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RÉQUISITIONS ET RESTRICTIONS

Champagney sous l'Occupation - 3 -

Après l’armistice du 22 juin 1940, la Franche‑Comté se trouve située non seulement en zone occupée, mais aussi en zone dite interdite. Les Comtois se demandent si ce statut n’est pas le premier pas vers l’abandon de leur vieille province (La ligne démarquant la zone interdite est une frontière historique, celle de l’empire germanique de l’an 1000. Les nazis ont l’intention d’annexer cette zone. Vichy rappelle dès le 24 août 1940 que la circulation entre la zone interdite et le reste du pays est proscrite).

 

Les Allemands mettent aussitôt la France au pillage. L’ère des réquisitions qui commence va bouleverser le quotidien, les communes devant assurer la livraison à l’occupant d’animaux, de céréales, de foin, de pommes de terre, d’œufs, sans oublier les matières premières.

A Champagney la commission de réquisitions, composée des conseillers Maurice Mathey, Maurice Collilieux, Casimir Richard et Charles Grisey, est constituée le 19 février 1941. Outre les réquisitions, elle est chargée de l’épineux dossier du logement et du cantonnement des soldats de l’armée d’occupation.

Les réquisitions agricoles ont alors deux origines. De l’autorité occupante elles concernent l’avoine, la paille et le foin. De la direction générale des réquisitions, elles ont le nom d’impositions et portent sur les pommes de terre, le blé, les œufs, les lapins, le lait et le bétail. En principe, celles‑ci doivent répondre aux besoins de la population. Des agents du ravitaillement visitent caves, écuries et autres greniers, recensant les biens et fixant les quantités à fournir par chacun. La liberté, là aussi, est bien morte, enterrée par l’arbitraire, car de la théorie à la triste réalité, il n’y eut qu’un pas qui évolua en fonction de bien des éléments tels que : les relations, la malchance, l’évolution de la guerre ... Ainsi la réquisition se révélera beaucoup plus vorace à partir de l’invasion de la Russie (juin 1941) et, en 1944, dans la nervosité engendrée par leur défaite, les Allemands feront en ce domaine, comme dans d’autres, ce qui bon leur semblera.

Mimi Kibler sera sollicité par la municipalité de Champagney, car possesseur d’un véhicule, une Peugeot 301(Il le sera également, pour les mêmes raisons, par la Résistance (voir plus loin). Des bons d’essence lui permettront de transporter le Maire, président de la commission des réquisitions aux quatre coins du canton dans le cadre de cette activité peu agréable. Jules Taiclet a beau expliquer à ses interlocuteurs verts de gris que Champagney n’est pas une bourgade de paysans, mais que sa population est essentiellement ouvrière, l’argument ne tient pas. Il faut s’exécuter.

Au cours de l’été 1941, les Allemands donnent l’ordre de couper tous les foins avant le premier août. Les fourrages de mauvaise qualité ne doivent surtout pas être brûlés, ils serviront de litière et tous les talus et bords de rivières seront également fauchés.

Le tissage Dorget est transformé en lieu de stockage des produits réquisitionnés au premier rang desquels le foin. Le garde champêtre Léon Graffe, seul ou accompagné d’un Allemand apporte l’ordre de réquisition : par exemple cent à cent cinquante kilos de foin à livrer à l’ancien tissage après être bien sûr passé par la bascule de la mairie. (Gilbert Guillaume se revoyait, avec son père, tirant leur chariot eux‑mêmes depuis Eboulet jusqu’à Champagney, via le bois des Epoisses et la Plaine).

 

Champagney sous l'Occupation - 3 -

D’autres fois les Allemands choisissaient une bête qu’il fallait en outre conduire soi-même à l’abattoir de Ronchamp ou de Belfort. En échange le paysan se voyait délivrer un bon de réquisition qui fut en général honoré après la guerre. En période de réquisitions, des convois se formaient, composés des animaux conduits par leur propriétaire, à pied, en route pour Belfort. Arrivés à l’abattoir de cette ville, bêtes et gens attendaient que ces messieurs daignent ouvrir les portes. Dans cet intervalle les Belfortains riverains, plus durement touchés par les privations que les gens de la campagne, s’approchaient des vaches, un récipient à la main, en quête des dernières gouttes de lait.

