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L’engagement
Il fallait agir parce que c’était insupportable.
Claude Bourdet (1)
Peut-on parler d’engagement et de culture politique à propos d’un garçon qui n’est encore qu’un adolescent ? Certes oui, si le contexte et les évènements sortent de l’ordinaire. La victoire de la gauche aux élections législatives de 1936, puis l’arrivée des Allemands, trois petites années après - évènements extraordinaires - avaient de quoi marquer l’esprit et la conscience de nos grands-parents alors écoliers ou tout jeunes travailleurs.
Lucien Berthel baigne dans un milieu syndicaliste. A Magny-Vernois, les Berthel, famille nombreuse et soudée, sont catalogués, et, après 1936, ils y sont comme on l’a vu, en sursis. Marius Bersot, oncle par alliance de Lucien – même s’il est le chauffeur d’Émile Girardot – met un point d’honneur à refuser l’électricité fournie par son patron. Il a financé lui-même son branchement au réseau public qu’on appelle alors dans le milieu populaire « courant de Ronchamp ».
Chez Lucien, il n’y a alors que deux sources d’information. La première est le journal La Croix que reçoivent tous les ouvriers de la fonderie. En second lieu, s’il n’y a pas de radio à la maison, il existe la possibilité de l’écouter chez la tante, Marie Berthel, qui tient un café à la Cité des Forges (Cette tante porte donc le même prénom que la mère de Lucien). Marius Bersot possède lui aussi un poste de radio. On ne se prive pas de l’écouter, avec d’autant plus de liberté d’esprit, que ce deuxième poste ne fonctionne pas sur l’énergie offerte par le patron.
Lucien est proche de son père, il le suit partout, est à son écoute. « Je ne quittais guère mon père. » dit-il. Les rapports avec sa mère sont moins sereins parce que Marie Berthel est convaincue que le paternalisme d’Emile Girardot est dans l’ordre des choses. « Tu te rends compte, quand même … » lui dit-elle à propos de ce qu’elle considère comme les largesses du patron. Ce dernier mérite respect et reconnaissance pour tout ce qu’il fait pour ses ouvriers et leur famille. Là, Lucien ne supporte pas. Il s’en va.
En 1934, il accompagne son père à une manifestation contre les Croix de Feu. Les évènements internationaux et la montée en puissance d’Hitler et des Nazis angoissent les proches du gamin. Si son entourage est sensible à la présence d’ennemis de la République à l’intérieur, il est aussi conscient de la gravité des crises internationales engendrées par les fascistes à la fin des années trente. Ce qu’est alors devenue l’Allemagne, avec les Nazis à sa tête, représente un réel danger pour Ernest Berthel et ses frères qui ont tous vécu l’enfer du premier conflit mondial. Lucien déclare : « Si j’ai entendu parler de la guerre, ce n’était pas pour la glorifier, bien au contraire, mais pour la dénoncer. ».
En juin 1940, partagé entre crainte et curiosité, le gamin qu’est Lucien, comme tous les autres gosses de son milieu est très mobile. Il est intrigué par les soldats français qui cantonnent au village, les chars stationnés à l’intérieur de l’usine sont particulièrement attirants. Il assiste même à l’installation d’une batterie polonaise sur le pont, route d’Amblans, et se souvient de l’intervention du maire Jean Girardot qui, craignant pour l’intégrité de son village, demande aux alliés polonais d’abandonner leur projet de combattre. Dans ses Mémoires d’un Maire sous l’Occupation, Jean Girardot évoque ainsi la chose : « Le 18 (juin) au matin, quelques éléments d’infanterie polonaise avaient pris position sur le pont de la Reigne, avec leurs mitrailleuses, ce qui avait bien effrayé les habitants et surtout ceux du voisinage qui se préparèrent à évacuer leurs maisons. On entendait, venant de la direction de Lure, la canonnade qui s’intensifiait tout en se rapprochant. Les soldats polonais se retirèrent au bout d’une heure, et cela rassura, on pensa qu’il n’y aurait peut-être pas combat au village. ».
Peu après, ce même 18 juin 1940, Lucien assiste éberlué, au défilé des troupes allemandes
victorieuses. Il est avec son copain Louis Labarbe, son compagnon de virées, lequel sera encore à ses côtés au maquis du Chérimont. Louis Labarbe, de trois ans son aîné, sera fusillé à Magny
d’Anigon le 18 septembre 1944.
En fait de troupes ennemies, c’est un déluge de fer, toute la puissance mécanique d’une armée moderne
qui s’offre aux yeux des deux adolescents. Un spectacle qui laissera des traces…Lucien garde un souvenir fort de ce moment : « C’est avec un sentiment de rage que j’ai assisté avec
Louis à l’entrée des Allemands à Lure. Comme beaucoup de jeunes de mon âge, j’étais persuadé que notre armée était la plus forte et que nous allions battre les Allemands à plate couture. A cette
rage, s’ajoutait la honte d’être vaincu, de voir ce déferlement de blindés, de camions, de soldats vert-de-gris nous envahir. Et avec quelle arrogance !

C’est à partir de ce moment-là que j’ai compris que je ferais quelque chose contre cet envahisseur. Bien que nous n’ayons rien dit à ce jour-là sur nos sentiments, je retrouverai Louis quatre ans plus tard au maquis. ».
(1) Claude Bourdet, « l’Aventure incertaine », Stock - 1975
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maquis
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dédicace
