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Souvenirs, souvenirs

Version classique en prose

L’enfance, un monde d’adultes

 

L’histoire n’est pas seulement la relation des temps anciens. Puisque le vœu du poète : « Ô temps suspend ton vol ! » ne restera qu’un vœu pieux et que les décennies se succèdent toujours  plus vite à mesure qu’on prend de l’âge, se retourner sur son propre passé est aussi une manière d’écrire l’histoire. Ainsi, les quelques souvenirs d’enfance qui suivent sont également une page de l’histoire locale des années soixante-dix. Beaucoup de la même génération que l’auteur s’y retrouveront.

 

Après l’entourage familial, les premiers adultes proches de l’enfant sont ceux rencontrés à l’école. En premier, à l’école enfantine, ce furent Mme Pernot, la maîtresse flanquée de Mme Coutherut, la femme de service. Celle-ci reste dans notre mémoire au même titre que l’institutrice. C’est elle qui nous conduisait aux toilettes et qui, au cours de la journée, se penchait sur nos petits soucis quotidiens. C’est elle aussi – mais on ne le sut que plus tard - qui jouait le rôle du père fouettard, ce vilain bonhomme qui accueillait dans la salle de jeu, vide pour l’occasion (aujourd’hui classe de Mme Nérich) les élèves désobéissants afin de leur donner une bonne leçon, plutôt une belle peur !

Puis Mlle Zeller nous apprenait à lire. Thérèse Zeller descendait la rue de la gare au volant d’une renault blanche, à vive allure me semble-t-il. Elle accomplira sa mission jusqu’en 1986. Les garçons se retrouvaient ensuite au cours élémentaire d’Evelyne Bouduban situé au rez-de-chaussée de la mairie. M Bouduban, quant à lui, enseignait aux plus grands dans l’autre salle, celle où se réunit actuellement le conseil municipal.

 

Un beau jour, peu après 1968, l’école devint mixte. Nous rejoignîmes alors les filles au cours moyen, dans l’ex-école des filles, chez Mme Guyot. Madeleine Guyot, juste et sévère ne rigolait pas. Ainsi, un jour, Boffy crut malin de faire de l’humour. Caché sous sa table, à l’appel de la maîtresse : « Où est Boffy ? », il répondit bien fort : « Chez lui ! ». Je ne vous raconte pas sa vive remontée à la surface.

Dans le même temps, les leçons de catéchisme nous étaient prodiguées par l’abbé Louis Caravati. En soutane noire, tout en tradition, en calme et en onctuosité, je l’ai rarement vu fâché. Le temps ne semble pas – tout comme pour Madeleine Guyot – avoir eu d’emprise sur le personnage. Aperçu à Champagney le jour du baptême des quatre nouvelles cloches ajoutées au carillon en 1997, je fus impressionné de revoir ce saint homme au physique inchangé.

Au collège, ce fut un festival de couples d’enseignants, instituteurs au départ, tous Champagnerots : M et Mme Mayer, M et Mme Olivier, M et Mme Lombard, M Guillaumet de Ronchamp, je me rappelle encore de Mlles Ploye et Keller, de M Poirier et bien sur de M. Ronald, principal de ce qui s’appelait alors CEG. Cette stabilité avait du bon, le collège était familial. Mme Olivier nous apportait un cœur de mouton venu de chez le boucher, son époux nous faisait chanter la Marseillaise et le Chant des Partisans en nous accompagnant au guide-chant et Yannick Réau apportait, toujours en sciences, des cagettes de champignons cueillis Sous-lès-Chênes.

 

En ces années soixante-dix, le docteur Bigey avait encore son cabinet à la gare et la figure emblématique de la gendarmerie, encore installée près du monument aux morts, était Maurice Bohl. Le coiffeur, à la tondeuse si alerte, était Roger Charpin. La finition des pattes au rasoir à main était désagréable. L’épouse de Roger, s’occupait des femmes de l’autre côté de la cloison. A la poste, on avait affaire à Jeanne Galley, « Jeannette de la Poste » disions-nous, plus qu’à M Vonthron le receveur. Le facteur, digne et droit dans son uniforme et sur son vélo, Just (c’est son prénom), s’il s’autorisait un arrêt à la maison le temps de boire un café et de se rouler une autre cigarette, ne se perdait pas en paroles inutiles. Just était juste discret.

