune homme qu’il fut. Par contre, ses cheveux étaient devenus tout blancs.

 

Hans avait eu une vie confortable. Une carrière de responsable dans l’industrie lui avait donné l’aisance. Bien sûr, il y avait eu la parenthèse de la guerre et cette période de sa vie avait beaucoup compté. Sa condition de prisonnier de guerre avait été considérablement améliorée grâce à la rencontre de Français d’une grande simplicité, mais ô combien humains ! Il n’avait jamais oublié ces presque trois années passées dans ce village du Nord-Est de la France où l’angoisse et les risques liés au déminage en forêt alternèrent avec la fraternité distillée par Simon et les siens.

Il se souvenait très bien également de la quinzaine de jours passés à fuir à travers la campagne, les champs, les forêts, les vignes d’Alsace et d’Allemagne. Il y avait maintenant cinquante et un ans de cela ! C’était hier, lui semblait-il.

Il se rappelait tout cela en regardant le paysage, bien installé à l’arrière de la voiture. Les autos étaient si confortables en cette fin de XXème siècle !

 

Hans, sa fille et son mari, étaient d’abord allés à Champagney. La ferme de Simon n’avait guère changé en un demi-siècle. Ils l’avaient trouvé fermée. Louise étant morte il y a deux ans, Simon qui ne pouvait vivre seul, terminait sa vie dans une maison de retraite du Territoire de Belfort.

René et Simone n’habitaient plus le village et même leurs enfants s’étaient installés en ville. Alors la ferme ne reprenait vie qu’au moment des vacances.

 

Hans était allé la voir, s’était assis sur le banc de pierre, avait caressé le grès de l’auge où, autrefois, il lui était arrivé de se débarbouiller après le travail. Derrière, la forêt ne semblait pas avoir changé et le ruisseau qui coulait tout près, de l’autre côté de la route, chantait le même air que dans les années quarante. Seuls les humains avaient changé ou, tout naturellement, étaient morts …

Ensuite, les visiteurs allemands étaient allés saluer les Jolain, l’autre famille que Hans avait bien connue. C’étaient aussi des amis. La fille, Eliane, avait d’ailleurs le même âge que Hans.

 

-         On est des vieux maintenant, avait-elle dit avec une pointe de regret dans la voix.

Le gendre de Hans qui parlait le français, traduisait les paroles de chacun.

 

Peut-être un mois après l’évasion de Hans, la famille Liechtele avait reçu une enveloppe postée en Allemagne. Louise avait tout de suite compris. Elle courut à la rencontre de Simon, occupé dans la grange, en criant :

 

-         Il a réussi, il est bien arrivé !

 

En fin de matinée, lorsque les enfants rentrèrent de l’école, ce fut une belle fête ! René chantait :

 

-         Je l’avais bien dit ! Je l’avais bien dit !

 

Et puis la vie reprit son cours. Les années s’ajoutèrent aux années. Simon et Louise vieillirent tranquillement pendant que leurs enfants devenaient des adultes.

 

 

 

A travers la vitre de la voiture, Hans regardait ce paysage qui lui était familier. C’était déjà la montagne. La forêt bordait la route avec parfois, en toile de fond, des massifs couverts de sapins ou d’épicéas.

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Pendant les années passées à Champagney, chaque jour, il avait eu sous les yeux, cet arrière-plan de montagnes aux lignes douces, comme un appel à aller voir plus loin. En s’évadant, il était allé bien au-delà.

Et au-delà, c’était encore le même paysage, et après la traversée du Rhin, la Forêt Noire offrait à nouveau les mêmes montagnes, le même relief, la même végétation. Hans avait l’impression de ne pas avoir bougé.

 

Et pourtant quel voyage ! Près de 300 kilomètres à pied, sous la pluie, trempé, la peur au ventre. Et aussi la faim. Car ses provisions furent vite épuisées. Il se rappelait avoir mangé des pommes de terre crues arrachées dans les champs, grappillé des grains de raisin oubliés dans les vignes.

Des images lui revenaient, floues. D’interminables journées de marche à travers champs et forêts. Des choses plus précises, comme cet arrêt en Alsace dans une ferme isolée. Là, cela aurait pu être la fin de sa fuite. Mais la Providence, une fois encore, avait placé sur son chemin un paysan compréhensif. Hans prit du repos, dormit au sec. L’Alsacien lui donna du ravitaillement et le conduisit jusqu’au Rhin.

Notre fugitif traversa le large fleuve-frontière à la nage dans le secteur de Fribourg. Cette expérience éprouvante, il ne l’avait pas oubliée non plus. Le courant très fort, l’entraîna plusieurs centaines de mètres en aval.

Clandestin, dans son propre pays occupé par les vainqueurs, il lui avait fallu ensuite être très prudent pour arriver jusqu’en Bavière, contournant les nombreux points de contrôle de l’armée française.

 

 

Simon, les yeux mi-clos sous d’épais sourcils broussailleux, avait passé la matinée à attendre. Il espérait cette visite annoncée depuis plusieurs jours se remémorant, lui aussi, ces années d’après guerre. Il se rappelait de tout avec précision, revivait chaque instant comme, par exemple, celui où Hans lui confia son projet d’évasion.

 

L’heure du repas était arrivée et il avait fallu manger. C’était pénible car Simon – comme beaucoup de personnes âgées - n’avait plus faim. Puis, il s’était retrouvé seul dans la grande salle à manger où ne s’activaient plus que quelques femmes de service.

 

 

 

-         Monsieur Liechtele, vous avez de la visite, dit doucement l’infirmière en posant une main sur l’épaule de Simon qui semblait assoupi.

 

Il ouvrit les yeux et, levant la tête vers la jeune femme, fit :

 

-         Je ne dors pas.

 

-         Que faites-vous donc ?

 

-         Je pense.

 

-         Regardez, toutes ces personnes sont venues vous voir.

 

Le vieil homme considéra le groupe et levant les bras, s’exclama vivement :

 

-         Mes amis allemands !

 

Alors Hans s’approcha :

 

-         Papa Simon, dit-il simplement.

 

-         Mon vieux Hans, te voilà enfin !

 

Hans se pencha vers son ami, l’empêchant ainsi de se lever et l’embrassa. Simon le tenait serré contre lui. De grosses larmes roulèrent sur leur visage et ils restèrent ainsi de longues minutes à pleurer unis et muets.

Ils ne pouvaient pas parler, ils pleuraient, simplement. C’est tout ce qu’ils pouvaient faire, pleurer.

Et ces larmes qui se mêlaient étaient beaucoup plus claires de sens que les mots les mieux choisis, pris dans chacune de leur langue.

 

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 Champagney, le 11 septembre 2002

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Lire en guise d'épilogue : Simon & Hans - points d'histoire


Tag(s) : #Simon & Hans - roman