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artillerie007

Un artilleur en cantonnement à Champagney

1915

 

Le 3 août 1914, Hippolyte DAVAT, rejoint son régiment à Grenoble, le 206° régiment d’artillerie de campagne. Il est réserviste. Cet habitant d’Aix-les-Bains, alors âgé de 30 ans,  est marié et père d’un petit garçon de deux ans.

Durant toute la guerre, il sera conducteur d’un canon de 75 et responsable de deux chevaux.  Il écrira un journal  intitulé  « Où j’étais, ce que j’ai vu, ce que j’ai entendu et ce que j’ai fait pendant la Grande Guerre ».

Il vivra toutes les grandes opérations du premier conflit mondial - l’Est, la Somme, et la Champagne (1915), Verdun (1916), à nouveau la Somme puis le Chemin des Dames (1917), la Marne et les Ardennes.

 

Le carnet d’Hippolyte DAVAT, de format 9x 15, comprend  734 feuillets écrits recto-verso. C’est un témoignage exceptionnel sur le quotidien des hommes lors du premier conflit mondial. Guy Durieux, le dépositaire de ce document, y voit trois niveaux de lecture.

En premier lieu, on y trouve la description des destructions : les villes ruinées, les villages abandonnés car bombardés, les églises démolies, la campagne dévastée. L’artilleur  y montre aussi les différentes attitudes des civils plus ou moins accueillants.

Puis, c’est une vision réaliste de la guerre qui transparaît : les avions qui « fredonnent » rassurants lorsqu’ils « observent »  et « vilains oiseaux » quand il s’agit des ennemis qui viennent lâcher leurs bombes ; les grondements des canons,  les tranchées pleines de cadavres, le quotidien du ravitailleur de la batterie ; la boue omniprésente, les attentes sans fin pour des départs vers des destinations toujours inconnues …

Enfin, c’es toute l’humanité de l’auteur qui nous saisit lorsqu’il raconte avec sincérité la vie de ses camarades, simples soldats comme lui, contraints à vivre dans la précarité. Ce sont des campements dans les bois, des cantonnements dans de tristes baraquements, dans les greniers ou les écuries des fermes réquisitionnées, c’est une hygiène réduite, une nourriture peu variée, des transports en wagons à bestiaux …

 

Dans ces conditions, seule la camaraderie pouvait éloigner, pour un instant, la nostalgie, le cafard. Notre soldat évoque les parties de cartes, les jeux de quilles, les blagues, les chants, les fêtes, les cafés où l’on pouvait apercevoir des femmes...

 
artillerie amenez avant trains-2

Le carnet d’Hippolyte Davat au milieu de toutes les pérégrinations de son auteur fait état d’un séjour à Champagney. Il se trouve au repos en notre village du 20 octobre au 1er décembre 1915. Il cantonne dans une ferme du Mont-de-Serre après un séjour éprouvant en ligne. Son régiment a subi de lourdes pertes dans la région de Suippes entre le 23 et le 30 septembre 1915.

 

Durant toute la guerre, Champagney, comme de nombreux villages de la région reçut de nombreuses troupes. Les militaires logent chez l’habitant. Les officiers ont droit à un lit, quant aux hommes, ils sont répartis dans les granges et les greniers.

En général, les troupes restaient au repos en moyenne un mois. Le 14ème Corps d’Armée de Lyon a cantonné à Champagney exceptionnellement longtemps, près de quatre mois. Conséquence de ces séjours : de nombreux mariages entre ces hommes originaires de toutes les régions de France et des filles de Champagney, d’où encore l’apparition de nouveaux patronymes, tels que Blanc, Campredon, Guerrin ...

 

Hippolyte Davat, malheureusement, ne laisse, dans ses écrits, aucun indice qui permettrait de localiser la ferme et la famille qui fit beaucoup plus que de fournir à ces hommes la paille et un toit. On voit, en effet, que notre artilleur et ses camarades passèrent de nombreux moments au sein même de cette famille qui les accueillit à plusieurs reprises à sa table le plus naturellement du monde. Cette belle convivialité fait honneur à nos ancêtres qui eux-mêmes avaient des proches sur le front (184 jeunes Champagnerots furent tués entre 1914 et 1918).

 
Mont-de-Serre

Les notes d’Hippolyte Davat expriment la joie et le soulagement d’être au repos dans cette région qu’il découvre et dont les paysages lui rappellent son propre pays.

