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Malade
 
Les mois s’écoulèrent, la vie de Hans ainsi partagée entre le temps occupé au déminage dans les bois et les fins de semaines passées chez Simon à travailler bien sûr, mais aussi à renouer avec la chaleur humaine. Car c’est bien une famille qu’il avait trouvée dans ce village de France.
 Un nouvel hiver avait suivi un automne gris et sale. Il faisait froid le jour et plus encore la nuit puisque le matin, une poudrée blanche recouvrait la campagne. Les gens d’ici parlent de « gelée blanche ». Les journées étaient si courtes qu’il faisait presque nuit lorsque les écoliers rentraient à la maison.
 
Ce samedi-là, comme il en avait désormais l’habitude, Simon alla chercher Hans au camp de prisonniers. Depuis longtemps déjà, Roger ne les conduisait plus chez les villageois qui avaient besoin d’eux. Il fallait maintenant aller soi-même au kommando prendre en charge le ou les hommes choisis. Bien sûr, on en était entièrement responsable et il fallait les reconduire à leur prison en fin de journée.
Lorsque Simon et Hans déambulaient ainsi, seuls, ils donnaient plus l’image de deux amis devisant, que celle d’un vainqueur responsable d’un vaincu. On sait que la barrière de la langue ne les empêchait pas de communiquer : quand la paix et la fraternité sont le quotidien des hommes, rien ne les empêche de se comprendre.
 
Hans et Simon s’offraient donc deux allers et retours par semaine. Quelquefois René ou Simone – parfois les deux – les accompagnaient. C’était toujours une occasion de sortir, de traverser le bourg, d’y rencontrer des gens.
Le plus intéressant était de suivre l’évolution de la reconstruction du village, de voir quelles maisons seraient bientôt réparées et de quelle façon car souvent le résultat ne ressemblait pas entièrement à ce que c’était avant la guerre. Et on rapportait à la maison les noms des chanceux qui en auraient bientôt terminé et des autres qui devraient encore se battre avec l’administration pour obtenir enfin les sommes indispensables au commencement ou à l’achèvement des travaux..
 
Au camp, l’encadrement était désormais assuré par des soldats – des Marocains – ceux-là même qui, avec d’autres Africains, avaient permis de reconstituer l’armée française et, après le débarquement en Provence d’août 1944, avaient participé à la libération de la France.
Les gens de Champagney savaient cela puisqu’ils avaient vécu les combats de la Libération. Pourtant, ils n’étaient pas très à l’aise avec ces hommes qui, s’ils portaient bien l’uniforme français, ne ressemblaient pas à des Français.
En effet, ils avaient le teint mat - certains étaient même très foncés de peau - et presque tous parlaient mal notre langue. En plus, ils se faisaient remarquer. Par exemple, il arrivait qu’ils fassent le tour des fermes en quête d’un mouton pour le faire ensuite rôtir à la broche. D’autres fois, certains se mettaient à la recherche de femmes auxquelles ils voulaient confier leur linge à laver. Malgré cela, tant bien que mal, on cohabitait.
En arrivant devant le portail fait de rondins et couronné de fil de fer barbelé, Simon remarqua tout de suite l’absence de Hans. Habituellement – tout comme les autres prisonniers qui savaient bien qu’on viendrait les chercher – il se tenait là, à proximité de la sentinelle.
Simon interpella le soldat qu’il connaissait bien.
-         Youssef ! Je ne vois pas Hans.

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C’était un grand gaillard, engoncé dans une vaste capote kaki. Il était encore protégé du froid par un passe-montagne de la même couleur que le manteau et aussi par une large écharpe de laine marron. Il répondit que Hans était malade et qu’il ne sortirait pas ce jour-là.
Contrarié, Simon rentra seul. Ce n’était pas le fait de ne pas pouvoir disposer de son ouvrier qui l’ennuyait ou même d’avoir perdu son temps, c’était de savoir que Hans, habituellement si jovial, n’avait même pas pu se lever.
      -    Hans ne viendra pas aujourd’hui, il est malade, annonça Simon en entrant dans la cuisine.
 -   Ah, ça alors ! C’est bien la première fois ! s’exclama Louise. Et qu’a-t-il donc attrapé ?
-         Je ne sais pas, le gardien ne m’a pas donné de détails. Il m’a seulement dit qu’il toussait beaucoup.
-         Il doit quand même être bien tenu* pour être resté couché.
 
Simon s’assit devant la cheminée, pensif. Un bon feu crépitait. Il faisait très chaud dans la petite cuisine, d’autant qu’en plus, la cuisinière était en fonction pour la préparation des repas.
Louise qui venait de se laver les mains, s’installa à la table. Elle déplia un journal, un vieux numéro des « Petites Affiches de la Haute-Saône », et entreprit d’éplucher des carottes. Le silence ne dura pas très longtemps. Sans arrêter son travail, elle déclara :
-         S’il tousse autant, ce ne doit pas être bon. Il faut faire quelque chose.
-         C’est bien mon avis, répliqua son homme.
-         Et bien, tu devrais y retourner pour voir ce qu’il a vraiment.
-         Tu as raison. Je vais voir ça tout de suite.
-         Apporte-lui aussi de quoi manger. Déjà qu’en temps normal leur ordinaire n’est pas folichon*, alors si en plus il est malade …
Louise posa son couteau ainsi que la carotte à moitié épluchée, s’essuya les mains à son tablier, se leva lentement et se mit à préparer de la nourriture pour l’ami allemand.
Pendant que Simon allait chercher sa musette, une sacoche de toile sans âge et sans couleur – en réalité elle datait de l’autre guerre et avait appartenu à son père -, Louise mettait à réchauffer un restant de soupe. Ensuite, elle sortit du garde-manger – une sorte de cage au grillage très fin qui ne mettait les aliments qu’à l’abri des mouches et des rongeurs – du fromage et du beurre. Elle demanda à Simon de couper du pain.
      - Plus gros le morceau, il ne veut pas s’étrangler* avec ce que tu coupes là !
 