 

En 1944 les Allemands s’approprieront plus brutalement les derniers animaux, maigres vaches ou cochons rescapés cachés, allant directement aux bonnes adresses, car évidemment bien renseignés.

Si les paysans sont contraints de livrer foin, céréales et bêtes, les charretiers champagnerots sont sollicités pour débarder du bois, les Allemands exploitant la forêt à leur profit. Comme un fait exprès, les hivers de ces tristes années d’occupation seront rigoureux, posant là un problème à la municipalité. La rigueur de l’hiver 1941‑42 épuise tous les combustibles. Aussi, afin d’être en mesure d’assurer le chauffage des écoles et des bâtiments publics, les élus sollicitent des Eaux et Forêts l’autorisation d’exploiter les coupes ordinaires sur l’exercice 1943 : « ... Cette exploitation immédiate … serait assurée par la main d’œuvre des chômeurs. » (Délibération du conseil municipal du 16 mai 1942) .Trois cents stères sont nécessaires. La même requête aura lieu un an après. Le trois juillet 1943, la mairie demande en effet que l’exploitation de la coupe N° 6 de l’exercice 1943 soit délivrée par anticipation. Enfin, le onze mars 1944 il est demandé la possibilité d’exploiter la coupe N° 9, canton du Chérimont, sur l’exercice 1944 « … pour les besoins des bâtiments communaux et procurer la charbonnette aux boulangers. »

 

Champagney sous l'Occupation - 3 -

En 1940, au village, malgré l’absence de la jeunesse ‑ qui mettra, comme nous l’avons vu, plusieurs mois pour rentrer ‑ et des mobilisés, un certain quotidien reprend ses droits. L’Avant-guerre est bel et bien une période révolue. Une autre vie commence. Si le Certificat d’Études a bien eu lieu à la date prévue, le onze juin 1940, la première communion qui devait avoir lieu le dernier dimanche de ce triste mois, est reportée au huit septembre. Aux houillères de Ronchamp, chose très importante pour les gens du secteur, l’extraction reprend dès la première quinzaine de juillet.

Ce quotidien qui s’impose prend vite une teinte particulière, la marque des années quarante, engendrée par l’occupant. En effet, à peine arrivés, ceux‑ci édictent une série de règlements. Nous avons déjà évoqué les principaux, dont le plus marquant reste le couvre‑feu. D’autres plus anecdotiques sont surprenants. Ainsi, il est défendu de lâcher son guidon d’une main et de circuler à bicyclette, deux de front. Une amende de 20 francs est exigée des contrevenants. Le maire doit désigner les personnes chargées de la récolte des doryphores. Ce seront souvent les écoliers qui se colleront à cette tâche qui a pris un caractère folklorique dans la mémoire collective. L’obligation de camoufler les phares de tous les véhicules suivra l’instauration du couvre‑feu, mais aussi l’interdiction de la messe de minuit. Le Pape obtiendra pourtant la possibilité d’autoriser sa célébration dans l’après midi du 24 décembre.

Une multiplication de contraintes petites et grandes, d’autres aux conséquences plus dramatiques comme le travail en Allemagne, feront de ce quotidien une parenthèse amère avec cependant, quelquefois, des moments plus drôles (Par exemple : Un jour, par jeu, Henri Campredon se voit poser par les femmes de la maison des bigoudis sur sa tête bouclée. La scène se passe dans la salle du café Stiquel au Mont‑de‑Serre, leur café. Les femmes aperçoivent des soldats allemands qui arrivent. Elles se sauvent laissant seul leur frère et fils installé le dos à la porte. Les Allemands entrent et s’exclament à la vue du jeune homme : « Schön, schön ! »).

Champagney sous l'Occupation - 3 -

Mais le domaine dans lequel nos Anciens montreront la plus grande capacité d’adaptation reste celui des restrictions.

Très vite face au pillage auquel se livre l’occupant, tout est rationné. La Haute-Saône jusqu’en 1941 vivra sur les réserves du pays agricole qu’elle était. De par ce caractère, peut‑être a‑t‑elle moins souffert des privations. Quoiqu’il en soit, passée cette première année, à Champagney, comme ailleurs dans le département, on s’organise et en premier lieu on défriche afin de cultiver plus de surface, car pour ce qui est de l’alimentation, la ration officielle évite tout juste la famine. En effet, elle ne fournit que 1200 calories par jour, soit la moitié de ce qui était consommé en 1939.