Même en quartiers d’hiver, la monotonie propre à l’armée reprend vite ses droits, chaque jour voyant revenir les mêmes corvées, les mêmes gestes, les chevaux nécessitant des soins au quotidien.

Les soldats se familiarisent très vite avec leur environnement et effectuent toujours les mêmes sorties avec leurs animaux. Ils prennent l’habitude de partir  dans la même direction : la gare et Plancher-Bas – guère plus loin - ou alors le Pré Besson et le Noirmouchot. Puis, ils font demi-tour et rentrent au cantonnement. Il est fort à parier que lors de ces sorties destinées au bien- être des chevaux, les hommes font des arrêts dans les bistrots qu’ils rencontrent.

Hippolyte Davat découvre aussi les houillères de Ronchamp et leurs douches collectives. Notre artilleur n’en profite qu’une seule fois. Guy Durieux l’explique par la pudeur probable du soldat qui, d’autres fois,    fera sa toilette de manière plus classique.

Une fois, il donne un coup de main au paysan qui l’a accueilli. Il s’agit d’aller livrer du bois. La forte pente évoquée fait songer au coteau au-dessus de la rue des Myosotis ou encore à la Rougevie.

Les militaires quittent Champagney, du jour au lendemain, sans aucun signe avant coureur. Les notes du soldat nous laissent sur notre faim : a-t-il eu le temps de saluer les Champagnerots ? Ce départ soudain a lieu le 12 décembre 1915. La troupe part pour Essert via Frahier et Chalonvillars.

 Pré Besson 1918
Soldats cantonnés au Pré Besson vers 1916 avec Elisa et Hélène Démésy


Ce séjour à Champagney aura été comme une bouffée d’oxygène, ces hommes ayant déjà vécu, à cette date, toutes les horreurs de la guerre.
Même s'ils couchaient dans le foin, auprès de leurs chevaux dont le bien-être est leur principal souci, ils étaient là en sécurité. Hippolyte Davat insiste à plusieurs reprises sur ce calme, cette « paix » et il souligne largement l’humanité des gens chez lesquels ils cantonnent.Dailleurs, dans d'autres pages de son carnet, il n’hésite pas pour dire que dans tel pays « ce n'est pas bon pour le soldat ».

 

 

 

Le séjour à Champagney est relaté sur 16 feuillets recto-verso du carnet d’Hippolyte Davat. En voici de larges extraits :

 

« 20 octobre

Nous couchons le restant de la nuit dans le wagon au milieu des chevaux étant garde d’écurie. A la pointe du jour nous arrivons à Chaumont, nous continuons, voilà Langres (Haute-Marne). Vesoul et débarquons à Lure (Haute-Saône) à 2h de l’après-midi. Nous avons fait un assez bon voyage, les chevaux ayant été assez tranquilles. Nous attelons une fois prêts. Nous traversons Lure, La Verrerie, La Côte, Recologne et venons faire une grande halte à Ronchamp à Ia nuit et il n’y fait pas trop chaud. Nous en repartons et allons cantonner à Champagney à quelques kilomètres. Former le parc et attendre ! Enfin nous mettons nos chevaux sous un hangar et nous nous couchons dans un grenier sur le foin.

 

21 octobre

Champagney (hameau de Mont de Serre). La nuit se passe d’un seul sommeil et nous nous levons ce matin que pour faire du pansage et donner l’avoine aux chevaux. Le reste de la matinée en soins de toilette, ah! Puis la corvée de patates, il fait un bien beau temps et un calme ! Après-midi je bricolle et avec mon attelage je vais chercher les 2 caissons de la pièce au parc et les amène dans la cour de notre cantonnement. Pansage et soins quotidiens où nous trouvons un changement pour l’abreuvoir car il y a de l’eau au moins. Notre après-midi se termine assez tranquillement, voilà l’heure de la soupe et passe ma soirée chez le propriétaire de notre cantonnement, bonne soirée et vais me coucher ait même endroit que la veille.

 

Hippo 1

22 octobre

Le temps de boire un bon bol de lait et nous reprenons le pansage et nourriture aux chevaux, astiquage et un peu de lavage m’occupent le reste de la matinée : astiquage, oui cela semble bien drôle de se cirer, voilà plusieurs mois que nous n’avons pas connu ça ! Au milieu de la journée je fais un petit tour de pays et remplace le garde d’écurie pendant la revue d’armes, le mien étant en réparation (écart par rapport à la grammaire qui s’explique car l’on dit «mon arme» - note Guy Durieux).