Louise allait et venait d’un bout à l’autre de la cuisine. Quand elle fut chaude, elle versa la soupe dans un bouteillon en aluminium qui servait d’ordinaire à transporter le lait.
-         J’avais détourné des œufs*, prends-en deux, trois* et rattroupe* tout ça dans la musette, commanda la femme qui avait pris la direction des opérations, et dépêche-toi vite* pendant que la soupe est chaude ! Une bonne soupe vaut toutes les drogues*, conclut-elle.
 
Après ces bonnes paroles qui n’attendaient aucune réponse, Simon qui avait terminé d’emballer chacun des œufs dans un morceau de papier journal pour les protéger des chocs éventuels, remit sa veste, son cache-nez et sa casquette qu’il avait jetée sur la table, il n’y a pas si longtemps. Alors il se remit à nouveau en route pour le camp.
-         Ne t’amuse pas*, lui dit doucement Louise.
-         T’en fais pas, je serai là dans pas bien longtemps pour te dire*.
 Louise le regarda s’éloigner, puis, satisfaite, elle reprit son ouvrage là où elle l’avait laissé. Les carottes attendaient.
 
Youssef était toujours là, au même endroit, à droite de l’entrée. Il faut dire qu’à peine une heure s’était écoulée depuis que Simon était venu la première fois.
Le soldat comprit le sens de la visite du villageois et ne fit pas de difficulté pour le laisser entrer. Du bras, il lui indiqua la baraque.
Le sol, à cause du froid de la nuit, était dur et, à l’abri, il était encore recouvert d’une mince couche blanche de gel. Sans cette froidure, cela n’aurait été que de la boue partout.
A peine entré dans le triste bâtiment de planches, Simon ne put s’empêcher de s’exclamer :
-         Mon Dieu, qu’il fait cru* là-dedans !
 
C’est vrai qu’il faisait froid et humide. Il y avait bien un vieux poêle à bois en plein milieu mais comme le feu n’avait pas été entretenu, l’engin était à peine tiède et bientôt, il serait froid lui aussi.
De chaque côté avaient été installés des châlits, sortes de casiers de bois superposés dans lesquels dormaient les prisonniers.
Simon trouva Hans facilement puisqu’il était le seul à être resté dans cette baraque.
-         Alors quoi, on ne travaille pas aujourd’hui ?
 
malade.jpg
L’Allemand, prenant appui sur les coudes, se redressa, Après quelques secondes de surprise, il répondit à Simon par un pâle sourire. Ses yeux brillaient et la sueur perlait sur son visage. Des mèches blondes étaient collées à son front.
-         Tu as une sacrée fièvre, mon vieux !
 
Hans voulut parler. Il en fut empêché par une quinte de toux qui permit encore à Simon de préciser son diagnostic.
-         Tu m’as l’air d’avoir une vilaine grippe. Ne dis rien, je vais te donner quelque chose de chaud.
 
Tout en parlant, Simon avait ouvert la musette et il en sortait les provisions préparées par Louise. Il aida le malade à boire de la soupe, c’est toujours difficile de faire manger un homme couché, et de surcroît malade. Ayant été versé bouillant dans le récipient, le liquide était encore chaud. De plus, Simon avait marché à grandes enjambées pour venir jusque là.
Ensuite, il rangea les provisions au fond du châlit, dans l’espace réservé à Hans. Il lui essuya encore le visage avec son mouchoir.
-         Merci Papa Simon, dire aussi merci à Louise, souffla le malade.
 
Sa faiblesse ne lui permettait pas de parler davantage. Mais c’était l’essentiel et Simon le comprit très bien. Il se leva et fit :
-         Je ferai la commission à Louise et je reviendrai demain.
 Hans leva le bras comme pour, à la fois, remercier et dire au revoir.
 En sortant, Simon aperçut derrière la baraque le trou d’eau boueuse dans lequel les prisonniers venaient puiser et il se demanda comment on pouvait non seulement boire ça, mais plus encore, laisser boire ça.
 Chaque jour que dura la maladie de Hans, Louise prépara la musette et Simon descendit au camp porter des aliments sains à Hans qui, petit à petit, retrouva la santé. Ce fut assez long car il aurait fallu des médicaments appropriés, mais on peut dire que, sans l’aide de ses amis français, il est probable que Hans aurait souffert plus encore et peut-être même que son mal se serait aggravé.
 
h
Il doit être bien tenu : il doit être bien malade.
 
Leur ordinaire n’est pas folichon : Ils n’ont pas grand chose à manger habituellement.
Il ne veut pas s’étrangler : il a peu à manger.
J’avais détourné des œufs : j’avais mis des œufs de côté.
Prends en deux, trois et rattroupe tout ça : prends en quelques-uns et rassemble tout ça.
Dépêche-toi vite ! : dépêche-toi ! le « vite » accentue l’urgence.
Les drogues : les médicaments.
Ne t’amuse pas : ne perds pas de temps.
Je serai là dans pas bien longtemps pour te dire : je serai vite rentré pour te raconter.
Il fait cru : il fait froid.
 
Lire le chapitre 8 : Simon & Hans - chapitre 8
 
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