Des cartes de rationnement distribuées en mairie étaient censées couvrir ces besoins, la population étant classée en sept catégories allant du bébé jusqu’au travailleur de force (J1- ‑J2‑J3‑A‑T‑T1‑T2).

Champagney sous l'Occupation - 3 -

Au début apparut la carte de pain et de sucre, puis la carte de lait, les enfants et les vieillards ayant droit à une petite quantité de lait entier. Ensuite la viande et les matières grasses furent rationnées elles aussi. Ce fut le règne de la soupe aux pommes de terre sans graisse et du gâteau aux mêmes tubercules. Cher Parmentier !

Hélène Hambert se souvient avec amusement de son père pesant avec soin sa ration de pain ou de matières grasses et constatant avec résignation : « Et puis, ce n’est qu’ça ! ». Voici à titre indicatif les rations prévues pour le mois d’octobre 1941 : 90 grammes de viande par semaine, 50 grammes de fromage par semaine, 500 grammes de sucre par mois, 150 grammes de succédané de café par mois, 275 grammes de pain par jour pour les adultes, 200 pour les vieillards, ceux‑ci et les enfants ont encore droit à 150 grammes de chocolat et à 100 grammes de matières grasses par mois (Rapporté par l’Abbé Thomassey dans « Roye et la région de Lure, Souvenirs de guerre » 1948). Inutile de préciser que dans le même temps les Allemands s’octroyaient sans complexe le lait, le fromage, le beurre et la viande.

L’Abbé Thomassey cite encore en illustration de cette période de privation et de rigueur administrative toutes les cartes dont on devait alors être, en principe, porteur : les cartes d’identité, générale d’alimentation, de circulation, de sucre, de pain, de savon, de viande, de savon à barbe, de charcuterie, de fromage, de matières grasses, de pommes de terre, de vin, de matières diverses, de vêtements, de jardinage, de tabac, de lait, de papier pour les écoliers, de travailleur de force, de régime, de priorité (pour les familles nombreuses et les femmes enceintes).

 

Les gens de Champagney et des alentours prirent vite l’habitude, dès la nuit tombée, toujours à plusieurs, chacun sur son vélo, de conduire un sac de grain à faire moudre au moulin Verdant à Frahier. Cette expédition, évidemment sans lumière, hors la loi, n’était pas sans risques, mais les quelques kilos de farine gagnés sur la peur en valaient la peine.

Vers 1943, apparurent dans les écoles les biscuits caséinés. Distribués chaque matin, ils venaient compléter un petit déjeuner plus que frugal. A Champagney les élèves du Cours complémentaire les répartissaient entre les nombreuses écoles de la commune, les instituteurs venant au Centre chercher leurs cartons.

Parallèlement aux denrées alimentaires, les vêtements devinrent rares. Dès les premiers jours de l’occupation les Allemands avaient dévalisé les magasins d’habillement. Apparut, bien sûr, une carte d’habillement et, dès décembre 1940, des bons de chaussures. Une carte de tabac entra en fonction en août 1941. Ce fut là un élément clé du développement de ce qui devint le marché noir, tabac et cigarettes devenant rapidement un élément essentiel de troc.

Champagney sous l'Occupation - 3 -

Comment vivre avec le peu alloué à chacun ? Le marché noir est donc né des circonstances et de la nécessité de survivre. Ainsi une autre image caractéristique de cette époque est  celle des ouvriers et autres citadins déferlant sur nos campagnes, poussant des vélos usés et croulant sous leur charge de ravitaillement. Au diable les gendarmes susceptibles de dresser des procès ou de confisquer la marchandise.

Ces circonstances où nos parents firent des prodiges en matière d’économie et de débrouillardise engendrèrent les situations les plus contradictoires : ce fut le règne du chacun pour soi et de la jalousie, mais aussi, à l’opposé, celui de la solidarité la plus belle. Impossible de généraliser, encore moins de juger.

Tag(s) : #Histoire locale