Ensuite pansage et nourriture des chevaux et la journée se termine en prenant la garde d’écurie, passant la soirée derrière les chevaux et me couchant dans le hangar sur un petit chariot que je rembourre de foin.

 

23 octobre

A 7h petite sortie des chevaux, nous passons vers la gare et continuons sur la route jusqu’à un endroit désigné «Pré Besson» et faisons demi-tour par le même chemin, je revois au moins ces collines boisées de chênes et me rappelle ce Corsuet (environs d’Aix) le long de ce trajet. Au retour, le pansage et nourriture des chevaux et voilà la soupe. Je profite d’un beau temps pour mon lavage de blanc au milieu de la journée ; quand l’on songe à nos heures tragiques du bois Bricot et le calme où l’on se trouve, non ce n’est pas croyable. Après-midi, reprise du pansage dans notre passage et les mêmes soins ensuite où la nuit par ces jours déjà bien courts arrive. Passons la soirée chez les propriétaires de notre cantonnement en buvant quelques bons verres et allons se coucher dans le grenier.

 

24 octobre

Il fait tout juste chaud dans la paille ce matin et dehors le blanc gel est déjà par un bon tapis. Appel à 7 h30 au parc et voilà de nouveau le pansage et autres soins, corvées de litière, S’astiquer un peu pour un petit tour de pays et faire celui-ci car il y a liberté aujourd’hui dimanche pour passer et voilà la matinée. Jusqu’à 3h repos et pansage ensuite et soins quotidiens. Soirée en ville au café et allons se coucher dans notre grenier.

 

25 octobre

A partir d’aujourd’hui, c’est la vie de quartier qui commence car du matin 6h30 appel, ensuite instruction intérieure dans une grange. A 8h il faut être bricollés pour conduite du matériel sur route : nous passons le long de la voie ferrée vers la gare et vers le pré Besson et demi-tour, retour au parc, et puis ce nouveau officier ! Voilà encore le pansage et c’est bien l’heure de Ia soupe, vraiment l’on nous prend pour bleus ! …Au milieu de la Journée entretien des effets et puis ! (Il s’agit sans doute d’une vexation que leur inflige ce « nouveau officier », non rapportée par discrétion -  note Guy Durieux).

Enfin l’après-midi, je bricolle et allons nous ravitailler à une section par la pluie. Les caissons remplis, retour au parc. Appel à 5h moins le quart et la soirée est là que nous passons bien au chaud en buvant un bon verre dans la cuisine de notre propriétaire et allons nous coucher dans notre grenier sur la paille.

 

26 octobre

Jolie promenade : nous gravissons une petite côte dans un gentil paysage où il y a de la jolie fougère (opposition aux bois déchiquetés et aux sols nus de Champagne - note Guy Durieux) Depuis que nous étions en Champagne nous n’avions pas entendu le canon mais cet après-midi, nous l’entendons en un grondement lointain,

 

27 octobre

Sortie vers Plancher-Bas où après inspection de ce … officier nous faisons retour par le même chemin. Tir sur avion allemand.

 

31 octobre

Un peu d’astiquage, petite sortie au pays.

Champagney0003

 


1er novembre

Une petite sortie dans le pays où je vais assister à la messe.

 

2 novembre

Nous passons une bonne soirée où notre propriétaire invite toute la pièce à manger le boudin de cochon, Chacun dit sa chanson après ce bon repas.

 

5 novembre

Une bonne partie de l’après-midi se passe pour aider le propriétaire à vanner le seigle et ces braves gens nous payent un bon casse-croûte.

 

7 novembre

Ce matin grondement lointain de quelques coups de canon ; toujours ce calme où parfois un tir d’essai de mitrailleuse se fait entendre.

 

8 novembre

Au cours de la promenade un petit accident m’ennuie un peu : un de mes chevaux  tombe un tringlot dans la boue (tombe un tringlot ‑ fait tomber un soldat du Train - note Guy Durieux), heureusement sans lui faire de mal.

 

10 novembre

L’après-midi, douche à Ronchamp dans une usine des houillères. Bonne douche tout à fait.

 

11 novembre

Le clairon sonne le feu. A cent mètres un immense incendie se fait et vers minuit Je me recouche après avoir vu que le feu diminuait d’intensité.

 

12 novembre

Ce matin je vais voir l’incendie, 5 chevaux gisent carbonisés entièrement. Une bonne partie de l’harnachement est resté dans les flammes.