Le garage-station service de la rue de la gare, s’il était tenu par Jojo, abritait encore Constant Sarre et son épouse Angèle. Celle-ci apparentée à ma tante Marie (Mozer) lui rendait visite de temps à autre. Elle arrivait à pied et, avec l’image de la grand-mère qu’elle était, me sont restées ses premières paroles qu’elle lançait en arrivant chez la tante. Un : « Bonjour, tata Marie ! » à l’accent local et au timbre inoubliables.

 

A cette époque, hier donc, on n’allait pas encore remplir son caddie au supermarché, on faisait ses courses selon les besoins du jour aux Coop, aux Echos ou aux Docks, les épiceries locales. On achetait le pain et les gâteaux chez Lalloz où l’on trouvait aussi des bandes dessinées bon marché, des illustrés en noir et blanc, tels que Zembla, Akim, Kit Carson, Bleck le Roc, Tartine ou Mandrake.

 

 

A la pharmacie, au centre du village, opérait Jean Baguet et sa mère. A l’intérieur de l’officine à l’ancienne, trônait un imposant pèse-personne sur lequel les enfants ne manquaient pas de grimper. Je revois encore Jean Baguet, plus tard, déambuler avec un transistor en marche dans son cabas et herboriser dans la campagne. Une fois, je l’ai vu, au milieu de la rivière, en équilibre instable, occupé à saisir une plante sûrement très intéressante. Son voisin, M François, en blouse bleue tenait la pompe à essence esso et un magasin de cycles, alors que de l’autre côté Mimi Kibler, le garagiste, pouvait aussi remplir les fonctions de chauffeur de taxi. D’ailleurs, Mimi nous emmenait lorsqu’il le fallait à Lure, à Belfort, voir au restaurant le dimanche. Ainsi, arrivés, par exemple Chez Marguerite au Bassin, Mimi prenait l’apéro avec nous avant de nous laisser là.

Henri Syriès, le ferblantier était toujours le premier sollicité et bien sûr, le premier sur les toits après un vilain orage ayant déplacé quelque tuile.

Je me souviens encore de bien d’autres habitants, comme cette dame Jurot aux cheveux de neige à côté des coop, du chef de l’harmonie Roger Jeandel, de M Cachot l’ancien maître d’école, de Henri Haaz qui, le mégot collé à la lèvre, venait réparer notre première télé et d’autres encore plus pittoresques comme Dornand qui, à nous enfants, faisait un peu peur avec son drôle de regard.

Il arrivait qu’Emile Dornand vienne aider au jardin. On lui laissait alors une bouteille de vin pour la soif et le réconfort. Au bout d’un moment, il n’y avait plus personne, ni ouvrier, ni bouteille (si tant est qu’on puisse mettre une bouteille sur le même plan qu’un être humain). Dornand, suivant la saison et son humeur, proposait les fruits de ses cueillettes : champignons ou mûres. A une certaine époque, il était flanqué de Bocli. Les deux, vivaient dans un premier temps dans les anciens vestiaires du terrain de foot des Graviers, puis dans le lavoir Sous-lès-Chênes et, à un autre moment, le long de la rivière. Bocli confectionnait dans des perches de noisetier des cannes formidables, blanches et lisse avec poignées escamotables. Je crois qu’il les vendait. On en a toujours eu plusieurs à la maison.

 

J’arrête là cet inventaire car je pourrais continuer encore longtemps et chacun d’entre nous pourrait faire de même. Manière facile de faire travailler notre mémoire et de faire revivre le passé, notre passé habité des Champagnerots qui ne sont plus et de ceux qui ont vieilli…

Sur le même thème, voir "Je me souviens" dans nouvelles 

 

 

Souvenirs, souvenirs
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