J’ai passé le concours de l’Ecole Normale en septembre 1977. La formation pour devenir instituteur composée de cours théoriques et de stages effectués dans des classes à Vesoul, dans les écoles d’application, ou dans des écoles du département, a duré les deux années scolaires suivantes. C’était le bon temps parce que j’étais jeune, tout simplement.
Un jour, je suis convoqué par la directrice de l’Ecole Normale, Madame Binet. Rendez-vous d’autant plus perturbant que j’étais alors tranquille, transparent. Justement ! L’honorable fonctionnaire m’avait fait venir dans son bureau pour me reprocher mon absence de participation en cours, mon excessive discrétion, bref ma timidité. Ces traits de caractère étaient incompatibles avec le métier pour lequel l’institution me formait et me payait. Madame Binet a même complété son propos en me demandant de bien réfléchir sur l’opportunité de mon choix de devenir maître d’école. Mes défauts justifieraient aisément mon renoncement. Rien que ça !
Je suis sorti de là surpris et d’autant plus désappointé que ma toute première incursion dans une classe comme observateur, le CE1 de Landry Chapitey à l’école du Montmarin, m’avait comblé, rempli d’aise et de joie. J’avais aimé. Madame Binet parlait sans savoir. Injustice.
Deux de mes condisciples avaient été convoqués pareillement pour les mêmes raisons. L’un d’eux fut déstabilisé au point de douter. Il a finalement accompli une vraie et belle carrière d’instituteur.
Timide et réservé, je le fus. Ce qui ne m’a pas empêché au lycée, c’est-à-dire peu avant, de conduire plusieurs exposés – en classe de première et de terminale – de surcroît à ma demande - l’un sur le mouvement impressionniste (on ne faisait pas d’histoire de l’art à l’école), un autre consacré au système concentrationnaire nazi (déjà !), sans oublier un exposé fleuve – il a duré plusieurs heures – pas loin d’être exhaustif sur l’Entre-deux-guerres mené avec Philippe Andrey. Je m’étais réservé la partie consacrée aux arts et à la culture, Philippe traitant la politique nationale et les relations internationales.
Un timide digne de ce nom se soigne. Le stress qui le prend en amont, ne l’empêche pas de plonger et de gérer. Je pense alors à la chanson de Jacques Brel Les Timides : « Les timides, ça se tortille, ça s’entortille, ça sautille, ça se met en vrille, ça rêve d’être un lapin … Ils se plissent, ils pâlissent, ils jaunissent, ils rosissent, ils rougissent, s’écrevissent. » Cette description joue des clichés, mais plus loin Brel nous donne de l’espoir : « Mais les timides, un soir d'audace, devant leur glace, rêvant d'espace, mettent leur cuirasse, et alors place, allons Paris, tiens-toi bien. » Malheureusement dans cette chanson, le sort du timide est irrémédiable, c’est sans espoir. Le timide de Brel n’est courageux que devant sa glace, il n’ira jamais plus loin et mourra timide. C’est dramatique.
A peine plus tard, je me suis retrouvé président de l’association des Amis de la Maison de la Négritude et des Droits de l’Homme, presque à mon insu, n’ayant pas su, pas pu refuser. Manque de courage, quoi … Je dois à ce poste ma première prise de parole en public. Ce fut une épreuve physique, la feuille que j’avais en main remuait tellement qu’on a dû croire que j’avais la maladie de Parkinson. A partir de là, chaque année, pendant près de vingt ans, je pris la parole pour prononcer un discours qui me semblait essentiel. Carrément. Avec le temps, l’épreuve n’en fut plus une, l’importance que je donnais à ce que je disais prenant le pas. J’appris à prendre mon temps, à regarder l’assistance, à respirer. Je voulais qu’on me comprenne.
Je m’étais aussi juré de ne jamais prendre la direction d’une école. Je fus directeur de l’école du centre à Champagney pendant dix-sept ans ! Là aussi, le temps fit son affaire. Par exemple, j’ai aimé les conseils d’école, les gérer, les conduire. Bien sûr ceux de la dernière période furent plus ensoleillés que les premiers. J’étais à l’aise et mettais un point d’honneur à respecter l’ordre du jour afin que la réunion reste dans le cadre horaire que je m’étais fixé. J’en suis même arrivé à plaisanter et à amuser.
L’ancien timide a aussi donné plusieurs conférences. Je me souviens que les sujets maîtrisés - Diego Brosset et le missionnaire Georges André - m’ont permis à plusieurs reprises à abandonner naturellement mes notes.
Les gens, parmi lesquels les enseignants, - mais bien d’autres - qui ont le pouvoir de juger leurs contemporains à un instant T, qui doivent prendre des décisions – qui les prennent - à propos de subordonnés, n’ont jamais tous les éléments en main. Tout ça pour dire que Madame Binet s’était trompée.
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