 

13 novembre

Appel 6 h ½ , il fait un vent déjà bien froid, un peu de corvée de litière et sellons pour la promenade, nous traversons Plancher-Bas et pointons jusqu’au pays désigné La Rue que nous traversons également, faisons demi-tour à l’extrémité du pays dans un champ et faisons retour par les mêmes chemins, nous sommes contrariés pendant ce retour par un vent presque froid et une fine pluie, un coup de bouchon à l’arrivée et c’est la soupe ; la pluie continue, l’après-midi après quelques petits travaux reprise du pansage et la journée se termine comme toujours par les mêmes soins ; nous passons une bonne soirée en faisant un bon petit gueuleton chez notre propriétaire et passons la nuit au grenier.

 

14 novembre

Ce matin appel à 7 h 1/2 et le restant de la matinée se passe à nos chevaux et aux soins de toilette ; les servants vont à la revue passée par Joffre.

(Cette revue a lieu a Giromagny – des cartes postales anciennes la montrent. Gaston Didier, se souvenait de Joffre à Champagney même. Le général avait passé  les troupes en revue sur la place du village. Il faisait froid et il neigeait. Gaston, alors âgé de treize ans,  situait cet évènement en mars 1915).

 Le temps gris nous amène une bonne chute de neige toute la matinée ; L’après-midi se passe chez le propriétaire. Pendant ce temps la neige en épais flocons commence à blanchir la terre et l’on se sent bien à côté de celle petite alambic ; à 4 h l’abreuvoir et l’avoine sont nos seuls travaux pour la soirée comme les autres et la nuit de même.

 

16 novembre

La terre est déjà bien gelée ce matin et suis toujours à l’écurie ; à 8 h l’on bricolle pour la conduite de voitures : nous allons à notre promenade habituelle, village Pré-Besson, sur route faisons divers mouvements et continuons par les coteaux boisés, Le Magny de Champagney et rentrons, un coup aux chevaux et voilà la matinée. Après-midi mêmes occupations que les précédents, quitte la garde d’écurie, passe la soirée chez le propriétaire et la nuit au grenier.

(Notre témoin utilise – apparemment – « bricolle » dans le sens « Je vaque à des occupations sans importance » et aussi dans son sens technique. La bricole étant un harnais qui prenait appui sur le poitrail du cheval.)

 

17 novembre

Neige toute la journée. Il y a douche à Ronchamp mais Je m’absente m’occupant à faire un bonnet de police. La journée se termine par un jet de boules de neige entre deux camps.

 

20 novembre

Ce matin l’on entend le canon et assez fort en direction de Belfort.

 

24 novembre

Corvée de neige à Champagney.

 

25 novembre

Instruction donnée par le Major pour l’emploi des tampons et lunettes contre les gaz asphyxiants

 

28 novembre

A la soupe du matin nous apercevons un avion allemand qui vient d’être canonné et ces coups de canon nous semblent drôles maintenant que nous en perdons l’habitude.

 

4 décembre

Aujourd’hui Ste Barbe. Nous faisons un bon repas à la grande cuisine du cantonnement: une oie par pièce est donnée, choucroute avec saucisse ainsi que fromage et dessert. Après le repas où nombre de litres sont bus, chacun chante 2 ou 3 chansons et cette charmante soirée se termine assez tardivement.

 

5 décembre

Le café nous est offert par la propriétaire : un brave homme occupé à la maison, ah oui ! nous fait bien rire un moment par ses chansons et ses danses.

 

9 décembre

Je bricolle et avec mon attelage et un chariot, je vais pour le propriétaire chercher des billons de bois que je transporte à une maison en haut d’une forte côte.

 

11 décembre

Instruction intérieure ... sur le cheval ! A la fin de Journée, préparatifs de départ, Après la soupe du soir nous sortons en ville. »

 

 

A cette date la guerre est loin d’être terminée. Hippolyte Davat, nous l’avons vu, connaîtra encore bien des champs de bataille avec tout ce que cela implique. Il retournera à la vie civile le 14 mars 1919 après 1685 jours de mobilisation.

Guy Durieux a le projet de publier l’intégralité du carnet. Nous attendons ce moment avec le plus grand intérêt.

DSCF7683
Le Mont-de-Serre

Tous mes remerciements à Guy Durieux :

http://www.ledauphine.com/drome/2011/11/11/la-boite-de-pandore-d-un-poilu-ordinaire?image=1D147E65-419C-4A86-AA2D-7D4062632664

 Lire aussi : Champagney pendant la guerre de 1914-1918

 

 


 


 



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